Dominique Meeùs
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Gerald Allan Cohen, Karl Marx’s Theory of History, 2000

Gerald Allan Cohen, Karl Marx’s Theory of History : A Defence, Princeton University Press, 2000, xxviii + 442 pages, ISBN : 0-691-07068-7.
Nouvelle édition de Cohen 1978.

Je suis tombé (fin 2021 et début 2022) sur des critiques (plus anciennes) du courant marxiste analytique en général et de ce livre en particulier. Rencontrant maintenant (début avril 2025) d’autres critiques, j’entreprends enfin de lire le livre de Cohen.

J’ai commencé à prendre des notes détaillées, mais je ne pense pas pouvoir continuer à ce rythme dans ce livre de plus de 450 pages. Je devrais m’en tenir à l’essentiel. J’aime la critique féroce de Cohen contre le nonsense des althussériens. En anglais, un blabla absurde est dit bullshit, avec une connotation merdique que je trouve savoureuse. Cohen ne critique pas seulement Althusser, mais tout le bullshit Marxism.

Il y aura sûrement bien des choses sur lesquelles je ne serai pas d’accord, mais je trouve cependant œuvre salutaire d’éviter le charabia, le bullshit et de réfléchir, d’analyser finement ce que les mots veulent dire. On ne peut pas aller loin dans la pensée si on ne sait pas de quoi on parle. Curieusement, au milieu de leur blabla, j’ai trouvé aussi chez certains althussériens (chez Marta Harnecker) un effort, didactique, de précision, un peu comme chez Cohen.

Dans un style très différent et malgré tout ce qui les oppose, le marxisme analytique et l’école althussérienne partagent l’acharnement à théoriser à tout prix, avec peu de souci de la réalité historique. Remplacer les fumisteries althussérienne par la rigueur analytique ne rend pas une théorie plus scientifique. Ces deux tendances me semblent avoir en commun, entre autres, le défaut, avec cette théorisation pour le plaisir de théoriser, de projeter sur le passé des catégories qui ne valent que pour le capitalisme.

La parenté paradoxale de ces écoles au premier abord opposées est sans doute ce qu’on devrait appeler interpénétration des contraires dans le soi-disant matérialisme dialectique (que, moi, j’appelle idéalisme dialectique).

Karl Marx a dit, dans sa 11e thèse sur Feuerbach :

Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert ; es kommt aber darauf an, sie zu verändern.

Changer le monde, c’est aller plus loin que les philosophes qui se contentent de l’interpréter. Les philosophes analytiques, eux, au contraire, régressent. Ils ne cherchent même pas à interpréter le monde, il se contentent de jouer avec les mots et avec les liens logiques entre mots.

Avant l’Introduction de la page xvii, un avant-propos page x explique le plan, la structuration en chapitres.

xvii Introduction to the 2000 Edition:
Reflections on Analytical Marxism

Il annonce dès le début qu’il parlera de bullshit (« the bête noire of analytical Marxism ») à la section 5 de cette introduction. Le terme bullshit a toute la vulgarité de la merde, mais le sens principal est charabia, non-sens, absurdité, avec l’accent merdique en renforcement. On pourrait dire des conneries, mais ça ne rend complètement et le non-sens et la merde. (Une connerie, ce peut être une erreur. Ce qu’il appelle bullshit, c’est un mépris de la logique.)

xvii (1) Analytical Marxism

On s’accorde à nommer G. A. Cohen, Jon Elster, and John Roemer comme fondateurs du marxisme analytique.

xviii (2) The September Group

Ayant fait connaissance, les trois fondateurs nommés ci-dessus organisent une réunion en septembre 1979 et cela devient une habitude chaque année en septembre, ce qui donne naissance au September Group. Comme membres dans les vingt dernières années (de 2000), il cite : Pranab Bardhan (Berkeley), Samuel Bowles (Amherst), Robert Brenner (Los Angeles), G. A. Cohen (Oxford), Joshua Cohen (Cambridge, Massachusetts), Jon Elster, Adam Przeworski, Philippe van Parijs (Louvain-la Neuve), John Roemer (Yale), Hillel Steiner (Manchester), Robert Van der Veen (Amsterdam), and Erik Wright (Madison).

xx (3) My Path to Analytical Marxism

Il grandit dans un milieu communiste à Montréal et l’Anti-Dühring est sa bible. Étudiant à l’université McGill, il prend conscience de la naïveté du livre dans ses parties philosophiques. C’est alors qu’il fait le projet de systématiser et de défendre le matérialisme historique. Entre-temps, il passe par Oxford en Angleterre où il apprend la philosophie analytique avec Gilbert Ryle. En 1968, il lit Pour Marx et Lire le Capital du groupe d’Althusser. Il a dit déjà dans l’avant-propos, page x, comment Pour Marx l’a encouragé à lire le Capital et comment Lire le Capital l’a déçu comme « critically vague ».

Dans un papier des années soixante, il risque, à propos du pouvoir de l’argent, l’affirmation que « the rich capitalist’s mistress does not love him because of his money: instead, she loves that money iself ». Le philosophe Isaac Levi lui demande alors quelle est la différence et comment on peut savoir ce qu’il en est.

That remark hit me hard and sunk in deep. In the aftermath of Levi’s admonition, I stopped writing (at least partly) in the fashion of a poet who puts down what sounds good to him and who needn’t defend his lines (either they resonate with the reader or they don’t). Instead, I tried to ask myself, when writing: precisely what does this sentence contribute to the developing exposition or argument, and is it true? You become analytical when you practise that sort of (frequently painful) self-criticism.

P. xxii.

J’aime bien cette réflexion, parce qu’écrire « comme un poète » qui aligne des mots « qui sonnent bien », ça me fait penser, malheureusement, à la plus grande partie de la production des philosophes. Quoi que l’on pense des philosophes analytiques, on doit leur savoir gré de cette exigence de ne pas, comme la plupart des philosophes, se payer de mots.

xxii (4) What is ‘Analytical’ About Analytical Marxism?

Certains considèrent que le marxisme dispose d’une méthode spécifique qu’ils appellent dialectique.

But we believe that, although the word ‘dialectical’ has not always been used without clear meaning, it has never been used with clear meaning to denote a method rival to the analytical one: there is no such thing as a dialectical form of reasoning that can challenge analytical reasoning. Belief in dialectic as a rival to analysis thrives only in an atmosphere of unclear thought.

P. xxiii.

Pour illustrer « never … a method rival to the analytical one », il considère une phrase d’Étienne Balibar dans The Philosophy of Marx, que je reprends moi d’une édition en français:

Tel est précisément le premier sens que nous pouvons donner à l’idée de dialectique : une logique ou forme d’explication spécifiquement adaptée à l’intervention déterminante de la lutte des classes dans le tissu même de l’histoire.

Étienne Balibar, La philosophie de Marx (nouvelle édition), Éditions La Découverte, 2001, p. 91.

J’aime beaucoup ce qu’en dit Cohen :

If you read a sentence like that quickly, it can sound pretty good. The remedy is to read it more slowly.

Note 1, page xxiii.

Sur l’adhésion au marxisme du marxisme analytique :

The commitment to the techniques [of analytical marxism], so we should claim, reflects nothing less than a commitment to reason itself: It is a refusal to relax the demand for clear statement and rigorous argument. We believe that it is irrational obscurantism to resist analytical reasoning, to resist analysis in the broad sense in the name of dialectic, and to resist analysis in the narrow sense in the name of anti-individualist holism. It is not, of course, irrational obscurantism to reject particular conclusions that are presented as results of analytical reasoning, for ordinary error and extraordinary ideological distortion commonly disfigure such (supposed) results. But to argue that there is something hopelessly undialectical or individualist about analytical techniques themselves, represents, we believe, an unwillingness to accept the rule of reason.

Thus, in all our work, it is always Marxism, not analysis, that is in question, and analysis is used to question Marxism. The analytical Marxist impetus is, in the first instance, not to revise, but to defend inherited theory. But its defence often requires extensive reconstruction: inherited theory gets transformed when it is made to measure up to analytical standards of criticism. This has meant that a great many of the theses of Marxism have been dropped: our movement today, while preserving the foci and preoccupations, and the aspirations and values, of traditional Marxism, has rejected many of its classical theses. But, so we would contend, what survives, both from the original and as a development from the original, is the stronger for its having gone through the corrosive acid of analysis, and what has been dropped could not in all intellectual conscience have been kept, except at the cost of relaxing the rule of reason, which is not an acceptable cost.

P. xxiv-xxv.
xxv (5) On Bullshit

Before others taught me to call what we were doing ‘analytical Marxism’, it was my own practice to call it ‘non-bullshit Marxism’. That is a more aggressive phrase, since one might conceivably call what one practises analytical Marxism but also believe in the legitimacy of Marxisms of other kinds, whereas, when you call what you do non-bullshit Marxism, you seem to imply that all other Marxism is bullshit, and, therefore, that your own Marxism is uniquely legitimate. In fact, there exists Marxism which is neither analytical nor bullshit, but, once such (as we may designate it) pre-analytical Marxism encounters analytical Marxism, then it must either become analytical or become bullshit.

P. xxv-xxvi.

Il renvoie, sans référence à « my ‘Deeper into Bullshit’ ». Je trouve des mentions d’un « Deeper into bullshit » de Cohen comme chapitre 12 (p. 321-339) de S. Buss & L. Overton (eds.), Contours of agency: Essays on themes from Harry Frankfurt, MIT Press, 2002.

But the bullshitter who opposes analytical Marxism is consistent in at least one of his stances. He believes that analysis, in both of its senses, must be rejected, or that Marxism must steer clear of it, since it is undialectical in its general form and individualist in its particular form.

P. xxvi.

Cela me rappelle le chapitre 1 de l’Introduction de l’Anti-Dühring où Engels concède l’intérêt de l’analyse dans un premier temps, stade qu’il faudrait ensuite dépasser avec la dialectique.

xxvii (6) Is Analytical Marxism Marxist?

Marx founded what Engels called ‘scientific socialism’, which is, at least among other things, the study of the nature of, and the route to, socialism, using the most advanced resources of social science, and within the frame of a socialist commitment. I regret that Marxism came to be called ‘Marxism’, instead of what Engels wisely called it. If the ‘scientific socialism’ label had stuck, people would be less disposed to put the unproductive question, ‘Is analytical Marxism Marxist’.

P. xxvii.

Une science ne se limite pas à l’exégèse d’un auteur ancien. On n’est pas obligé de relire Galilée ou Newton pour faire de la physique. Mais parce que le socialisme scientifique est une science encore loin de la maturité, on est encore loin du stade où on pourrait ne plus lire Marx et Engels. Il faut cependant retravailler certaines catégories, ce qu’il fera dans les chapitres XII à XV.

The concept of fettering, and, more specifically, of the fettering of the productive forces of society by its (therefore obsolete) relations of production, is at the very centre of the historical materialist architectonic: social revolution occurs when and only when, and because, relations of production fetter the productive forces. Chapter XII…

P. xxviii.
1 CHAPTER I
Images of History in Hegel and Marx

Bonne introduction (pour moi) à Hegel. Cohen passe à Marx au tournant des pages 21 et 22 :

Karl Marx was one of a generation of young German intellectuals who were captured by Hegel’s philosophical and historical vision. He outgrew it in the course of the 1840s, in the middle twenties of his life.

Pour Marx, la production est ce qui fait l’homme et ce qui fait l’histoire et Cohen (page 23) cite de Marx, de l’Idéologie allemande : « Men have history because they must produce their life. » (En allemand et en français dans mes notes.)

Dans la communauté primitive, chacun travaille pour la communauté à laquelle il appartient. Avec l’accroissement de la population, il faut des manières plus élaborés de production, agriculture, élevage… Ce progrès de la production permet l’apparition d’un surplus, ce qui entraîne l’apparition d’une classe de profiteurs qui travaillent moins ou pas du tout, mais vivent du travail des autres. Cohen renvoie (page 24) à ce propos à la section (7) de son chapitre VII.

Avec le capitalisme, on arrive à une conquête de la nature et à une efficacité qui rendent possible un communisme, à réaliser par le prolétariat.

28 CHAPTER II
The Constitution of the Productive Forces
28 (1) Economic Structure and Productive Forces

La base de la formation sociale, la base économique, ce sont les rapports de production (et rien d’autre). Cohen cite (page 28) à l’appui de ceci le texte de la préface de 1859. Les rapports de production sont en correspondance avec les forces productives, mais la base que Marx met en regard de la superstructure, ce sont les seuls rapports de production, pas les forces productives. Les forces productives constituent, pourrait-on dire, le socle de la formation sociale, une base en un autre sens et Cohen analyse p. 30-31 deux acceptions de base. La base que l’on met en regard de la superstructure, c’est une partie intégrante de la formation sociale, en un sens la partie principale, ce qui la définit. Tandis qu’un socle est quelque chose d’extérieur : une sculpture repose sur un socle, mais ce socle ne fait pas partie de la sculpture. Que les forces productives conditionnent la base de la formation sociale n’implique pas qu’elles en fassent partie. Dans le Livre I du Capital (cité par Cohen p. 30), Marx dit que les forces productives sont « the material basis of all social organisation » (Capital I, 1867, p. 357, note 89 : « der materiellen Basis jeder besondern Gesellschaltsorganisation », au début du chapitre 13 dans la structuration en chapitres à partir de 1872 — traduction anglaise : Capital I, 1887, p. 367, note 1, où c’est chapitre 15), Mais la base matérielle n’est pas la base économique, sociale dont question ici. Marx oppose le plus souvent matériel et social.

Marx ne dit pas que la distinction entre base et superstructure est exhaustive, que toute chose sociale doit être l’un ou l’autre. Le croire mène, selon Cohen, à des discussions inutiles (« unproductive puzzles », p. 31), de savoir si tel ou tel aspect appartient ou bien à la base, ou bien à la superstructure.

Les rapports de production, ce sont des relations entre des personnes (ou des groupes) ou de personnes aux forces productives.

37 (2) Some Terminological Potnts37 Produktivkräfte, Productive forces

À la traduction en forces, Cohen préférerait comme plus exacte productive powers, mais Marx lui-même écrit forces productives en français dans la Misère de la philosophie. Pour Cohen, labour power fait bien partie des productive powers

38 Produktionsmittel, Means of production

La matière que l’on va transformer dans la production et les instruments de cette transformation. Cohen distingue strictement forces productives et moyens de production, mais l’usage de Marx n’est pas stable. Cependant pour Cohen, forces productives et moyens de production sont deux catégories distinctes et labour power appartient seulement à la première.

Cohen discute alors longuement (p. 38-40) raw material. En français, une matière première serait le produit de l’exploitation d’une ressource naturelle, une ressource naturelle passée par une intervention humaine basique, extraction, transport… Le minerai de fer, dans le sous-sol, c’est une ressource naturelle. Sur le marché, c’est une matière première, qui entre comme matière première, par exemple, en sidérurgie. Qu’est-ce alors qui n’est pas matière première : ce qui vient avant : la ressource naturelle elle-même ; ce qui vient après, dont des produits semi-finis (ou demi-produits ou biens intermédiaires) qui seront à leur tour objet de travail, expression que Marx utilise souvent. L’expression objet de travail, object of labour est plus générale ; elle couvre le cas la matière première. Mais Cohen décide (p. 40) de dire raw material de tout object of labour.

40 (3) Labour Power

La force de travail est une force productive, on l’a déjà dit, en ce qu’elle est utilisée dans la production. On examine ici (page 41) comme critères plus précis, quatre thèses de la théorie du matérialisme historique (qui seront développées dans des paragraphes ou chapitres suivants) :

À côté de la force de travail, il faut examiner deux catégories connexes : le travail lui-même, l’activité, et l’être humain qui travaille.

Contre l’inclusion de l’activité de travail dans les forces productives, Cohen invoque (page 43) trois objections :

  1. L’activité de travail est la production.
  2. Classer le travail dans les forces productives y supplanterait la force de travail (de même qu’il ne viendrait pas à l’esprit de compter et la machine et son activité). À choisir, priorité dans les forces de productives (Produktivkraft) à la force de travail (Arbeitskraft).
  3. C’est la distinction entre force de travail et travail qui constitue l’innovation conceptuelle cruciale de Marx par rapport à Smith et à Ricardo.

En outre, c’est la force de travail et non le travail qui satisfait à la première thèse mentionnée plus haut : les travailleurs sont propriétaires de leur force de travail et c’est cela qu’ils vendent ; il ne sont pas propriétaires de travail.

Un argument d’autorité (page 44) pour introduire les travailleurs eux-mêmes parmi les forces productives pourrait être une phrase de Marx dans la Misère de la philosophie : « De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif c’est la classe révolutionnaire elle-même. » (Chapitre II, § V, p. 177 dans l’original de 1847.) Mais Cohen dépend de la traduction en anglais qu’il cite (une édition de Moscou, sans date). Par ailleurs, il suppose que Marx vise surtout le pouvoir de la classe de changer la société. Mais la position de force du prolétariat vient bien de ce que c’est lui qui produit. En fin de compte, le passage de Marx est un peu rhétorique et obscur et même si je ne suis pas sûr que Cohen le comprenne bien, je suis d’accord avec lui que ça ne fait pas des travailleurs eux-mêmes une force productive, si on veut un concept théorique de force productive.

Cela me fait me demander aussi si Cohen n’a pas le défaut à mettre sur le même pied des phrases de Marx de valeur inégales par leur date, donc par leur position dans le développement de la pensée de Marx. (C’est une vraie question que je devrais creuser, pas un reproche au stade actuel). Cohen insiste sur l’importance de la distinction entre travail et force de travail et j’ajouterais le concept de plus-value qui en découle. Mais quand il écrit Misère de la philosophie, Marx ne dispose pas encore du concept de plus-value. (Le concept datant sans doute des Grundrisse.)