Dominique Meeùs
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Paul Cockshott, How The World Works, 2019

Paul Cockshott , How The World Works : The Story of Human Labor from Prehistory to the Modern Day, Monthly Review Press , 2019, 376 pages, ISBN : 978-1-58367-777-3. (ISBN cloth : 978-1-58367-778-0, ebook : 978-1-58367-779-7.)

C’est un livre qui a beaucoup de défauts, mais cependant de grandes qualités1. Je vais le commenter en deux pages2 : celle-ci [encore en construction] pour une vision d’ensemble des qualités et des défauts du livre ; une autre [encore en construction] pour chicaner sur des détails.

Quelques considérations générales

Ce livre de 2019 repose souvent sur l’autorité de textes un peu anciens.

Paul Cockshott est un universitaire. Il est payé pour étudier ou écrire à temps plein, ce que je ne peux faire que la nuit et le week-end. Il doit donc être certainement beaucoup plus érudit que moi, y compris en histoire. Cependant, son urgence de systématiser semble, me semble-t-il, faire passer parfois la systématisation avant l’histoire, dans certaines grandes généralisations.

Il a étudié à fond le socialisme et son chapitre 6 est magistral, d’abord dans la défense du socialisme « réel » et « dans un seul pays ». Certains puristes disent que ce n’était pas du socialisme, mais tout le monde, ami comme ennemi, a appelé ça le camp socialiste. Le socialisme « réel » a la qualité d’avoir réellement existé, quels que soient ses défauts. On peut faire la même objection à ceux qui prétendent que c’est « impossible dans un seul pays » : en toute logique, ce qui a réellement existé ne peut être dit « impossible » (et cette Union de républiques n’était d’ailleurs pas un seul tout petit pays).

Je n’ai pas encore beaucoup lu le chapitre 5 sur le capitalisme.

Ces derniers temps, je me suis posé beaucoup de questions sur le matérialisme historique. C’est de ce point de vue que les chapitres 1 (avant les classes), 2 (esclavage) et 3 (agriculture paysanne) m’ont le plus déçu. C’est là je pense qu’on sent qu’il passe trop vite à la généralisation en se préoccupant trop peu de l’histoire. Je pense que Marx a toujours défendu, concernant l’histoire, la démarche opposée : on ne peut faire des considérations générales sur l’histoire que si on part du concret de ce qui s’est réellement passé.

D’un informaticien, on s’attendrait à ce qu’il utilise des moyens sophistiqués (1) pour mettre de l’ordre dans sa pensée ; (2) pour noter et ordonner diverses données, comme les entrées d’index et les références bibliographiques.

Souvent Paul Cockshott parle de choses qu’il oublie de définir. Au départ, page 51, l’esclavage donne une production agricole vendue aux villes. Le chapitre commence par un paragraphe (au sens du mot en français) sur la navigation à voile, où l’auteur mentionne (p. 52) que l’Antiquité gréco-romaine était méditerranéenne. P. 53, il ajoute que le bateau à voile était nécessaire à une économie d’exportation basée sur l’esclavage. P. 54, l’exportation à longue distance devient une nécessité de l’économie de l’esclavage. Ainsi, subrepticement, la définition de l’économie de l’esclavage se restreint : c’est une économie de commerce, plus seulement avec les villes, mais par mer avec des pays lointains. La suite du chapitre n’en parle plus. Ce n’est qu’en commençant le chapitre suivant (sur l’économie paysanne) qu’il dit clairement (p. 81) que, contrairement aux autres formes d’économie, qui sont mondiales, l’esclavage serait une économie seulement des mers et de leurs rivages. (J’ai peine à croire qu’il n’y aurait jamais eu d’esclavage terrestre, continental.)

L’incertitude sur la définition et liée aussi au caractère abusif de la généralisation. Même si l’Athènes classique et les États du sud des États-unis avaient en commun que les esclaves constituent un quart de la population, c’est une base trop faible pour les réunir dans un soi-disant système d’économie de l’esclavage.

Cela pose le problème de l’absence de définition de mode de production. Tantôt, c’est dit ou bien c’est le contexte qui l’indique, il s’agit du mode d’appropriation du surplus. Tantôt, c’est dit ou bien c’est le contexte qui l’indique, il s’agit de la technique de production. Le concept n’est non seulement pas défini, mais pas non plus discuté. Il fait partie du langage marxiste habituel, mais ça ne dit pas qu’il est approprié à toutes les circonstances historiques. Ce serait le mode principal de production ou d’extraction du surplus, qui oriente le reste de la société. Mais alors les État-Unis de l’époque de la guerre civile, ce n’est pas l’esclavage, c’est le capitalisme.

Paul Cockshott introduit un concept général d’économie de paysans. Il considère comme différence mineure que les privilégiés qui accaparent le surplus des paysans le fassent comme seigneurs féodaux, en raison de leur statut d’une sorte de souveraineté locale, ou bien comme propriétaires fonciers, donnant la terre à louer. Dans les deux cas, c’est une caste de privilégiés qui s’approprient le surplus en raison de leur position. (La différence ne serait que du niveau de ce qu’on appelle superstructure.) Le surplus peut aussi être extrait de manière centralisée par l’État, qui en ristourne une partie à des privilégiés. Ce qui est intéressant dans ce regroupement, c’est de réintégrer dans le tableau d’ensemble le mode de production dit asiatique, qui était un peu orphelin.

Il y a aussi le problème des situations hybrides. Aux États-Unis du temps de l’esclavage, le capitalisme domine dans l’ensemble, mais l’esclavage a un grand poids dans la production agricole sudiste. Il y a des paysans locataires dont le surplus va à leur propriétaire sous forme de loyer, mais il y a aussi des paysans propriétaires, avec sans doute un transfert de surplus moins visible, par le jeux des prix. À Rome dans la maturité du système, l’esclavage est dominant dans des latifundia et beaucoup de paysans sont ruinés — de là nous vient le mot prolétaire —, mais ça c’est un moment de l’histoire. Qu’en était-il des siècles précédents ? Qu’en est-il dans la Grèce classique dans les États de type athénien ? Les citoyens sont en principe tous propriétaires terriens et tous petits ou gros propriétaires d’esclaves. Y a-t-il une opposition tranchée entre super-riches et paysans pauvres ? Tous tirent un surplus petit ou gros du travail des esclaves, mais n’y a-t-il pas aussi des transferts horizontaux de surplus entre propriétaires très riches, propriétaires moyens et propriétaires pauvres ? De toute manière, ça a dû évoluer entre Hésiode et Alexandre de Macédoine. On voudrait en savoir plus sur l’histoire avant de coller dessus de beaux systèmes.

Acheté le 5 octobre 2021 (par AbeBooks) à The Monster Bookshop, Fleckney. Reçu le 19.
Notes
1.
Paul Cockshott est loin d’être un inconnu. Je suis donc étonné de ce que son livre semble être passé inaperçu, ou presque. Je n’avais dans un premier temps trouvé que deux recensions : La difficulté trouver des recensions vient de ce que gougueuler le titre d’un livre, même en demandant review, conduit surtout à des vendeurs. J’ai pensé alors à exclure €, et cetera, en gougeulant : Paul Cockshott "How the World Works" review -€ -buy -panier -pricing -basket -amazon -comprar. J’ai ainsi écarté beaucoup de vendeurs et… je n’ai pas toujours trouvé d’autre recension. (Je n’ai pas voulu payer Taylor & Francis pour lire Bill Jefferies (2021) « How the World Works: The Story of Human Labor… », Review of Political Economy, DOI: 10.1080/09538259.2021.1912496.)
2.
C’est une méthode que j’avais inaugurée pour critiquer à fond le très mauvais livre d’Andreas Malm. Dans le cas, d’Andreas Malm, c’est parce que je n’était d’accord avec lui sur à peu près rien. La même méthode, je l’utilise ici dans un tout autre but : critiquer les insuffisances et les erreurs du livre de Paul Cockshott, tout en reconnaissant ses indéniables qualités.