Dominique Meeùs
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I. Feuerbach

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Karl Marx, Friedrich Engels, Joseph Weydemeyer, Die deutsche Ideologie, Artikel, Druckvorlagen, Entwürfe, Reinschriftenfragmente und Notizen zu I. Feuerbach und II. Sankt Bruno. Marx-Engels-Jahrbuch 2003.
Friedrich Engels, Karl Marx, Joseph Weydemeyer, L’Idéologie allemande (1er et 2e chapitres), Éditions sociales, 2014, 504 pages. (Je le lis dans une réimpression de 2021.) Édition bilingue juxtaposée1, traduction de Jean Quétier et Guillaume Fondu, présentée par Jean Quétier. ISBN : 978-2-35367-017-8. Collection : GEME. Dans cette version juxtaposée, le texte allemand est un facsimilé du Marx-Engels-Jahrbuch 2003. (On voit les numéros de page et de ligne du Jahrbuch 2003 dans les pages paires des Éditions sociales 2014.)
Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, première partie, Feuerbach, précédée des Thèses sur Feuerbach, Éditions sociales, petit format, trois éditions (au moins) de couverture identique, mais légèrement différentes, 1970 (155 p.), 1974 (143 p.), 1975…

Les Classiques des Sciences sociales à Chicoutimi publient de cette version de poche un texte dit « traduction française de Renée Cartelle et Gilbert Badia, 1952 », texte un peu différent (j’ai rencontré quelques différences mineures) puisque mon édition de 1975 dit, p. 21 : « La traduction est une version entièrement revue de celle […] parue en 1968… » et p. 22 : « la traduction française est à quelques révisions près celle qu’ont publiée les Éditions sociales en 1968. Elle est due à Renée Cartelle et Gilbert Badia… ». (Idem en 1974.) Il est curieux que les Classiques des Sciences sociales disent par ailleurs « Éditions sociales 1970 ». Il se peut qu’on ait publié en poche en 1970 encore la traduction de 1952 et seulement en 1974 celle de 1968.

C’est peut-être le même texte que celui de Chicoutimi qu’on trouve (comme toujours sans indication d’origine et sans explication du choix qui est fait) dans l’Archive Internet des marxistes.

L’Idéologie allemande pose un problème particulier. On a retrouvé divers manuscrits et des parties imprimées. Marx et Engels y font d’intéressantes considérations, entre autres sur une conception matérialiste en histoire. C’est surtout le cas de cette partie « I. Feuerbach » (que souvent d’ailleurs on publie séparément). Les différents éditeurs à partir de 1932 ont cherché à structurer ce matériel de la meilleure manière pour en faire une référence utile sur la conception matérialiste de l’histoire, mais ce faisant ils y introduisent une structure qui est la leur et pas celle des auteurs (à partir sans doute d’une conception qui est la leur de qu’on a appelé « matérialisme historique »), avec des titres et sous-titres empruntés au corps du texte ou même à des textes extérieurs. Toutes les éditions2 avant celle de 2003, présentent différents arrangements qui sont ceux des éditeurs. L’édition de 2003, qui se veut apolitique, a cherché le meilleur texte quand au déchiffrement des manuscrits, mais aussi quant au respect de la pagination par les auteurs. Malheureusement, on n’a fait ce travail que pour les parties I et II, ce qui correspond aux pages 17-98 seulement des pages 11-521 dans les MEW 3. En outre, l’état des manuscrits fait qu’ici aussi, ce sont des choix parmi d’autres possibles.

En français, l’édition de 2014 présente (pour les chapitres publiés) l’avantage de fournir à la fois le texte allemand du Jahrbuch 2003 et une nouvelle traduction souvent plus fidèle.

Cette meilleure traduction n’est cependant pas exempte de problèmes.

En français, je donne comme référence la pagination de l’édition de 2014. (En allemand, j’indique les paginations de 2003 et de 2014.) Ayant travaillé d’abord avec ces autres éditions, je donne aussi parfois la pagination de l’édition de 1976 ou, pour la partie Feuerbach, de celle de l’édition de 1975, ou les deux. D’autres éditions, je reprends aussi des passages raturés, qui sont en français dans l’édition de 2014, mais pas en allemand, ni dans le Jahrbuch 2003.

Feuerbach et histoire
Brouillon et notes
Karl Marx, Friedrich Engels, fragment I/5-3

« … il s’agit de révolutionner le monde existant… »

Les choses telles qu’elles sont et les « lunettes » du philosophe.

Les nécessités de l’existence.

  1. Production des moyens d’existence
  2. C’est de l’histoire : la production, changeante, s’accompagne de nouveaux besoins… à produire…
  3. Reproduction des humains

La deuxième chose, c’est que le premier besoin lui-même une fois satisfait, l’action de le satisfaire et l’instrument de satisfaction déjà acquis conduisent à de nouveaux besoins — et cette engendrement de nouveaux besoins est le premier acte historique.

2014:63 (1975:60).

Le troisième rapport qui entre ici d’emblée dans le développement historique est le suivant : les humains, qui renouvellent quotidiennement leur propre vie, commencent à faire d’autres humains, à se reproduire — le rapport entre homme et femme, parents et enfants, la famille. Cette famille, qui au commencement est l’unique rapport social, devient ensuite, là où l’accroissement des besoins engendre de nouveaux rapports sociaux et où l’accroissement de la population engendre de nouveaux besoins, un rapport subordonné […], et il faut donc en traiter et lui consacrer des développements en partant des données empiriques existantes et non du « concept de la famille » […].

2014:65 (1975:61).

La production de la vie, aussi bien de sa propre vie dans le travail que de celle d’un ou d’une autre dans la procréation, apparaît donc déjà dès maintenant comme un rapport double — d’une part comme un rapport naturel, d’autre part comme un rapport social, — social où l’on comprend par là l’action collective de plusieurs individus, peu importe quelles en sont les conditions, le mode et la finalité. Il en résulte qu’un mode de production ou un stade industriel déterminés sont toujours unis à un mode d’action collective ou à un stade social déterminés, et que ce mode d’action collective est lui-même une « force productive » ; que la quantité des forces productives accessibles aux humains conditionne l’état social, et qu’il faut donc toujours étudier et élaborer « l’histoire de l’humanité » en connexion avec l’histoire de l’industrie et de l’échange. […] Donc, d’emblée, une connexion matérialiste des humains entre eux se fait jour, qui est conditionnée par les besoins et le mode de la production, et qui est aussi vieille que les humains eux-mêmes — une connexion qui prend sans cesse de nouvelles formes et qui présente donc une « histoire », même sans qu’existe encore quelque non-sens politique ou religieux que ce soit permettant de maintenir les humains ensemble par surcroît.

2014:65-67 (1975:61-62).

Ce caractère premier des nécessités de l’existence, c’est l’essentiel de la conception matérialiste de l’histoire, comme Engels le rappelle dans une lettre à Joseph Bloch en 1890.

Ce n’est qu’après avoir considéré les nécessités de l’existence qu’on peut dire quelque chose de la conscience.

Une conception matérialiste de l’histoire.

Au début du passage ci-dessus, les forces de production qui deviennent forces de destruction font penser bien sûr à la préface de 1859, mais, je trouve, plus encore à La situation de la classe laborieuse en Angleterre d’Engels l’année d’avant l’Idéologie allemande. En effet, on a ici plus l’expression d’une situation négative en soi que d’une contradiction avec les rapports de production.

Ci-dessus, on dit « les résultats suivants » que cette conception de l’histoire nous donne. Un peu plus loin, on revient sur cette conception de l’histoire elle-même :

Comparer avec une phrase sur les circonstances qui font les hommes dans la Sainte Famille.

La société civile

Marx dit bürgerliche Gesellschaft, ce qui, littéralement est société bourgeoise, mais c’est aussi société civile4 et c’est cette traduction qu’on retient souvent. Les traducteurs de l’édition de 2014, pour rendre le double sens de l’allemand, disent les deux : société civile bourgeoise.

Avec la division du travail, dans laquelle toutes ces contradictions sont données, et qui, à son tour, repose sur la division naturelle-spontanée du travail dans la famille et sur la séparation de la société en familles singulières qui se font face, — avec cette partition du travail est en même temps donnée la partition du travail et de ses produits, répartition inégale tant par la quantité que par la qualité, donc la propriété, qui a déjà son germe, sa première forme, dans la famille, où la femme et les enfants sont les esclaves de l’homme. L’esclavage dans la famille, qui est certes encore très brut et latent, est la première propriété, qui du reste correspond ici déjà parfaitement à la définition des économistes modernes, selon laquelle elle consiste dans le fait de disposer de la force de travail d’autrui. Du reste, la division du travail et la propriété privée sont des expressions identiques — dans la première, on énonce, en relation avec l’activité, la même chose que ce qu’on énonce dans l’autre concernant le produit de l’activitéb. — De plus, avec la division du travail est en même temps donnée la contradiction entre l’intérêt de l’individu singulier ou de la famille singulière et l’intérêt communautaire de tous les individus qui ont commerce les uns avec les autres ; c’est-à-dire que cet intérêt communautaire n’existe pas simplement dans la représentation en tant qu’ « universel », mais d’abord dans la réalité effective en tant que dépendance réciproque des individus entre lesquels le travail est divisé.

b
C’est justement cette contradiction de l’intérêt particulier et de l’intérêt communautaire qui fait que l’intérêt communautaire en tant qu’État adopte une configuration autonome, séparée des intérêts singuliers et des intérêts d’ensemble effectifs et présente en même temps une dimension communautaire illusoire, mais toujours sur la base réelle des liens qui sont présents dans chaque conglomérat familial et de tribal, comme les liens du sang, le langage, la division du travail à une plus grande échelle, et sur la base d’autres intérêts — et particulièrement, comme nous le développerons plus tard, les intérêts des classes déjà conditionnées par la division du travail, lesquelles se différencient dès qu’on a affaire à pareil tas d’hommes et dont l’une domine toutes les autres. Il s’ensuit que toutes les luttes à l’intérieur de l’État, la lutte entre la démocratie, l’aristocratie et la monarchie, la lutte pour le droit de vote, etc., etc. ne sont que les formes illusoires […] sous lesquelles sont menées les luttes effectives des différentes classes entre elles […], et de plus, il s’ensuit que chaque classe qui aspire à la domination, même si sa domination, comme c’est le cas pour le prolétariat, est la condition de l’abolition de toute l’ancienne forme de société et de la domination en général, doit nécessairement conquérir le pouvoir politique pour, à son tour, présenter son intérêt comme l’intérêt universel, ce à quoi elle est contrainte dans un premier temps.
2014:75-79 (1975:66).

Cette conception de l’histoire repose donc sur le fait de développer le processus de production effectif, et ce en partant de la production matérielle de la vie immédiate, et sur le fait de concevoir la forme de commerce qui est en connexion avec ce mode de production et qui est engendrée par lui, donc de concevoir la société civile à ses différents stades comme la base fondamentale de toute l’histoire, et aussi bien de la représenter dans son action en tant qu’État que d’expliquer à partir d’elle toutes les formes de la conscience, la religion, la philosophie, la morale, etc., etc. et de suivre à partir d’elles le processus de sa naissance, ce qui permet alors naturellement de représenter la chose dans sa totalité (et d’examiner aussi l’action de ses différents côtés les uns sur les autres). […]

Toute l’ancienne conception de l’histoire a soit laissé complètement de côté cette base effective de l’histoire, soit ne l’a considérée que comme quelque chose de secondaire, qui ne serait pas en connexion avec le cours de l’histoire. Il faut donc toujours que l’histoire soit écrite d’après selon un critères qui lui est extérieur ; la production effective de la vie apparaît comme quelque chose d’anhistorique, tandis que ce l’historique apparaît comme séparé de la vie commune, comme en dehors et au-dessus du monde. Ce faisant, les rapport des hommes à la nature est exclu de l’histoire, ce qui engendre l’opposition de la nature et de l’histoire.

2014:97-99, 103.

Comme exemple de cette reconnaissance qui est en même temps une méconnaissance de l’existant et que Feuerbach partage encore avec nos adversaires, rappelons ce passage de la Philosophie de l’avenir dans lequel il développe l’idée que l’être d’une chose ou d’un homme est en même temps son essence, que les rapports d’existence, le mode de vie ou l’activité déterminés d’un individu animal ou humain sont ce en quoi son « essence » se sent satisfaite. Toute exception y est explicitement conçue comme un hasard malheureux, comme une anomalie qu’on ne peut modifier. Donc, si des millions de prolétaires ne se sentent pas du tout satisfaits par les rapports qui régissent leur vie, si leur « être » ne correspond pas le moins du monde à leur « essence », ce serait là, d’après le passage mentionné, un malheur inévitable qu’il faudrait supporter avec sérénité. Cependant, ces millions de prolétaires ou de communistes pensent tout autrement et le prouveront en leur temps quand ils mettront en conformité leur « être » et leur « essence » dans la pratique par une révolution. C’est pour cela que, dans de pareils cas, Feuerbach ne parle jamais du monde humain mais se réfugie à chaque fois dans la nature extérieure, c’est-à-dire dans la nature qui n’est pas encore tombée sous la domination de l’homme. Mais chaque nouvelle découverte, chaque progrès de l’industrie lui font perdre un peu de terrain, et le sol sur lequel croissent les exemples des phrases de Feuerbach rétrécit toujours d’avantage. L’ « essence » du poisson est son « être », l’eau, pour en rester à une de ses phrases. L’« essence » du poisson de rivière est l’eau d’une rivière. Mais elle cesse d’être son « essence », elle devient un milieu d’existence qui ne lui convient plus dès que cette rivière se voit assujettie à l’industrie, polluée par des colorants et autres déchets, sillonnée par des bateaux à vapeur, dès que son eau est détournée dans des canaux qui permettent de priver le poisson de son milieu d’existence par une simple vidange. Déclarer que toutes les contradictions de ce genre sont une anomalie inévitable ne diffère pas, au fond, de la consolation qu’offre saint Max Stirner aux insatisfaits en leur disant que cette contradiction est leur propre contradiction, que cette mauvaise situation est leur propre mauvaise situation et qu’ils pourraient aussi bien se calmer, garder leur propre aversion pour eux ou encore se révolter contre cette situation sur un mode fantaisiste — et cela diffère tout aussi peu du reproche de saint Bruno qui affirme que ces circonstances malheureuses proviennent du fait que les personnes concernées sont restées embourbées dans cette saloperie de « substance » et n’ont pas progressé jusqu’à la « conscience de soi absolue », et qu’ils n’ont pas pris connaissance de ces mauvais rapports comme de l’esprit de leur esprit.

2014:115-119.

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à chaque époque, les pensées dominantes, c’est-à-dire que la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante de celle-ci. La classe qui a à sa disposition les moyens de la production matérielle dispose par la même occasion des moyens de la production spirituelle, si bien qu’en moyenne les pensées de ceux à qui font défaut les moyens de la production spirituelle sont soumises à cette classe. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression idéelle des rapports matériels dominants, que les rapports matériels dominants saisis en tant que pensées ; donc l’expression des rapports qui font justement d’une classe la classe dominante, donc les pensées de sa domination.

2014:125-127.

I. Feuerbach
A. L’idéologie en général et notamment l’idéologie allemande
Karl Marx, Friedrich Engels, fragment I/5-5

I. Feuerbach
1. L’idéologie en général et plus spécialement la philosophie allemande
Karl Marx, Friedrich Engels, fragment I/5-6.

Quelques pistes pour une science de l’histoire, avec le mode de production des moyens d’existence, les conditions d’existence comme prérequis de toute histoire :

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »

I. Feuerbach
Fragment 2
Karl Marx, Friedrich Engels, fragment I/5-9

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience. »

Une attitude scientifique suppose qu’on remplace les phrases de la philosophie concernant la conscience. En outre, les abstractions sur l’histoire sont tout au plus « un résumé des résultats les plus généraux », elles ne fournissent pas « une recette ou un schéma ».

Il n’y plus de « philosophie autonome ». Les abstractions de la philosophie ne peuvent plus prétendre qu’à contribuer à « un résumé des résultats les plus généraux », à « faciliter la mise en ordre du matériau historique ».

(Mais dans son Feuerbach, quarante ans plus tard, Engels semble accorder à la dialectique une place plus importante que celle d’humble servante de la science.)

Préface de l’Idéologie allemande
Karl Marx, 1846
Notes
1.
Quand adolescent j’apprenais le grec et le latin, nous utilisions parfois des éditions bilingues, les deux langes en vis-à-vis, en pages paires et impaires, qui s’appelaient « éditions juxtaposées ». Nous disions « une juxta », « as-tu ta juxta ? »… Des vieux de mon âge me confirment que je n’ai pas rêvé, mais Google semble penser qu’aujourd’hui « édition juxtaposée » ne se dit presque plus.
2.
La première édition du volume 3 des MEW serait de 1958. Il y a peu d’indications éditoriales, mais ce devrait être proche de l’édition de 1932.
La première traduction en anglais est celle des Progress Publishers, Moscou, en 1964. Comme source de l’arrangement de la partie Feuerbach, le volume 5 des MECW donne (MECW 5:27-93) : Progress Publishers, Vol. I of Karl Marx and Frederick Engels, Selected Works (in three volumes), Moscou, 1969. Cette édition de 1969 reprenait l’arrangement adopté en russe dans Voprosy Filosofii, nos 10 et 11, Moscou, 1965. En ligne : www.marxists.org/archive/marx/works/1845/german-ideology/index.htm.
    Aux Éditions sociales, l’édition de 1976 serait basée sur le meilleur état des connaissances à l’époque. ‘Certains feuillets du manuscrit original ayant été retrouvés, un texte de la première partie (I. Feuerbach), plus complet et plus justement ordonné, a été publié en 1962 dans International Review of Social History, vol. 3, part. 1, puis dans Deutsche Zeitschrift für Philosophie, Berlin, 1966, 10-14. Jahrgang, p. 1199-1251 et plus récemment encore dans le volume-test (Probeband) de la nouvelle Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA), Dietz Verlag, Berlin, 1972.’ (P. xxix, la dernière page de l’avant-propos de Gilbert Badia, encore daté de décembre 1967, mais visiblement mis à jour sur ce point.) La MEGA dans la parenthèse ci-dessus, c’est la MEGA², mais sans doute dans la même perspective encore que depuis les années trente, qui ne semble avoir changé qu’avec l’édition de 2003 (Marx-Engels-Jahrbuch 2003). Il y a aussi sur la partie Feuerbach (1976:11-76) une « Note des éditeurs », plus détaillée, p. 8. Les Éditions sociales avaient publié déjà une édition de poche de ce début, sur Feuerbach. L’édition de 1975 de cette partie doit être proche du texte de l’édition de 1976 ou identique.
    On trouve des indications page 12 dans la préface de la juxta de 2014.
    La difficulté est qu’on se trouve ainsi devant divers arrangements différents de la partie Feuerbach. Outre que, comme on l’a dit, ces arrangements représentent la vision de l’éditeur, pas nécessairement celle de Marx et Engels, il est assez difficile de retrouver un passage d’une langue à l’autre. L’arrangement des Éditions sociales en 1976 et celui des MECW seraient plus modernes que celui des MEW, mais sont cependant parfois très différents. Les différentes versions aux Éditions sociales sont assez différentes entre elles.
3.
J’ai cherché toutes les occurrences de Voraussetzung (ou des formes verbales) dans le Jahrbuch 2003 et j’en trouve quarante-deux. Dans quatre ou cinq cas seulement, il s’agit bien d’une vraie présupposition d’un sujet pensant. Dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit de conditions matérielles. Même si on décompte les formes verbales en français (puisque le verbe présupposer peut être légitimement utilisé comme factuel aussi), ça fait beaucoup de traductions mauvaises ou très mauvaises. (Souvent d’ailleurs un peu difficiles à comprendre.)
4.
Je trouve des indications intéressantes dans Michaël Biziou, « De la société civile à la société civile mondiale », Cités, 2004/1 (no 17), p. 13-23. DOI : 10.3917/cite.017.0013. En ligne en https://www.cairn.info/revue-cites-2004-1-page-13.htm. La société civile remonte à Aristote avec κοινωνία πολιτική. (En latin societas civilis, chez Cicéron, entre autres.) Mais chez Aristote, c’est une question d’échelle, la dimension de la société plutôt que celle du ménage. L’une et l’autre sont de nature pour Aristote. Plus tard, l’État est considéré comme souverain (de droit divin ou par l’effet d’un contrat social), donc extérieur en quelque sorte à la société, au-dessus d’elle. À l’époque des Lumières, la société civile n’est plus un état de nature, elle se constitue. Le concept se modernise avec Adam Smith et sa « main invisible ». Le gouvernement ne doit pas trop intervenir dans le fonctionnement autonome de la société civile. Hegel traduit société civile en bürgerliche Gesellschaft, ce qui justifie qu’on traduise la bürgerliche Gesellschaft par société civile. Cependant, bürgerliche Gesellschaft est quand même aussi société bourgeoise et quand Marx écrit ça en allemand, il bénéficie de ce double sens, tantôt bürgerliche Gesellschaft comme société des citoyens (civile), tantôt bürgerliche Gesellschaft comme société des bourgeois (bourgeoise).
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