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Dominique Meeùs
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Christine Delphy, « Un féminisme matérialiste est possible », 1982

Christine Delphy , Un féminisme matérialiste est possible, Nouvelles Questions féministes, no 4, 1982, p. 50-86.
Ce texte de 1980 a paru d’abord en traduction anglaise. Outre l’édition de 1982 dans les Nouvelles Questions féministes, il est repris ensuite dans le tome 2 du recueil L’Ennemi principal.

Le texte présente une difficulté quant à la lecture du mot Capital, presque toujours avec majuscule, mais jamais en italiques. C’est d’autant plus difficile qu’elle écrit aussi parfois, mais très rarement, capital avec minuscule (« l’alliance entre le capital et le travail », p. 70). La locution fréquente « l’analyse du Capital » peut se comprendre de trois manières (au moins) : l’analyse du capital ; l’analyse que Marx en fait dans son livre Le Capital ; l’analyse qu’on fait du livre de Marx. Au début de la lecture, on pourrait penser qu’il s’agit toujours du livre, mais ce ne peut l’être dans la phrase (p. 82) « ce sont les hommes qui bénéficient de l’exploitation patriarcale, et non le Capital ». Il en résulte qu’on ne peut certainement pas interpréter tout simplement partout Capital comme Le Capital. On peut comparer avec l’édition anglaise, mais c’est alors sans doute l’interprétation de Diana Leonard. (À moins de supposer que le manuscrit de 1979-1980 de Chrisitine Delphy ait été meilleur que le présent article de 1982.) On peut s’éclairer de rééditions, peut-être par Christine Delphy elle-même, mais où quelques petites erreurs montrent que ces rééditions ne sont pas entièrement fiables non plus. (Une réunion d’avril 1979 (ici p. 52) devient 1970.)

Polémique

Le premier numéro de Feminist Review (janvier 1979) contenait une critique de mon travail (« Christine Delphy : Towards a materialist feminism ? ») par deux sociologues anglaises, Michèle Barrett et Mary Mcintosh. Je n’y ai pas répondu tout de suite parce que je ressentais cette critique comme une attaque non seulement de mes idées mais aussi (cf. le titre de l’article) de moi en tant qu’individu. Finalement, j’ai été poussée à écrire une première version de ma réponse par diverses amies qui organisaient une semaine d’été féministe radicale à l’école du White Lion à Londres en avril 1979. C’est ce texte, intitulé « D’une superstructure à l’autre : ou comment tourner en rond sans changer de place » que, après discussion, j’ai développé ici.

P. 51-52.

(Je n’ai pas encore trouvé la possibilité de lire l’article de Michèle Barrett et Mary Mcintosh. Je n’ai d’ailleurs pas fini de lire cet article de Chritine Delphy.)

Elle dénonce un certain nombre d’accusations injustes. On ne peut pas (p. 53) lui reprocher de n’avoir pas en 1970 cité un article de Jean Gardiner de 1975. On lui reproche de n’être « pas prête à discuter » avec les féministes marxistes et, pour ce faire, on dévalorise Danièle Léger en féministe seulement « socialiste » et en seulement « stratégique » le débat entre elle et Danièle Léger, pourtant largement théorique (p. 53-54). Elle récuse longuement et très bien (p. 73 et suivantes) comme totalement injuste, opposée aux faits (et au dire et aux écrits) que « l’analyse de Delphy… refuse systématiquement de prendre en considération l’idéologique ».

Intéressante considération sur la polémique :

Elles utilisent « polémique » dans un sens péjoratif : d’abord intellectuellement péjoratif, ensuite politiquement péjoratif. Intellectuellement, ceci ne signifie rien, comme je l’ai dit plus haut à propos de mes articles. Mais, d’une manière plus générale, il est absurde d’opposer le polémique au théorique pour une raison bien simple : aucune idée nouvelle n’apparaît dans un vide. Là où elle veut s’installer, il y a toujours déjà une autre idée, sur la même question, une idée acceptée, qu’il faut donc préalablement démolir. Les théoriciens ont toujours été des polémistes ; l’un des plus grands, Karl Marx, a aussi été l’un des polémistes les plus acharnés de son époque dans toutes ses œuvres, même celles qui ne sont pas explicitement des polémiques, même celles dont le titre n’est pas « Critique de… ».

P. 64.

Elle développe (p. 64-68) sous le titre Polémique et critique féministes des idées que je trouve, fines, justes et intéressantes sur la polémique, sur le féminisme, sur les liens entre féminisme et marxisme.

Science

Christine Delphy ne semble pas avoir une vue claire de ce qu’est la science :

En effet, subordonner la validité politique à une « vérité » théorique est une démarche typiquement réactionnaire (et, accessoirement, contraire à l’esprit du marxisme). Cette vérité théorique — quelque vérité théorique que ce soit — n’existe tout simplement pas. Car d’où une théorie tirerait-elle sa vérité, en quoi peut-elle être plus ou moins vraie qu’une autre, sinon en ce qu’elle sert à une classe […] Je ne le vois pas, ou plutôt, je ne le vois que trop bien : cet absolu, c’est celui que prétend posséder la science bourgeoise.

P. 58.

Elle continue dans son relativisme contre la science p. 59. Plus loin encore (p. 65) « la conception réactionnaire de la Science Pure ». J’admets que la situation dans les sciences humaines est plus complexe, plus difficile que dans les sciences naturelles, mais une science bourgeoise, dans le vrai sens du mot science, ça n’existe pas. Cet adjectif ne peut s’appliquer à la science, mais à son exercice, à son interprétation… ou à des pseudo-sciences.

Matérialisme [historique] versus limitation au capitalisme,
féminisme matérialiste

On lui reproche d’utiliser le vocabulaire marxiste à sa manière (p. 56). On débouche là sur l’aspect passionnant de ce débat, sur le marxisme (l’esprit ou la lettre), sur le matérialisme historique, sur l’économie et l’économisme. Elle dénonce (p. 57) la réduction de la méthode matérialiste à l’analyse du capitalisme. (Cette réduction économiste est typique, selon moi, du niveau bas de la formation au marxisme dans cette génération… et pas seulement.) Elle y revient p. 60 avec « une confusion impardonnable entre les principes du matérialisme et l’analyse que Marx a faite (qu’ils interprètent librement et diversement) du mode de production capitaliste ».

Or les concepts utilisés pour l’analyse de l’exploitation capitaliste (du Capital pour simplifier) ne peuvent, effectivement, rendre compte de l’exploitation des femmes, pour la même raison qu’ils ne peuvent rendre compte de l’exploitation des serfs ou des esclaves […] : pour la raison simple que les concepts utilisés pour rendre compte de l’exploitation par le salaire — et c’est le sujet du Capital — ne peuvent rendre compte de l’exploitation des non-salariés. […] Les concepts de classe et d’exploitation ne sont pas issus de l’étude du capitalisme ; au contraire, ils lui préexistent, la permettent, et sont à l’origine de la notion de capitalisme dans son sens marxiste, c’est-à-dire comme système particulier d’exploitation. Et ces concepts plus généraux : classe, exploitation, non seulement n’exigent en rien que la division sexuelle soit ignorée, mais au contraire sont éminemment utiles pour l’expliquer. Et j’entends ici expliquer au sens fort ; non pas la décrire, ni décrire seulement ce qui est fait après qu’elle existe, mais rendre compte de sa genèse.

P. 61.

En effet, dans leur position [Michèle Barrett et Mary Mcintosh], quand le féminisme rencontre le marxisme, c’est comme une limite. Pour elles, le marxisme est égalé à l’analyse conventionnelle du Capital ; or dans cette analyse, le conflit capitaliste est la dynamique fondamentale de la société.

P. 68.

Tandis que le Capital théorise l’exploitation salariale, le matérialisme, pour elle, p. 62, est l’explication de l’oppression en général et de la lutte contre l’oppression. (Elle semble utiliser le mot matérialisme là où on écrirait matérialisme historique.) C’est dans ce sens de matérialisme qu’elle entend féminisme matérialiste.

Non, ce qui dérange la gauche, [ce n’est pas la perspective économique,] c’est quand les femmes appliquent à leur propre situation une analyse matérialiste ; quand elles rejettent l’idéologie qui dit qu’elles sont naturellement inférieures, ou victimes d’une culture qui se trouve être, malheureusement mais mystérieusement (i.e. sans bénéfices matériels pour personne), sexiste. Mais les femmes disent maintenant : « Il n’y a pas de mystère : nous sommes opprimées parce que nous sommes exploitées. Ce que nous subissons rend la vie plus facile à d’autres ». Et la gauche a peur que les femmes se mettent à appeler un chat un chat, l’économie économique et leurs souffrances exploitation.

P. 80.

[À rédiger encore : Autonomie relative du patriarcat. Le patriarcat est, dans le capitalisme, un héritage du passé, il ne s’explique pas par une fonction dans le capitalisme. Il peut bien avoir dans le capitalisme des effets économiques. Il me semble qu’elle va plus loin et qu’elle pécherait ici par économisme.]

[Son raisonnement semble être : l’homme a intérêt à reporter le travail ménager sur la femme. Il exploite la femme en ce sens (avec « bénéfices matériels pour » lui, économie) → idéologie de statut inférieur et de soumission. Le lien de causalité n’est pas établi, il est affirmé a priori au nom de la primauté du matériel. C’est une réduction au hic et nunc. Rien n’impose que le statut inférieur des femmes aujourd’hui soit fondé sur une réalité d’aujourd’hui. Ma position est que c’est aussi ancien que l’humanité, basé sur une situation matérielle ancestrale qui reste à élucider, puis maintenu avec des accents différents dans l’histoire, en lien avec les réalités de l’époque. En imposant une cause qui soit d’aujourd’hui, elle montre les limites de son matérialisme historique, elle fait là du matérialisme hic et nunc.]

Elle ne dit pas que le féminisme doit se limiter à l’économique, au contraire, mais on ne peut pas tout faire ; elle a choisi de travailler sur l’économique :

… je rappelle que c’est à cela et à cela seul que je me suis attelée ; que j’ai écrit explicitement — et dès mon premier article — non seulement que je ne prétendais pas expliquer tous les aspects de l’oppression, mais encore, plus précisément, que tout l’aspect qu’on peut rattacher à la sexualité était, d’une part, aussi important et matériel que l’oppression économique, et d’autre part, hors du champ de mon analyse ;

P. 68.

Elle défend aussi, dans la superstructure, la primauté des institutions sur la psychologie :

Pour moi l’étude de la façon dont l’identité de genre est acquise ne peut pas prendre la place de l’étude de la construction sociale de la division sexuelle, bien qu’elle soit essentielle pour comprendre comment cette division sexuelle fonctionne ; mais l’acquisition de l’identité de genre ne peut, de toute évidence, expliquer l’existence même de ces genres, car ils doivent bien exister avant d’être acquis.

P. 76.

Elle dénonce (p. 77 et suivantes; p. 80) chez Michèle Barrett et Mary Mcintosh une conception idéaliste de l’idéologie.

Le Capital est fondamentalement sexué

Elle avance alors une thèse tout à fait bizarre et fausse.

[Certains marxistes] pensent que dans l’analyse du Capital, les positions décrites — ou les classes constituées par l’analyse —, capitalistes et ouvriers, peuvent être indifféremment occupées par des hommes ou des femmes : que le fait qu’elles soient surtout occupées par des hommes est un facteur externe, qui n’enlève rien à la validité de l’analyse, ce qui implique que celle-ci serait la même si ces classes étaient constituées à parts égales de femmes et d’hommes. Or ceci est faux ; l’analyse du mode de production capitaliste est indifférente à la division sexuelle dans le sens où le fait que les positions ne puissent pas être occupées indifféremment par des hommes ou des femmes n’est même pas perçu comme un problème ; elle lui est indifférente, certes, mais dans le sens opposé : elle tient la division sexuelle pour acquise, elle la reconnaît et l’intègre, elle est fondée dessus,

P. 62.

… cette analyse [« l’analyse conventionnelle du Capital »] incorpore l’oppression des femmes comme un donné.

P. 68.

De manière surprenante, elle ne fait rien pour justifier sa thèse. Je n’ai jamais vu où, quand, comment le Capital serait fondé sur la division sexuelle. Le concept de travail abstrait est même la preuve du contraire. Peut-être Christine Delphy s’explique-t-elle là-dessus dans un de ses textes antérieurs.

Pour son féminisme matérialiste, non seulement on ne peut réduire le marxisme au Capital, mais l’antagonisme ouvriers/capitalistes n’est plus le seul. En outre, il faut revoir l’analyse du capitalisme lui-même :

En effet, la reconnaissance de l’existence du patriarcat — ou, pour celles que le terme choque, de la division sexuelle (que personne ne peut nier et qui sont pour moi une seule et même chose) — fait apparaître que la « classe ouvrière » décrite par les marxistes et caractérisée par eux de « théoriquement a-sexuée », est bel et bien sexuée et non pas seulement d’une façon empirique et contingente. Il s’agit bel et bien de la seule partie mâle de la classe ouvrière. Tous les concepts utilisés par Marx, puis par les autres, prennent pour une définition structurale et théorique de la condition ouvrière le sort de l’ouvrier mâle. D’une part, les femmes ouvrières sont invisibles, absentes de cette analyse ; d’autre part, le travail domestique et son exploitation sont pris pour acquis. Ainsi, non seulement la réduction du marxisme à l’analyse du capital, mais le contenu même de cette analyse, rendent impossible d’appliquer ce marxisme à l’oppression des femmes. Mais plus encore la prise en compte de l’oppression des femmes — ce que signifie être féministe — rend, ou devrait rendre impossible d’accepter, même en ce qui concerne le Capital, l’analyse telle qu’elle est.

Ces deux objectifs : étendre les principes du marxisme i.e. le matérialisme à l’analyse de l’oppression des femmes, et revoir l’analyse du Capital à partir des acquis de l’analyse féministe, sont ce qui devrait définir, si les mots ont un sens, une démarche marxiste féministe ou féministe marxiste.

P. 63.

Travail domestique

[J’ai voulu] prouver la fausseté de la théorie (toujours en vogue chez certaines féministes marxistes, comme Sue Himmelweit (1977)) selon laquelle ce serait parce que le travail domestique produit des « valeurs d’usage » et non des « valeurs d’échange » qu’il n’est pas payé. Je cherche à démontrer que les épouses réalisent bien un travail productif pour leurs maris dans le rapport de travail du mariage.

P. 69.

Les gauchistes ne peuvent plus restreindre l’oppression des femmes au superstructurel, aux « mentalités rétrogrades ». Aussitôt que le danger devint inévitable, ils résolurent d’envahir la discussion sur le travail domestique dans un dernier effort pour la sauver du féminisme. Ne pouvant plus dire que le travail domestique était « superstructurel » ou « inexistant », ils essayèrent de « prouver » qu’il bénéficiait au capitalisme. La tentative fit long feu. Ayant ennuyé tout le monde à pleurer sans réussir à convaincre personne, la gauche quitta le débat, et ses adhérents les plus honnêtes, comme Jean Gardiner (lors d’un séminaire tenu à l’Université de Bradford 1979 — enregistré) ont maintenant admis que leurs thèses ne rimaient à rien et que c’est la raison pour laquelle ils ont dû les abandonner purement et simplement.

P. 78.

En situant économiquement le travail des épouses dans un rapport social propre au mariage et non dans le rapport social du capitalisme, elle se démarque résolument de toutes les tentatives d’analyser le travail domestique fourni par les femmes dans le cadre ou avec les moyens de l’analyse économique du capitalisme. Il y a, jusqu’aujourd’hui, de nombreuses différentes tentatives, toutes également foireuses (pas seulement celle de Susan Himmelweit, bien sûr) de théoriser le travail domestique dans l’économie capitaliste. Je suis d’accord avec Delphy dans sa dénonciation de ce réductionnisme simpliste (qui reflète, une fois de plus, la pauvreté de la connaissance du marxisme). Je ne suis bien sûr pas d’accord pour autant avec son « rapport de travail du mariage ».

En particulier, elle cite négativement (p. 70) la thèse que « le travail domestique exécuté par les épouses est utilisé pour exploiter encore plus leurs maris en abaissant leurs salaires ».

Il me semble qu’elle n’est pas très honnête en disant « les gauchistes » comme pour exonérer les féministes de ces erreurs. Ces tentatives échouées me semblent se situer surtout à l’intérieur du féminisme. Margaret Benston (Benston 1969) développe une théorie personnelle qu’elle croit marxiste, mais qu’aucun gauchiste ne lui a dictée. Elle est optimiste en pensant que ces tentatives sont abandonnées. Que Jean Gardiner a « admis que leurs thèses ne rimaient à rien » n’empêche pas qu’on continue à écrire jusqu’aujourd’hui des tas de bêtises sur les femmes et la reproduction de la force de travail.

Elle insiste (p. 71-72) sur la différence entre le travail domestique dans le rapport social d’épouse et le travail de reproduction par le fait de faire des enfants et de les élever. Elle dénonce le glissement d’un rapport dans une institution au fait naturel. Elle dénonce (p. 72) le sous-entendu naturaliste, de déterminisme biologique dans tout le débat sur le travail domestique du point de vue de la reproduction de la force de travail.