Dominique Meeùs
Dernière modification le   
Notes de lecture : table des matières, index — Retour au dossier marxisme

Le matérialisme historique

Up: (D. M.) Essai sur le marxisme et la conception matérialiste de l’histoire Previous: Les catégories du capitalisme Next: Matérialisme historique réductionniste, simpliste

Marx et Engels ont bien inauguré cette vision matérialiste de l’histoire, mais ne sont pas allés beaucoup plus loin. Marx a passé sa vie à élucider le mode de production capitaliste et Engels à aider Marx tout en agissant en politique. Ils avaient lu dans leur jeunesse et ils ont lu encore beaucoup en histoire ; ils ont fait sur l’histoire des considérations matérialistes ; ils n’ont pas fait œuvre d’historien. Ils ont encore moins fait la science de l’histoire ou la théorie du « matérialisme historique »1,2.

Dans une lettre (à l’éditeur des Отечественные записки, 1877), Marx conteste l’idée qu’on puisse faire entrer de force l’histoire dans une théorie. Engels le dit très explicitement dans deux lettres de 1890 : « Sinon [ce] serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré » (à Bloch) et non seulement ce serait trop facile, mais c’est même l’opposé du matérialisme en histoire : « on transforme la méthode matérialiste en son contraire quand on ne la traite pas comme fil conducteur dans une étude historique, mais comme un modèle prêt à l’emploi selon lequel on découpe les faits historiques » (à Ernst). En fin de compte, la conception matérialiste de l’histoire, ce n’est pas une théorie, ce sont quelques principes qu’il faut garder à l’esprit quand on réfléchit à l’histoire, qui peuvent jeter une lumière sur ce qui a conduit à des changements dans l’histoire.

On en est amené ainsi à distinguer deux acceptions de « matérialisme historique »

Un — On peut faire de l’histoire d’un point de vue matérialiste, c'est-à-dire d'abord chercher à savoir ce qui s'est réellement passé ; ensuite chercher à le comprendre et à l'expliquer dans la ligne de la conception matérialiste de l’histoire de Marx et Engels. C’est quelque chose qu’il serait légitime d’appeler « matérialisme historique ».

Deux — Il y a par contre, sous le même nom de « matérialisme historique » une construction doctrinaire et c’est cela que je veux critiquer ici. (Critique que j’annonce et que j’entame déjà d’ailleurs dans les pages précédentes.) Je pense à une construction doctrinaire de marxistes après Marx et Engels, se voulant fidèles à leur conception matérialiste de l’histoire, mais faisant fi de leurs avertissements, que je viens de rappeler ci-dessus, contre une théorisation abusive, simpliste.

Marx et Engels ont beaucoup lu, mais on eu peu de temps à consacrer à l'histoire pour elle-même. Tout le monde a en tête la belle envolée historique qui commence le Manifeste. (« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. Homme libre et esclave, … »). Dans l'Origine de la famille, Engels propose un narratif des stades par où est passée la société humaine avant le capitalisme : communauté primitive, esclavage, féodalité. Mais ce ne peut être qu'une piste de réflexion, puisque ça ne repose que sur son sentiment, où l’esclavage, par exemple, lui apparaît comme un développement naturel à un certain stade à la suite de l’agriculture et de l’élevage. Dans la préface de 1859, Marx avance un certain nombre de concepts et de relations comme un programme de recherche.

Dans un esprit scientifique, il faudrait acquérir une meilleure connaissance des faits et se demander, sur cette base, où et quand des esclaves et des hommes libres auraient formé deux classes en lutte ; si toutes les sociétés humaines (au pluriel) ont connu l'esclavage ; si les concepts de 1859 sont applicables à toutes les sociétés connues et si les lois proposées en 1859 sont confirmées par l'histoire.

Malheureusement beaucoup de marxistes ne font pas ça du tout. La plupart se contentent de répéter « ce qu'on a toujours dit ». Certains ont voulu élaborer les concepts de 1859, en faire un édifice supposé utile à une analyse marxiste de l’histoire.

Les althussériens ont beaucoup élaboré les concepts. Comme ils étaient aussi lacaniens que marxistes, ils ont choisi d'écrire une langue que personne ne peut comprendre. Mais il se peut qu'en creusant, on y trouve certaines idées intéressantes. Ils ont apporté parfois une précision bienvenue6. Tout en affirmant que Marx avec découvert le continent histoire, ils se sont aussi peu que possible intéressés à l'histoire5. Tout le temps, on sent la tentation de la généralité, d’une généralité abusive, étendant à l’histoire en général les concepts développés pour le capitalisme. (Comme la « petite production simple » dont question dans une note.) Souvent, les concepts althussériens ne sont plus des abstractions de l’histoire, mais d’une construction elle-même abstraite de l’histoire.

Les écrits althussériens sont à ce point obscurs que Gerald Cohen a conclu qu'ils étaient tout simplement dépourvus de sens — ce qu'il a qualifié de bullshit. Il a alors prétendu sauver le matérialisme dialectique en affinant lui aussi les concepts à la manière de la philosophie analytique. Mais lui aussi ne se pose jamais la question de savoir si cette belle construction s'applique à la réalité.

Mais de savantes constructions conceptuelles sans références à des faits historiques, avec des notions candidates seulement au statut de concept, dont on ne sait pas si elles sont fécondes ou applicables à ce qui s'est réellement passé dans l’histoire en général, pas seulement au capitalisme ou au passage au socialisme3, agiter ainsi seulement des idées, cela devrait s’appeler mieux idéalisme historique4.

Quand bien même on aurait une théorie acceptable de l’histoire, elle ne peut faire que jeter une lumière sur les faits historiques. Comme le dit Engels, il ne peut être question de forcer les faits historiques à entrer dans le moule de la théorie. C’est malheureusement ce que le soi-disant matérialisme historique fait plus d’une fois sous couvert de marxisme.

Un exemple fameux (et critiqué), c’est le passage forcé de toutes les sociétés humaines par la communauté primitive, l’esclavage, la féodalité, le capitalisme, avant le socialisme et le communisme7.

Notes
1.
Quand Marta Harnecker (1974), mentionne « le terme matérialisme utilisé par Marx pour désigner la science nouvelle de l’histoire » en renvoyant à Lénine et la philosophie d’Althusser (1969:26) (ou 1972:21-22), elle a lu trop vite : c’est Althusser qui dit que ça s’appelle comme ça, selon la rumeur publique, pas selon Marx. Si, dans toute l’œuvre écrite connue de Marx et Engels, on cherche l’expression historischen Materialismus, on ne la trouve jamais chez Marx, mais quatre fois, je le concède, chez Engels, seulement tardivement, pas lorsque Marx et Engels développent leur conception matérialiste de l’histoire, mais quand Engels en reparle après coup :
– dans la lettre du 5 août 1890 à Conrad Schmidt (MEW 37:437), mais comme einfache Phrase (dans un sens ironique ou péjoratif, qu’on a traduit a mere cliché en anglais) dont de jeunes allemands abusent pour se faire valoir ;
– dans la lettre du 21 septembre 1890 à Joseph Bloch (MEW 37:464, dernière ligne) ;
– en anglais, dans l’introduction de 1892 à l’édition anglaise du Socialisme utopique et scientifique (MECW 27:283, MEW 22:292) ;
– dans une lettre à Wladimir Jakowlewitsch Schmuilow le 7 février 1893 (MEW 39:25).
2.
Mais si, mais si, diront certains : dans la fameuse Préface de 1859. Marx a exposé là, diront-ils, la théorie achevée du matérialisme historique. Je conteste. D’une part, Marx dit qu’il jette sur le papier des considérations qui lui viennent à l’esprit à ce stade et qu’il va garder en tête dans la suite de son travail (donc à propos du capitalisme). Il ne dit pas que cela constitue une théorie achevée de l’histoire. D’autre part, il est difficile de penser que la théorie complète de quelque chose d’aussi complexe que le matérialisme historique tienne en une ou deux pages.
6.
Si on veut exposer dans des formations l’essentiel du Livre I du Capital de Marx, il est bon d’être clair sur le sens des termes qu’on utilise. Un livre comme celui de Marta Harnecker présente une utilité certaine pour distinguer matière première, moyens de travail… et d’autres choses encore, mais qu’on aurait trouvées ailleurs. Quand les althussériens abordent des concepts plus importants, on ne sait jamais jusqu’où on peut les suivre. Cela dit, ils ont sûrement exploré des pistes intéressantes, qu’on ne peut pas juger en une note de bas de page.
5.
Voir la critique féroce de E. P. Thompson, The Poverty of Philosophy, en 1978.
3.
Il faudrait examiner comment et à quel point les concepts de ce matérialisme historique — cette systématisation apocryphe de la conception matérialiste de l’histoire de Marx, à partir surtout de son ébauche dans la Préface de 1859 — s’appliquent, sont utiles pour le fonctionnement de la société dans la Grèce antique, dans la Rome antique, pour la chute de l’Empire romain, dans la transition de la féodalité au capitalisme. Mais je ne suis pas compétent et je renvoie pour cela, par exemple, à la controverse entre Dobb et Sweezy, au Brenner debate, à Ellen Meiksins Wood et beaucoup d’autres.
4.
Le même problème se pose pour ce qu’on appelle matérialisme dialectique. Il devrait y être question de l’art, dans les luttes, en politique, de tenir compte de la complexité et du changement. Les considérations sur les lois de Hegel, sans références au monde réel ou seulement par des exemples ad hoc, fabriqués de toutes pièces, et l’articulation de concepts mal définis, cela devrait s’appeler idéalisme dialectique.
7.
Le narratif d’Engels sur la famille dans l’Origine…, son essai sur la société à partir de la préhistoire (quelques années avant les lettres de 1890 que je cite), fait apparaître l’esclavage comme un développement naturel à un certain stade à la suite de l’agriculture et de l’élevage. (« Car l’esclavage aussi, était inventé… » C’est quelques pages avant « la grande défaite historique du sexe féminin ».) C’est peut-être de là qu’on aurait fait du « passage obligé » un point de dogme du « matérialisme historique ». Mais Engels utilise surtout les catégories d’état sauvage et de barbarie. Parfois, on assouplit la série ci-dessus en y admettant la variante « mode de production asiatique ». Le Manuel d’économie politique de l’Académie des sciences de l’URSS est prudent :

Pourtant l’histoire atteste qu’il n’est nullement obligatoire que chaque peuple parcoure successivement toutes les étapes de l’évolution sociale. Beaucoup de peuples se trouvent placés dans des conditions qui leur permettent d’éviter telle ou telle phase du développement et de passer d’emblée à un stade supérieur.

Up: (D. M.) Essai sur le marxisme et la conception matérialiste de l’histoire Previous: Les catégories du capitalisme Next: Matérialisme historique réductionniste, simpliste