Dominique Meeùs
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Le « matérialisme dialectique » (et la conclusion)

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Plus encore que pour « matérialisme historique », on ne trouve aucune mention de « matérialisme dialectique » sous la plume de Marx ou d’Engels1. C’est une doctrine philosophique créée a posteriori sur la base de ce qu’ils ont dit sur la dialectique hégélienne et son retournement.

Pour cette doctrine se pose, plus encore, la distinction entre lois au sens fort et au sens faible. Marx et Engels, on l’a vu, ont parfois écrit dans un sens fort, de lois qui commandent le monde, mais ce n’est peut-être que formulation imprudente. Cela pose au fond le problème du statut de la philosophie, de son rapport avec la science, des sciences de la nature comme des sciences de la société.

Marx et Engels baignent dans une culture philosophique. Ils ont voulu régler leur compte avec la philosophie, mais cela ne les a pas empêchés d’être séduits par la dialectique de Hegel. Ils ont eu un intérêt considérable pour la science et ils en ont beaucoup lu. Engels proclame parfois la fin de la philosophie, qui doit faire place à la science. [Encore à développer.]

Mon jugement des « lois » de la dialectique ne me semble pas tellement plus sévère que ce qu’on en lit dans l’Idéologie allemande, que les abstractions sur l’histoire sont tout au plus « un résumé des résultats les plus généraux », elles ne fournissent pas « une recette ou un schéma ». Le plus sévère, c’est Marx quand dans la Misère de la philosophie, en 1847, il dénonce l’abstraction du mouvement chez Hegel. Bien sûr, chez Hegel, tout mouvement est en définitive le mouvement de l’Idée. Mais quand, plus tard, Marx et Engels, « retournent la dialectique » pour la fonder dans le monde réel plutôt que l’Idée, les lois restent avec toute l’absurdité que Marx dénonçait en 1847 et l’illusion qu’on y a trouvé une base matérielle n’y change rien. Voir aussi, Engels dans l’Anti-Dühring : « nous n’avons pas besoin de philosophie ». Engels encore en Feuerbach, I.

Par contre, le même Engels fait parfois des considérations délirantes sur la philosophie comme venant au secours de la science dans la Dialectique de la nature, [Science de la nature et philosophie].

Je ne peux ici passer en revue tout ce qu’on a écrit au nom du « matérialisme dialectique », mais j’ai gardé de formations à la dialectique, l’impression qu’on se laisse parfois aller à prendre à la lettre des formulations au sens fort. Ce doit être en particulier le cas de la contradiction comme moteur du monde2, suivant ce qu’Engels en dit dans l’Anti-Dühring. L’idée que des « lois », qui ne sont que philosophiques, puissent gouverner le monde, c’est pour moi d’un idéalisme qui me choque. On serait donc dans la contradiction (c’est le cas de le dire) où une « chose » philosophique (chose en tant que réellement existante dans la vision d’un idéalisme réaliste) serait le moteur du monde (idéalisme) et que ce serait prouvé par induction d’exemples pris dans le monde (matérialisme). Même si on ne donne à ces lois qu’un statut de lois descriptives, cela reste d’une généralité, d’un absolutisme délirants. Cette dérive, je propose donc de l’appeler dorénavant « idéalisme dialectique ».

Nous ne sommes pas des philosophes allemands du 19e siècle. Que des intellectuels du 21e siècle, suivant d’autres du 20e, continuent à écrire des livres et à imposer aux travailleurs des formations d’idéalisme dialectique (dit « matérialisme dialectique »), les bras m’en tombent.

Qu’en retenir ?

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à retenir de toute cette affaire de dialectique ? Que du contraire ! Le monde est changeant. Le changement résulte de l’interaction de nombreux facteurs, certains plus importants que d’autres, toujours spécifiques. On ne peut comprendre le fonctionnement de la société, et encore moins espérer la changer, avec une vision simpliste, mécaniste3.

Deux scientifiques, Richard Levins et Richard Lewontin, qui comme moi rejetaient le « matérialisme dialectique » en tant que doctrine, trouvaient cependant la dialectique d’une grande importance pour leur travail. Rejetant les lois du « matérialisme dialectique », ils en ont, par contre, tiré une série de règles méthodologiques, à garder à l’esprit dans la recherche4, mais ils pensaient sans doute plus à la dialectique de la nature qu’à l’histoire et à la société.

En fin de compte, la dialectique est un art (pas une doctrine philosophique). On devrait enseigner cet art sur la base d’expériences de luttes ouvrières menées avec adresse, avec une inelligence dialectique5.

Notes
1.
On trouve cependant l’expression chez Dietzgen, qui en serait le créateur. Je le mentionne au début de ma page sur Feuerbach IV.
2.
Dans le petit pseudo-Politzer : « Voilà la troisième loi de la dialectique : Les choses changent parce qu’elles contiennent en elles-mêmes la contradiction. » Mais on peut faire de ça une lecture indulgente : Les choses changent pour des raisons concrètes, des facteurs en sens divers, qu’il revient aux différentes sciences d’étudier. On ne dirait donc pas vraiment que la contradiction est le moteur du changement, mais que, partout, le philosophe reconnaît, a posteriori, ce motif de facteurs agissant en sens divers, qu’il résume en « contradiction », énonçant ainsi une loi seulement descriptive, sans prétention autre.
3.
Démarche que Hegel qualifie de métaphysique. Plus personne ne dit aujourd’hui métaphysique dans ce sens propre à Hegel il y a deux siècles, sauf les intellectuels que j’ai dénoncés plus haut, dans leurs livres et leur formations d’idéalisme dialectique. C’est en quelque sorte une private joke, qui ne veut pas dire grand-chose, sauf pour les initiés. Ce sens particulier a été popularisé par Engels dans l’Anti-Dühring.
4.
  • Dialectical materialism is not, and never has been, a programmatic method for the solution of particular physical problems. Rather, dialectical analysis provides us with an overview and a set of warning signs against particular forms of dogmatism and narrowness of thought. It tells us: “Remember that history may leave an important trace”; “Remember that being and becoming are dual aspects of nature”; “Remember that conditions change and that the conditions necessary to the initiation of some processes may be destroyed by the process itself”; “Remember to pay attention to real objects in space and time and not lose them utterly in idealised abstractions”; “Remember that qualitative effects of context and interaction may be lost when phenomena are isolated”, and above all else, “Remember that all the other caveats are only reminders and warning signs whose application to different circumstances of the real world is contingent”.

    The dialectical biologist, 1985, Harvard University Press, p. 191-192.
  • (0) Le matérialisme dialectique n’est pas, et n’a jamais été, une méthode systématique pour la solution de problèmes physiques particuliers. L’analyse dialectique nous donne plutôt une vue d’ensemble et une série de signaux qui nous avertissent contre des formes particulières de dogmatisme et d’étroitesse de la pensée. Elle nous dit :
    (1) « rappelez-vous que l’histoire peut laisser une marque importante » ;
    (2) « rappelez-vous que l’être et le devenir sont des aspects duaux de la nature » ;
    (3) « rappelez-vous que les conditions changent et que les conditions nécessaires à l’enclenchement de certains processus peuvent être détruites par le processus lui-même » ;
    (4) « rappelez-vous de prêter attention aux objets réels dans l’espace et le temps et de ne pas les perdre complètement dans des abstractions idéalisées » ;
    (5) « rappelez-vous que des effets de contexte qualitatifs et l’interaction peuvent être perdus quand on isole les phénomènes » ;
    et par-dessus tout,
    (6) « rappelez-vous, surtout, que toutes les autres mises en garde ne sont que des rappels et des signaux d’avertissement dont l’application aux différentes situations du monde réel est contingente ».

5.
Pour la Belgique, je pense par exemple à l’autobiographie de Jan Cap (1931-2018). Sous le titre In naam van mijn klasse, elle a été publiée dans sa langue, le néerlandais, chez EPO en 1987. On en trouve le texte en ligne en https://www.marxists.org/nederlands/cap/in_naam_klasse/index.htm. Depuis, elle a été traduite en français : Au nom de ma classe, EPO, 2019, ISBN : 9789462671980. Je devrais la relire dans cet esprit, mais je suis convaincu qu’en sachant lire entre les lignes (et même dans les lignes), on y trouverait plein de dialectique, matière à d’excellentes formations à l’art de la dialectique. On devrait chercher d’autres livres ou documents du genre, sur lesquels se livrer au même exercice.
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