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L’économie a besoin des femmes

Depuis la fin de la guerre, la proportion de filles poursuivant des études secondaires et supérieures ne cesse d’augmenter. Même si certaines sections réputées plus féminines drainent la masse des étudiantes, il faut désormais compter avec ces jeunes filles plus instruites et bien décidées à mettre en pratique leur formation10.

Les premières féministes belges avaient donné la priorité à l’instruction et à l’accès à la profession. L’évolution en cours semble leur donner raison. Ces droits conquis de haute lutte par des femmes comme Isabelle Gatti de Gamond (qui créa la première école d’enseignement moyen pour filles en 1864), Marie Popelin (qui fut la première femme docteur en droit, mais ne put jamais exercer le métier d’avocat), ou Isala Van Diest (la première femme médecin), vont bouleverser plus complètement la division des rôles entre les sexes que ne l’a fait le droit de vote.

Dans le même temps, le taux de travail des femmes a recommencé à grimper. Il passe de 23,5 % en 1947 à 29,6 % en 197011. La reconstruction puis l’expansion économique rendent indispensable le recours à la main-d’œuvre féminine et à l’immigration. Dès 1960, cette problématique fait son apparition dans les congrès syndicaux, les réunions de partis, les colloques des mouvements féminins.

Il faut souligner à quel point les considérations morales sur le travail et le rôle des femmes apparaissent à nouveau liées aux besoins de l’économie et de la société. Cette évidence a été analysée à maintes reprises12. Le chômage ou le plein emploi, la guerre ou la paix servent de prétexte à des discours contradictoires sur la place des femmes dans la société.

Ainsi donc le débat reprend à la fin des années cinquante avec l’appel à la main-d’œuvre féminine. Faut-il accepter de se plier aux besoins de l’économie et encourager le travail des femmes, fussent-elles mariées ? Doit-on se limiter, comme on le pense volontiers du côté chrétien, à encourager le travail à mi-temps ?

Les discussions n’en finissent pas et contrastent, une fois de plus, avec la situation sur le terrain. Sur le terrain, les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler, leurs salaires sont toujours aussi bas, et rien n’est fait pour leur faciliter la tâche : les crèches sont rares, les services d’aide aux familles quasi inexistants. Les conventions collectives restent ouvertement discriminatoires13 (prévoyant par exemple, une colonne séparée, et donc un salaire différent, pour les femmes et les hommes occupant la même fonction !), tout comme de nombreuses dispositions de la sécurité sociale. Malgré la faible présence féminine dans leurs rangs, et surtout dans leurs instances, les syndicats commencent se préoccuper de la situation.

Notes
10.
Cependant l’écart se maintient encore entre l’ULB, qui fut la première université à s’ouvrir aux femmes et l’UCL, la dernière à faire le pas. Il se traduit par une proportion d’étudiantes supérieure à l’ULB (en 1939-1940, les étudiantes y représentaient 25 % contre 12 % à l’UCL) et entraîne chez les diplômées de l’ULB une importante participation dans les associations féminines.
11.
31,5 % en 1900 et 41,2 % en 1988.
12.
Betty Friedan, dont le livre La femme mystifiée paraît en 1963, a montré l’extrême mobilisation des femmes américaines pour faire tourner les usines pendant les deux guerres et leur renvoi au foyer, une fois la paix signée.
13.
Et cela au mépris des textes internationaux affirmant l’égalité de salaires : Déclaration des droits de l’homme de l’ONU (1948), convention sur l’égalité de rémunération de l’OIT (1951), traité de Rome (1957).