Dominique Meeùs
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Matérialisme historique réductionniste, simpliste

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Les textes importants de Marx des années quarante de son siècle, que j’ai mentionnés en commençant, ne sont pas les plus lus ; dans l’Idéologie allemande, il faut extraire les considérations sur une conception matérialiste de l’histoire de toute sorte de critiques de la philosophie de Hegel et des nouveaux hégéliens. La plupart des nouveaux venus au marxisme commencent par les sources secondaires de ce matérialisme historique que je critique dans la section précédente1 ; certains liront tout au plus le passage mille fois cité de la préface à la Contribution… de 1859.

Il en résulte souvent un réductionnisme à plusieurs niveaux :

Il y a d’abord la réduction de l’histoire au seul capitalisme. On sait bien sûr qu’il y a une histoire, mais l’histoire est conçue comme une suite de boîtes étanches. On admet qu’il y a un passage de l’une à l’autre. Le capitalisme, en particulier, est issu de l’Ancien Régime, de l’époque féodale. Mais ce qui est fait est fait. On a quitté la boîte féodalité ; on est maintenant dans la boîte capitalisme. Puisqu’on en est au capitalisme, il faut que tout s’explique à l’intérieur de cette boîte dans laquelle nous nous trouvons (et pas une autre2), donc par le capitalisme. Sous le capitalisme, si quelque chose ne va pas, ce ne peut être que de la faute des capitalistes.

À cela s’ajoute une conception schématique de la société comme « mode de production » et celui-ci comme base et superstructure (avec détermination par une base où on ignore les rapports sociaux entre les hommes et les femmes) ; un réductionnisme selon lequel tout devrait être en fin de compte économique. (Erreur qu’Engels dénonce dans sa lettre de 1890 à Joseph Bloch.) Puisque la superstructure serait « déterminée » par cette base partielle, il faut que tout s’explique en termes de valeur, de plus-value, etc.

On pourrait dire que c’est en fait deux fois le même réductionnisme. Il est juste de chercher à lier la superstructure aux conditions matérielles. Le second réductionnisme, la réduction à l’économie capitaliste, vient en grande partie du premier, la négligence de la dimension historique, de ce qu’on n’envisage pas la possibilité que dans une société certains éléments soient hérités du passé, n’entrent pas dans la systématisation en base et superstructure du « mode de production » du présent. Marx souligne le poids dans la superstructure de l’héritage du passé dans deux passages du 18-Brumaire3.

Je me suis rappelé que dans les années 60 et 704, beaucoup de jeunes devenaient rapidement marxistes, et parfois communistes, avec une formation des plus rudimentaires5. Je pense que beaucoup de jeunes de l’époque ne connaissaient Marx, sans l’avoir lu, qu’à travers des formations élémentaires et des textes de vulgarisation, en particulier sur les concepts de base du Livre I du Capital (valeur, plus-value), mais sans lire le Capital. Il en résulte que beaucoup d’écrits théoriques écrits par des jeunes à cette époque souffrent de cette limitation6.

Notes
1.
Dans mon cas, c’était Los conceptos elementales del materialismo histórico de Marta Harnecker. À Louvain dans la fin des années soixante, un étudiant latino-américain en avait passé à notre groupe une copie ronéotée (sans nom d’auteur), que nous avons immédiatement traduite, collectivement, en français. C’est en lisant des dizaines d’années plus tard le livre de Marta Harnecker dans la traduction de 1974 par Jaques Gouverneur et Solange Delaunois, aux éditions Contradictions, que je me suis dit : « J’ai déjà lu ça quelque part » et, bingo, j’ai retrouvé dans le fond d’une armoire un exemplaire ronéoté de notre traduction sauvage de cet ouvrage pour nous jusqu’alors anonyme.
2.
On pourrait aussi rapprocher ça d’une certaine conception de la dialectique qui veut que tout ait pour moteur la contradiction, ou quelque autre moteur interne. Dans cette conception, toute considération de cause externe est suspecte. En particulier, tout ce qui se passe sous le capitalisme ne peut s’expliquer que par les contradictions internes au capitalisme. On en revient à l’erreur de la boîte étanche.
3.
Quant à moi, je pense ici à la « question des femmes ». (Je développe ça dans un essai suivant.) Des hommes et des femmes ont aujourd’hui de leur rapports entre eux (et dans la société) des conceptions qui viennent de loin. Le patriarcat ou la suprématie masculine, cela n’est pas déterminé, ni même « déterminé en dernière instance », par le mode de production capitaliste.
4.
Je vois que je suis né le même jour que Mariarosa Dalla Costa.
5.
Moi-même, je suis devenu communiste l’été 1967, à vingt-quatre ans, en choisissant mon camp sur la base de quelques idées du rôle des classes dans l’histoire et de la supériorité du socialisme. J’ai bien compris le mécanisme de l’exploitation capitaliste (valeur de la force de travail, plus-value) en étudiant Salaire, prix et profit un an ou deux après. J’ai acheté à Paris le samedi 7 juin 1969 les trois Livres du Capital, en huit volumes aux Éditions sociales, mais je n’ai vraiment ouvert le Capital que longtemps après. J’ai dû apprendre les mots base et superstructure à la fin des années 60 en traduisant Marta Harnecker pour l’étudier (comme je le raconte dans la note 1 ci-dessus).
6.
Cela m’a frappé d’abord en lisant la tentative de Margaret Benston de situer la femme par rapport à ce qu’elle connaissait du Livre I du Capital de Marx. C’est le cas en particulier de tout le mouvement du salaire au travail ménager (Mariarosa Della Costa, Sylvia Federici) et encore aujourd’hui de la plus grande partie de ce qu’on appelle social reproduction theory.
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