Dominique Meeùs
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Chapitre 4 — Transformation de l’argent en capital

Table of contents

Capital I, 1983, p. 165 et suivantes.
1. La formule générale du capital
Livre I, p. 165 et suivantes.

L’argent en tant qu’argent et l’argent en tant que capital ne se distinguent d’abord que par leur forme de circulation différente.

La forme immédiate de la circulation des marchandises est M—A—M, transformation de marchandise en argent et retrans­formation d’argent en marchandise : vendre pour acheter. Mais nous trouvons à côté de cette forme une deuxième forme spécifiquement différente, la forme transformation d’argent en marchandise et retransformation de marchandise en argent : acheter pour vendre. L’argent qui décrit dans son mouvement cette dernière circulation se transforme en capital, devient capital, est déjà par sa destination capital.

1983:166.

Par M—A—M, on échange une marchandise contre une autre. Échanger dans A—M—A de l’argent contre autant d’argent serait absurde. Cela n’a de sens que pour plus d’argent.

  • Die vollständige Form dieses Prozesses ist daher G — W — G′, wo G′ = G + ΔG, d. h. gleich der ursprünglich vorgeschossenen Geldsumme plus einem Increment. Diess Increment oder den Ueberschuss über den ursprünglichen Werth nenne ich Mehrwerth (surplus value). Der ursprünglich vorgeschossene Werth erhält sich daher nicht nur in der Circulation, sondern in ihr verändert er seine Werthgrösse, setzt einen Mehrwert zu, oder verwerthet sich. Und diese Bewegung verwandelt ihn in Kapital.

    1867:112 (1872:133, MEW23:165).
  • La forme complète de ce mouvement est donc A—M—A′, dans laquelle A′=A+ΔA, c’est-à-dire égale à la somme primitivement avancée plus un excédant. Cet excédant ou ce surcroît, je l’appelle plus-value (en anglais surplus value). Non seulement donc la valeur avancée se conserve dans la circulation ; mais elle y change encore sa grandeur, y ajoute un plus, se fait valoir davantage, et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.

    1872:63 (É.S. 8 vol. p. 155).
  • La forme complète de ce procès est donc A—M—A′, où A′ est = A + ΔA, c’est-à-dire égal à la somme avancée à l’origine, plus un incrément. Cet incrément, l’excédent qui dépasse la valeur primitive, je l’appelle : plus-value (surplus value). Par conséquent, non seulement la valeur avancée primitivement se conserve dans la circulation, mais elle y change la grandeur de sa valeur, elle s’ajoute une plus-value, ou encore elle se valorise. Et c’est ce mouvement qui la transforme en capital.

    1983:170.
  • The exact form of this process is therefore M—C—M′, where M′ = M + ΔM = the original sum advanced, plus an increment. This increment or excess over the original value I call “surplus-value.” The value originally advanced, therefore, not only remains intact while in circulation, but adds to itself a surplus-value or expands itself. It is this movement that converts it into capital.

    1887:128.

3. Achat et vente de la force de travail
Capital I, 1983, p. 187 et suivantes.

Mots-clefs : ❦ vente de la force de travail, liberté de contracter, temps déterminé

Acheter et vendre ne crée pas de valeur nouvelle. Pour cela, il faut acheter et consommer une marchandise créatrice de valeur. Il en existe une seule, c’est la force de travail.

Et cette marchandise spécifique, le possesseur d’argent la trouve sur le marché : c’est la capacité de travail, ou encore la force de travail.

Par force de travail ou capacité de travail nous entendons le résumé de toutes les capacités physiques et intellectuelles qui existent dans la corporéité, la personnalité vivante d’un être humain, et qu’il met en mouvement chaque fois qu’il produit des valeurs d’usage d’une espèce quelconque.

Marx fait la différence entre le travail (qui ajoute de la valeur au capital fixe dans le processus de production) et ce concept-clef qu’il introduit ici : la force de travail.

L’être humain dont c’est la force de travail en est aussi le vendeur. Le vendeur et la vente ici présentent trois aspects essentiels :

  1. Le vendeur est un citoyen libre, libre de contracter ;
  2. il est à ce point démuni (en particulier, démuni de moyens de production) qu’il n’a pas vraiment le choix ;
  3. il ne vend que pour un temps déterminé.

[1.] Pour que son possesseur puisse la vendre comme marchandise, il faut qu’il puisse en disposer, qu’il soit donc le libre propriétaire de sa puissance de travail, de sa personne. Lui et le possesseur d’argent se rencontrent sur le marché et entrent en rapport l’un avec l’autre, avec leur parité de possesseur de marchandises et cette seule distinction que l’un est acheteur, l’autre vendeur : tous deux étant donc des personnes juridiquement égales.

1983, p. 188.

C’est rappelé plus bas sous Égalité ! dans le passage Liberté, Égalité, Propriété et Bentham.

[2.] La deuxième condition essentielle pour que le possesseur d’argent trouve la force de travail sur le marché comme une marchandise, c’est que son possesseur, au lieu de pouvoir vendre des marchandises dans lesquelles son travail se serait objectivé, soit au contraire obligé de mettre en vente comme marchandise sa force de travail elle-même, laquelle n’existe que dans son corps d’être vivant.

1983, p. 189.

Il y revient, plus loin, à propos de la valeur de la force de travail.

Qui dit puissance de travail ne fait pas abstraction des vivres nécessaires à sa subsistance. Au contraire, la valeur de ces moyens de subsistance est exprimée dans sa valeur. Si elle n’est pas vendue, elle ne sert à rien au travailleur et il ressent au contraire comme une cruauté de la nécessité naturelle que sa puissance de travail ait exigé un quantum déterminé de moyens de subsistance pour sa production et qu’elle l’exige sans cesse à nouveau pour sa reproduction.

1983, p. 195.

Marx résume ces deux premiers points en disant que le travailleur est doublement libre :

[1 + 2.] … libre en ce double sens que, d’une part, il dispose en personne libre de sa force de travail comme d’une marchandise lui appartenant et que, d’autre part, il n’ait pas d’autres marchandises à vendre, soit complètement débarrassé, libre de toutes les choses nécessaires à la réalisation de sa force de travail.

1983, p. 189.

Il reprend textuellement « libres en ce double sens » vers le début du chapitre 24.

[3.] Pour que ce rapport perdure, il faut que le propriétaire de la force de travail ne la vende jamais que pour un temps déterminé, car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui-même et il se transforme alors d’être libre en esclave, de possesseur de marchandise en marchandise. En tant que personne, il faut qu’il se rapporte lui-même constamment à sa force de travail comme à sa propriété et par conséquent comme à sa marchandise propre, et cela, il ne le peut que dans la mesure où il ne la met jamais à la disposition de l’acheteur, ne lui en laisse la jouissance que provisoirement, pour un laps de temps déterminé, où donc il ne renonce pas en l’aliénant à sa propriété sur elle 40.

40.
C’est pour cette raison que diverses législations fixent un maximum pour le contrat de travail. […]
1983, p. 188-189.

Dans la situation où le capitaliste est en position de force et où le prolétaire n’a pas le choix (sinon de mourir de faim), la durée de la journée de travail peut être poussée très loin par le capitaliste. Cependant, non seulement la force de travail est vendue pour une durée déterminée, mais, dans le principe, ce doit être une durée raisonnable. (Chapitre 8, § 1.) Pour que cette durée soit définie et plus ou moins respectée, il faut que l’État légifère sur la journée de travail, entre autres sous la pression du mouvement ouvrier. L’histoire de cette détermination (et des abus des capitalistes) fait l’objet de la suite du chapitre 8.

Mots-clefs : ❦ marchandise, histoire ❦ monnaie, histoire

La marchandisation de la force de travail est caractéristique du capitalisme, mais les catégories de division du travail, de marchandise, de monnaie, de valeur d’échange sont très anciennes, bien plus générales que le capitalisme.

Les catégories économiques que nous avons examinées plus haut portent également leur marque historique. L’existence du produit comme marchandise recouvre des conditions historiques déterminées. Pour devenir marchandise, il ne faut pas que le produit soit produit comme moyen de subsistance immédiat pour le producteur lui-même. Si nous avions poussé notre recherche plus loin, en nous demandant dans quelles conditions la totalité des produits, ou simplement le plus grand nombre d’entre-eux, prennent la forme de marchandise, il se serait avéré que cela n’arrive que sur la base d’un mode de production tout à fait spécifique, le mode de production capitaliste. Mais cette étude était très éloignée de l’analyse de la marchandise. Il peut y avoir production et circulation de marchandises, même si l’écrasante masse des produits immédiatement orientés vers les besoins personnels ne se transforme pas en marchandise et donc bien que le procès social de production ne soit pas encore, il s’en faut de beaucoup, dominé dans toute son étendue et dans son fondement par la valeur d’échange. La présentation du produit comme marchandise implique une division du travail si développée au sein de la société que la séparation entre valeur d’usage et valeur d’échange, qui ne fait que s’esquisser dans le commerce de troc immédiat, est alors achevée. Mais ce niveau de développement est commun aux formations sociales économiques les plus diverses du point de vue historique.

Ou encore, prenons l’argent: il présuppose un certain degré d’échange des marchandises. Les formes monétaires particulières de l’argent, simple équivalent marchand ou moyen de circulation, ou moyen de paiement, trésor ou monnaie universelle, renvoient, selon l’extension différente et la prédominance relative de l’une ou de l’autre fonction, à des degrés très divers du procès social de production. Néanmoins, l’expérience enseigne qu’il suffit d’un développement faible de circulation marchande pour que toutes ces formes se constituent. Il en va autrement pour le capital. Ses conditions d’existence historiques ne sont absolument pas données avec la seule circulation des marchandises et de la monnaie. Il ne naît que là où le possesseur de moyens de production et de subsistance trouve sur le marché le travailleur libre, vendeur de sa force de travail, et cette unique condition historique renferme une histoire universelle. C’est pourquoi, d’entrée de jeu, le capital annonce une ère du procès social de production 41.

41.
Ce qui caractérise donc l’époque capitaliste c’est que la force de travail acquiert pour le travailleur lui-même la forme d’une marchandise qui lui appartient et son travail, par là-même, la forme de travail salarié. En outre, c’est seulement à partir de ce moment que se généralise la forme marchandise des produits du travail.
1983, p. 190-191.

Ainsi, le capitalisme est quelque chose de tout à fait nouveau : la force de travail devient marchandise et pratiquement tout devient marchandise. Cependant, tout n’est pas nouveau. Il a longtemps que les sociétés ont connu un marché où « la séparation entre valeur d’usage et valeur d’échange […] est […] achevée », même si ce marché n’est que marginal dans un mode de production massivement non marchand.

Mots-clefs : ❦ valeur de la force de travail

Marx examine alors la valeur la force de travail.

Il s’agit maintenant d’examiner de plus près cette marchandise singulière qu’est la force de travail. Pareillement à toutes les autres marchandises, elle possède une valeur. Comment celle-ci est-elle déterminée ?

La valeur de la force de travail, pareillement à celle de tout autre marchandise, est déterminée par le temps de travail nécessaire à la production donc à la reproduction de tel article spécifique. Dans la mesure où elle est valeur, la force de travail proprement dite ne représente qu’un quantum déterminé de travail social moyen objectivé en elle. La force de travail existe uniquement comme une disposition de l’individu vivant. Sa production présuppose donc l’existence de ce dernier. L’existence de l’individu étant donnée, la production de la force de travail consiste en sa propre reproduction de lui-même ou encore en sa conservation. Pour se conserver, l’individu vivant a besoin d’une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, ou encore la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de celui qui la possède. Cependant, la force de travail ne se réalise que par son extériorisation, elle n’est à l’œuvre que dans le travail. Or, sa mise en œuvre, le travail, occasionne la dépense d’un quantum déterminé de muscles, de nerfs, de cerveau humains, etc. qu’il faut de nouveau remplacer. Cette dépense accrue entraîne un rendement accru. Si le propriétaire de la force de travail a travaillé aujourd’hui, il faut que demain il puisse répéter le même procès dans les mêmes conditions de force et de santé. Il faut donc que la somme des moyens de subsistance suffise à maintenir dans son état de vie normal l’individu qui travaille en tant qu’individu qui travaille. Les besoins naturels proprement dits, nourriture, vêtements, chauffage, logement, etc. diffèrent selon les caractéristiques climatiques et autres caractéristiques naturelles d’un pays. D’autre part, l’ampleur des besoins dits nécessaires, ainsi que la manière de les satisfaire, sont eux-mêmes un produit historique et, du coup, dépendent en grande partie du degré de civilisation d’un pays, entre autres notamment, et essentiellement, des conditions dans lesquelles la classe des travailleurs libres s’est formée, et par conséquent de ses habitudes et de ses exigences propres quant à ses conditions d’existence. Par opposition aux autres p. 193marchandises, la détermination de la valeur de la force de travail contient donc un élément historique et moral. Cependant, pour un pays déterminé, dans une période déterminée, l’ensemble moyen des moyens de subsistance nécessaires est globalement donné.

1983, p. 191-193.

Le capital, dans son accumulation initiale, mais encore tous les jours, prolétarise des gens. Le capitalisme est l’ « inventeur » du prolétariat, mais pas de la vie humaine. « La force de travail existe uniquement comme une disposition de l’individu vivant. Sa production présuppose donc l’existence de ce dernier. L’existence de l’individu étant donnée… ». La vie même des travailleurs, comme toute ressource naturelle, est un donné. C’est un don de la nature et, comme toute ressource naturelle, c’est gratuit pour le capitaliste et pour tout le monde. La force de travail ne l’est pas parce qu’elle fait l’objet d’un échange marchand. (Il n’y a que dans l’esclavage que l’être humain vivant est une marchandise.) Ensuite la vie doit être entretenue et ce n’est pas donné.

Il faut encore remarquer trois choses : premièrement, il ne s’agit pas comme on le dit trop souvent du minimum vital ; il ne suffit pas que les travailleur survivent, il faut qu’ils soient en assez bonne forme pour fournir le travail que le capitaliste attend d’eux. Plus loin, Marx inclut les enfants qui constitueront le prolétariat de demain.

La limite extrême ou la limite minimale de la valeur de la force de travail est constituée par la valeur d’une masse de marchandises sans l’apport journalier de laquelle le porteur de la force de travail, l’homme, ne peut renouveler son processus vital, donc par la valeur des moyens de subsistance physiquement indispensables. Si le prix de la force de travail tombe à ce seuil minimum, il tombe en dessous de sa valeur, car elle ne peut alors se conserver et se développer que sous une forme étiolée. Or la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail exigé pour qu’elle soit fournie avec une qualité normale.

1983, p. 194.

Il y revient au chapitre 8, § 1, en ce qui concerne le temps de travail. (Le contrat de vente porte sur une valeur raisonnable, mais aussi sur un temps raisonnable.)

Deuxièmement, ne sont pas « payés » les gestes des travailleurs dans la mise en œuvre des moyens d’existence. (Les aliments sont payés mais pas l’acte de les cuisiner, sauf dans les plats préparés ou sauf à manger au restaurant. Les dépenses relatives aux enfants sont prises en charge aussi, pas le temps que les travailleurs consacrent à leurs enfants.) Mais aucun travail n’est payé sous le capitalisme : Le travailleur se met à la disposition du capitaliste à l’usine et ce n’est pas ça qui est payé. En contrepartie du travail à l’usine (qui n’est pas payé), le capitaliste prend en charge (paye) les moyens d’existence. Si on oppose au capitaliste qu’on travaille pour lui aussi en reproduisant la force de travail, la compensation ne pourrait être, comme pour le travail à l’usine, que la prise en charge des moyens d’existence. Eh bien ! précisément, la prise en charge des moyens d’existence, c’est déjà fait. Bref, le rapport social du capitalisme, c’est : le capitaliste prend en charge les moyens d’existence des prolétaires et, en contrepartie, les travailleuses et les travailleurs assurent la production à l’usine et leur propre reproduction. La complainte du travail domestique « non payé »1 n’a pas de sens vis-à-vis des capitalistes.

Troisièmement, la valeur de la force de travail a un caractère historique : elle diffère d’un pays à l’autre et, dans un même pays, d’une époque à l’autre. Cela résulte même pour partie de rapports de forces (« de ses exigences propres »). Il ne s’ensuit pas que la valeur de la force de travail change à chaque instant de la lutte de classes. Pour Marx la valeur de la force de travail, même avec « un élément historique et moral », est quelque chose d’objectif : « pour un pays déterminé, dans une période déterminée », c’est un « donné ». Quand un capitaliste, dans une situation favorable pour lui, paie mal ses travailleurs, il n’abaisse pas la valeur de la force de travail, il triche, il paie la force de travail en dessous de sa valeur. Chaque péripétie de la lutte de classes ne modifie pas la valeur de la force de travail, mais seulement à quel point la force de travail est temporairement payée en dessous de sa valeur. On ne peut parler de changement de valeur de la force de travail qu’entre des « périodes » différentes. (Cela pose la question de ce qu’on appelle « une période déterminée ».) Ensuite, pour qu’entre deux périodes déterminées il y ait une valeur différente de la force de travail, il faut bien un glissement des salaires qui ne soit pas un écart entre prix et valeur, mais une véritable évolution de la valeur de la force de travail. Par exemple, dans la crise actuelle qui remonte à la fin des années 60 et devient visible dans les années 70, les capitalistes ont voulu restaurer leur taux de profit en attaquant les salaires. Chaque mesure d’austérité est une tricherie sur la valeur de la force de travail, mais après ces dizaines d’années (et ce n’est pas fini), on pourrait dire de l’ensemble de ces mesures qu’elles constituent un recul historique de la valeur de la force de travail. (On « pourrait dire », mais cela demanderait à être calculé.) (Il faut tenir compte aussi du progrès de la productivité dans la production des moyens d’existence, qui en abaisse la valeur et donc celle de la force de travail. C’est l’objet de la quatrième section du Livre I.)

Mots-clefs : ❦ reproduction (enfants), dans la valeur de la force de travail

Avant ces considérations historiques, Marx n’a donné qu’un aperçu rapide des marchandises dont la valeur constitue la valeur de la force de travail. Il y revient en élargissant la perspective.

Le propriétaire de la force de travail est mortel. Si par conséquent son apparition sur le marché est censée être continue comme le présuppose la transformation continue d’argent en capital, il faut que le vendeur de la force de travail se perpétue lui-même, « comme se perpétue tout individu vivant, par la procréation » (Petty). Il faut que les forces de travail retirées du marché par l’usure et la mort soient remplacées constamment par un nombre au moins égal de nouvelles forces de travail. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail inclut donc les moyens de subsistance des remplaçants, c’est-à-dire des enfants des travailleurs, en sorte que cette race de possesseurs de marchandises d’un type particulier se perpétue sur le marché.

1983, p. 193.

Élever des enfants, on conçoit bien qu’en valeur cela puisse se réduire à la valeur d’autres marchandises, nourriture, langes, vêtements, logement… La mise en œuvre de ces moyens pour élever ses enfants relève de la vie privée. Marx parle de la formation, qu’il réduit à encore d’autres marchandises2.

Comme de son temps, les ouvriers mouraient jeunes, Marx ne parle pratiquement pas des vieux, mais il me semble qu’il faut théoriquement les prendre en considération aussi ; pas seulement les enfants des travailleurs, mais aussi les parents. La valeur de la force de travail a une dimension historique. Historiquement, il n’est pas dans les habitudes de laisser crever les vieux. Il faut donc inclure dans la reproduction de la force de travail les moyens d’existence des travailleurs trop âgés pour pouvoir travailler, par exemple à charge de leurs enfants travailleurs.

Il faut donc se méfier du singulier dans la rencontre entre le capitaliste qui achète la force de travail d’un individu et l’individu qui la vend. C’est bien avec un individu libre que le capitaliste contracte et c’est la force de travail d’un individu particulier que le capitaliste consomme quand il la met en œuvre. Cependant, du point de vue de la valeur de la force de travail, c’est-à-dire de la reproduction de la force de travail, la force de travail a un caractère collectif, au moins familial, pour ne pas dire plus. Marx le dit au chapitre 13, § 3, a). Le capitaliste peut acheter, en tant que valeur d’usage, une force de travail particulière, mais il ne peut payer que de la force de travail (avec un de partitif), pas une force de travail particulière, parce que celle-là n’a pas de valeur définissable. Le salaire peut aller à un homme où à une femme isolés ; à un homme ou à une femme, ou aux deux, d’un couple sans enfants ; à un homme ou à une femme, ou aux deux, d’une famille sans enfants (et parfois aux enfants aussi) ; aucun de ces salaires ne correspond bien à la valeur de la force de travail. Ce n’est que globalement que les salaires correspondent à la force de travail (quand on la suppose payée à sa valeur).

Par ailleurs, les dépenses s’étalent dans le temps.

Une partie des moyens de subsistance, par exemple la nourriture, le chauffage, etc. sont consommés tous les jours et il faut chaque jour les remplacer par d’autres. D’autres moyens de subsistance, comme les vêtements, les meubles, etc. s’usent dans des intervalles plus longs et ne sont à remplacer qu’à de plus longs intervalles. Certaines marchandises d’une espèce donnée doivent être achetées ou payées tous les jours, d’autres toutes les semaines, tous les trimestres, etc. Quelle que soit la répartition de la somme de ces dépenses sur l’année, il faut qu’elle soit couverte bon an, mal an par le revenu moyen.

1983, p. 193-194.

Des forces de travail de différents niveaux de qualification ont une valeur différente.

Si l’on veut modifier la nature humaine générale de telle sorte qu’elle acquière habileté et savoir faire dans une branche de travail déterminée, qu’elle devienne une force de travail développée spécifique, il faut une formation ou une éducation déterminée qui, à son tour, coûte une somme plus ou moins grande d’équivalents marchandises. Selon le caractère plus ou moins médiatisé de la force de travail, les coûts de sa formation sont différents. Ces frais d’apprentissage qui tendent vers l’infiniment petit pour la force de travail ordinaire, entrent donc dans la sphère des valeurs dépensées pour sa production.

1983, p. 193.

Cependant, il y a de nombreux besoins dans l’existence qui sont indépendants du niveau de formation. Les besoins correspondant à la formation doivent peser peu dans le total. Je soupçonne que les différences de salaire dépassent les différences de valeur en cette matière.

Il y a un décalage temporel en trois moments.

1. Force de travail
La valeur de la force de travail, dans son aspect concret de la vie du travailleur, ce sont des moyens d’existence qui doivent avoir existé avant, pour que cette force de travail existe : « … car un quantum déterminé de travail social avait été dépensé pour produire la force de travail… » (1983, p. 195).
2. Vente de la force de travail
Le travailleur, vendeur de sa force de travail, n’est le plus souvent payé qu’après que le travail ait eu lieu. La vente, l’acte de vente, le contrat de travail écrit ou implicite, c’est avant le travail, mais le salaire vient pratiquement toujours après la semaine, la quinzaine, le mois de travail. Le capitaliste acheteur de la force de travail, au moment de l’achat, la paie… à crédit, crédit que lui fait le travailleur qui vend sa force de travail. (Le paiement réel du salaire intervient en fait comme un quatrième moment.) Mais, pour comprendre le rapport d’exploitation, il faut ne pas tenir compte de ça.

Dans tous les pays à mode de production capitaliste, la force de travail n’est payée qu’après avoir fonctionné pendant le temps fixé dans Je contrat de vente, par exemple à la fin de chaque semaine. Le travailleur fait donc partout au capitaliste l’avance de la valeur d’usage de sa force de travail ; il la laisse consommer par l’acheteur avant d’en toucher le prix ; le travailleur fait donc partout crédit au capitaliste. […] Le prix de la force de travail est fixé par contrat bien qu’il ne soit réalisé qu’après coup […]. La force de travail est vendue bien qu’elle ne soit payée qu’après coup. Pour la compréhension pure du rapport il est néanmoins utile de présupposer provisoirement que le possesseur de la force de travail reçoit également aussitôt, chaque fois qu’il la vend, le prix stipulé par contrat.

1983, p. 196.
3. Usage de la force de travail
Ce n’est qu’après la vente que le capitaliste mettra à l’œuvre la force de travail qu’il a achetée.

La nature particulière de cette marchandise spécifique qu’est la force de travail veut qu’avec la conclusion du contrat entre l’acheteur et le vendeur, sa valeur d’usage ne soit pas encore véritablement passée aux mains de l’acheteur.

1983, p. 197.

Le procès de consommation de la force de travail est simultanément le procès de production de marchandise et de plus-value.

1983, p. 197.
Mais à ce moment-là, on a quitté le monde public du marché pour le monde secret de l’usine à l’entrée de laquelle il est écrit : « No admittance except on business ».

Mots-clefs : ❦ Liberté, Égalité, Propriété et Bentham

La vente de la force de travail se passe sur le marché, dans la circulation. C’est un acte entre contractants libres. (Étant entendu que l’un est en position de force et que l’autre — c’est la définition de prolétaire — a la liberté de choisir entre contracter ou mourir.) Ensuite, quand il s’agira de consommer cette force de travail, on passera dans un tout autre monde, en dehors du marché, celui de la production. Liberté et cetera, c’est pour le marché, dans son principe bourgeois. Cela ne vaut pas pour l’usine. (Encore que les États ont fini par légiférer aussi sur le travail.) Marx annonce ainsi qu’en cette fin de chapitre 4 nous allons quitter le marché pour attaquer au chapitre 5 la production comme consommation de la force de travail. Il revient à la production du point de vue du cycle du capital au Livre II. Là, Marx présente explicitement la production comme une suspension hors marché. Ô temps ! suspends ton vol : les machines, matières premières, forces de travail… ce capital est retiré de la circulation, dans un ailleurs qu’est la production, où il prend temporairement la forme particulière de capital productif, lequel retournera au terme du processus, transformé, dans la circulation, redeviendra du capital ordinaire sur le marché.

  • Die Sphäre der Cirkulation oder des Waarenaustauschs, innerhalb deren Schranken Kauf und Verkauf der Arbeitskraft sich bewegt, war in der That ein wahres Eden der angebornen Menschenrechte. Was allein hier herrscht, ist Freiheit, Gleichheit, Eigenthum, und Bentham. Freiheit! Denn Käufer und Ver- käufer einer Waare, z.B. der Arbeitskraft, sind nur durch ihren freien Willen bestimmt. Sie kontrahiren als freie, rechtlich ebenbürtige Personen. Der Kontrakt ist das Endresultat, worin sich ihre Willen einen gemeinsamen Rechtsausdruck geben. Gleichheit! Denn sie beziehen sich nur als Waarenbesitzer auf einander und tauschen Aequivalent für Aequivalent. Eigenthum! Denn jeder verfügt nur über das Seine. Bentham! Denn jedem von den beiden ist es nur um sich zu thun. Die einzige Macht, die sie zusammen und in ein Verhältniss bringt, ist die ihres Eigennutzes, ihres Sondervortheils, ihrer Privatinteressen. Und eben weil so jeder nur für sich und keiner für den andren kehrt*, vollbringen alle, in Folge einer prästabilirten Harmonie der Dinge, oder unter den Auspicien einer allpfiffigen Vorsehung, nur das Werk ihres wechselseitigen Vortheils, des Gemeinnutzens, des Gesammtinteresses.

    Beim Scheiden von dieser Sphäre der einfachen Cirkulation oder des Waarenaustauschs, woraus der Freihändler vulgaris Anschauungen, Begriffe und Maßstab für sein Urtheil über die Gesellschaft des Kapitals und der Lohnarbeit entlehnt, verwandelt sich, so scheint es, schon in etwas die Physiognomie unsrer dramatis personae. Der ehemalige Geldbesitzer schreitet voran als Kapitalist, der Arbeitskraftbesitzer folgt ihm nach als sein Arbeiter; der Eine bedeutungsvoll schmunzelnd und geschäftseifrig, der Andre scheu, widerstrebsam, wie Jemand, der seine eigne Haut zu Markt getragen und nun nichts andres zu erwarten hat als die – Gerberei.

    *
    D’aucuns supposent que Marx a écrit kehrt en pensant cares en anglais.
    Kapital I, 1872, p. 162-163. NTA, p. 142.
  • La sphère de la circulation ou de l’échange de marchandises, entre les bornes de laquelle se meuvent achat et vente de la force de travail, était en fait un véritable Éden des droits innés de l’homme. Ne règnent ici que Liberté, Égalité, Propriété et Bentham. Liberté ! Car l’acheteur et le vendeur d’une marchandise, la force de travail par exemple, ne sont déterminés que par leur libre volonté. Ils contractent entre personnes libres, à parité de droits. Le contrat est le résultat final dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Égalité ! Car ils n’ont de relation qu’en tant que possesseurs de marchandises et échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! Car chacun ne dispose que de son bien. Bentham ! Car chacun d’eux ne se préoccupe que de lui-même. La seule puissance qui les réunisse et les mette en rapport est celle de leur égoïsme, de leur avantage personnel, de leurs intérêts privés. Et c’est justement parce que chacun ne s’occupe de lui-même et que personne ne se préoccupe d’autrui, que tous, sous l’effet d’une harmonie préétablie des choses ou sous les auspices d’une providence futée à l’extrême, accomplissent seulement l’œuvre de leur avantage réciproque, de l’utilité commune, et de l’intérêt de tous.

    Au moment où nous prenons congé de cette sphère de la circulation simple ou de l’échange des marchandises, à laquelle le libre-échangiste vulgaris emprunte les conceptions, les notions et les normes du jugement qu’il porte sur la société du capital et du travail salarié, il semble que la physionomie de nos dramatis personae se transforme déjà quelque peu. L’ancien possesseur d’argent marche devant, dans le rôle du capitaliste, le possesseur de force de travail le suit, dans celui de son ouvrier ; l’un a aux lèvres le sourire des gens importants et brûle d’ardeur affairiste, l’autre est craintif, rétif comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché et qui, maintenant, n’a plus rien à attendre… que le tannage.

    1983, p. 197-198. Je rapproche un peu la traduction de l’allemand.
  • De sfeer van de circulatie of warenruil, waarbinnen koop en verkoop van arbeidskracht tot stand komt, was inderdaad een echt paradijs van de aangeboren mensenrechten. Hier heersen slechts vrijheid, gelijkheid, bezit en Bentham. Vrijheid! Immers kopers en verkopers van een waar, bijvoorbeeld de arbeidskracht, handelen slechts uit vrije wil. Als vrije personen, gelijk voor de wet, sluiten zij contracten. Het contract is het eindresultaat, waarin zij aan hun wil een gemeenschappelijke, juridische uitdrukking geven. Gelijkheid! Want zij staan slechts als warenbezitters met elkaar in betrekking en zij ruilen equivalent tegen equivalent. Bezit! Want een ieder beschikt slechts over het zijne. Bentham! Want elk van hen is het slechts om zichzelve te doen. De enige macht, die hen in een relatie samenbrengt, is hun eigenbaat, hun eigen voordeel, hun particulier belang. En juist omdat een ieder zich slechts om zichzelf en niemand zich om een ander bekommert**, werken allen — dankzij een vooraf vastgestelde harmonie der dingen of onder toezicht van een alwijze voorzienigheid — slechts tot wederzijds voordeel, tot algemeen nut en in het algemeen belang.

    Bij het verlaten van deze sfeer van de eenvoudige circulatie of warenruil (aan welke sfeer de huis-, tuin- en keukenvrijhandelaar opvatting, begrip en maatstaf ontleent voor zijn oordeel over de op kapitaal en loonarbeid gebaseerde samenleving), lijkt het net of er al iets verandert in de fysionomie van onze dramatis personae. De vroegere geldbezitter schrijdt als kapitalist vooraan en de bezitter van arbeidskracht volgt hem als zijn arbeider; de ene veelbetekenend meesmuilend en gewichtig, de ander schuw, schoorvoetend, als iemand die zijn eigen huid naar de markt heeft gebracht en nu niets anders te verwachten heeft dan — gevild te worden.

    **
    Noot van de vertaler. In de inleiding tot de door hem verzorgde Volksausgabe van Das Kapital (Stuttgart, Dietz Verlag, vierde druk, 1921 [], p. XXII) schrijft Kautsky dat het woord kehrt een anglicisme is; volgens hem komt dit van het Engelse werkwoord to care. Dit zou in ieder geval beter passen bij de verwijzing naar Bentham. Ik heb deze interpretatie van Kautsky overgenomen. De door Marx herziene Franse vertaling van Roy geeft: ‘Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre…’. Van der Goes vertaalt het begin van deze als volgt: ‘En juist wijl ieder slechts voor zichzelf en niemand voor den ander werkt…’
  • This sphere that we are deserting, within whose boundaries the sale and purchase of labour power goes on, is in fact a very Eden of the innate rights of man. There alone rule Freedom, Equality, Property and Bentham. Freedom, because both buyer and seller of a commodity, say of labour power, are constrained only by their own free will. They contract as free agents, and the agreement they come to, is but the form in which they give legal expression to their common will. Equality, because each enters into relation with the other, as with a simple owner of commodities, and they exchange equivalent for equivalent. Property, because each disposes only of what is his own. And Bentham, because each looks only to himself. The only force that brings them together and puts them in relation with each other, is the selfishness, the gain and the private interests of each. Each looks to himself only, and no one troubles himself about the rest, and just because they do so, do they all, in accordance with the pre-established harmony of things, or under the auspices of an all-shrewd providence, work together to their mutual advantage, for the common weal and in the interest of all.

    On leaving this sphere of simple circulation or of exchange of commodities, which furnishes the “Free-trader Vulgaris” with his views and ideas, and with the standard by which he judges a society based on capital and wages, we think we can perceive a change in the physiognomy of our dramatis personae. He, who before was the money owner, now strides in front as capitalist; the possessor of labour power follows as his labourer. The one with an air of importance, smirking, intent on business; the other, timid and holding back, like one who is bringing his own hide to market and has nothing to expect but — a hiding.

    MECW 35, p. 186.
    (Chapter 4 of Marx is chapter 6 in English.)

(C’est moi qui souligne la reprise de chacun des mots Liberté, Égalité, Propriété et Bentham.)

Ainsi Marx nous emmène en voyage dans le processus de production avec, à la fin du deuxième alinéa, le capitaliste (qui marche devant) et l’ouvrier (qui le suit). Mais d’abord il souligne au début de cet alinéa que l’idéologie bourgeoise qu’il a décrite dans le premier ne tombe pas du ciel, mais est suscitée par le marché lui-même.

Notes
1.
Souvent ce sont les gestes de la femme, qu’elle-même travaille à l’extérieur ou non, et c’est un point en discussion dans le féminisme, en particulier dans la social reproduction theory. On ne peut épuiser cette question ici, mais j’ai commencé un essai là-dessus : Note sur la force de travail et sa reproduction.
2.
La réduction de la valeur de l’enseignement à la valeur d’autres marchandises est plus délicate : l’enseignant ne fait pas partie du ménage du travailleur. Le travailleur ne se rémunère pas lui-même et son épouse pour la préparation du repas, mais il faut bien que, directement ou indirectement, il paie l’enseignant. Or, par définition, les travailleurs n’ont pas d’autre revenu que le paiement de leur force de travail et ne peuvent dépenser ni plus ni moins que ça. Donc tout ce qu’ils paient doit être valeur sinon la définition s’écroule. Cela conduit à mon sens à reconsidérer l’exclusion que certains font des services. Je prends ici le cas de l’enseignement parce que Marx le mentionne, mais on pourrait faire la même considération pour la coupe de cheveux. Si les cheveux ne sont pas coupés dans la famille, mais par un coiffeur que les travailleur paient pour cela, la coupe de cheveux doit être une marchandise, une valeur (pas seulement une valeur d’usage). Ce n’est pas le lieu d’épuiser cette question, mais on ne pourra pas ne pas tenir compte de l’exigence de cohérence de la définition de force de travail comme une marchandise qui a pour valeur la somme des valeurs des marchandises qui servent à la produire.