Dominique Meeùs

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2. Défaite militaire de l’Allemagne. Révolution allemande. Fondation de la IIIe Internationale. VIIIe congrès du Parti.

Tandis que le pays des Soviets se préparait aux nouvelles batailles contre l’intervention étrangère, des évènements décisifs se déroulaient en Occident, à l’arrière et sur les fronts des pays belligérants. L’Allemagne et l’Autriche étouffaient dans l’étau de la guerre et de la crise de subsistances. Alors que l’Angleterre, la France et les États-Unis engageaient des réserves toujours nouvelles, p. 255les faibles réserves de l’Allemagne et de l’Autriche touchaient à leur fin. Il était évident que les deux pays, épuisés à l’extrême seraient incessamment vaincus.

Simultanément, l’indignation populaire montait en Allemagne et en Autriche contre l’interminable et funeste guerre, contre les gouvernements impérialistes de ces pays, qui vouaient le peuple à l’épuisement, à la famine. À cet état d’esprit contribuait également la puissante action révolutionnaire de la Révolution d’Octobre, la fraternisation des soldats soviétiques avec les soldats austro-allemands sur le front, dès avant la paix de Brest-Litovsk, enfin, l’influence de la cessation de la guerre avec la Russie soviétique, l’influence de la paix signée avec elle. L’exemple de la Russie, dont le peuple avait mis un terme à la guerre exécrée en renversant son gouvernement impérialiste, ne pouvait pas ne pas servir de leçon aux ouvriers austro-allemands. Quant aux soldats allemands qui avaient été sur le front est et qui, plus tard, après la paix de Brest-Litovsk, avaient été envoyés au front ouest, ils ne pouvaient manquer de décomposer l’armée allemande en racontant leur fraternisation avec les soldats soviétiques et comment ceux-ci s’étaient libérés de la guerre. En ce qui concerne l’armée autrichienne, elle avait commencé à se décomposer bien plus tôt, pour les mêmes raisons.

Toutes ces circonstances renforcèrent l’aspiration à la paix des troupes allemandes ; elles avaient perdu leur ancienne valeur combative et elles reculaient sous la poussée des armées de l’Entente. En Allemagne même, une révolution éclata en novembre 1918, qui renversa Guillaume et son gouvernement.

Force fut à l’Allemagne de s’avouer vaincue et de demander la paix à l’Entente.

C’est ainsi que l’Allemagne, puissance de premier rang, fut réduite d’un seul coup à l’état de puissance de second ordre.

Pour le pouvoir des Soviets, cette circonstance avait une certaine portée négative, puisqu’elle faisait des pays de l’Entente, organisateurs de l’intervention militaire contre le pouvoir soviétique, la force dominante de l’Europe et de l’Asie ; elle leur permettait de renforcer l’intervention et d’organiser le blocus du pays des Soviets, de serrer encore le nœud coulant qui étranglait ce pays. C’est bien ce qu’ils firent, comme nous le verrons plus tard. Mais d’un autre côté, cette circonstance avait une portée positive encore plus grande, puisqu’elle allégeait radicalement la situation du pays des Soviets. Premièrement, le pouvoir soviétique pouvait annuler la paix spoliatrice de Brest-Litovsk, arrêter les paiements au titre de p. 256la contribution de guerre et engager ouvertement la lutte militaire et politique pour libérer l’Estonie, la Lettonie, la Biélorussie, la Lituanie, l’Ukraine, la Transcaucasie, pour les arracher au joug de l’impérialisme allemand. En second lieu, et c’est là l’essentiel, l’existence au centre de l’Europe, en Allemagne, d’un régime républicain et de Soviets de députés ouvriers et soldats devait exercer une influence révolutionnaire, — et elle exerça réellement cette influence, — sur les autres pays d’Europe, ce qui ne pouvait manquer de raffermir la situation du pouvoir des Soviets en Russie. La révolution allemande était, il est vrai, une révolution bourgeoise et non socialiste ; les Soviets y étaient un instrument docile du parlement bourgeois, car en son sein dominaient les social-démocrates, des conciliateurs dans le genre des menchéviks russes, ce qui explique proprement la faiblesse de la révolution. À quel point elle était faible, c’est ce qu’atteste, par exemple, le fait qu’elle laissa impuni l’assassinat par les gardes blancs de révolutionnaires en vue comme R. Luxembourg et K. Liebknecht. Mais c’était quand même une révolution. Guillaume avait été renversé. Les ouvriers avaient secoué leurs chaînes ; ce fait seul devait forcément donner libre cours à la révolution en Occident, susciter un essor de la révolution dans les pays d’Europe.

La révolution montait en Europe. En Autriche, le mouvement révolutionnaire prenait de l’extension. La République des Soviets avait été proclamée en Hongrie. À la faveur de la vague révolutionnaire, les partis communistes, en Europe, étaient remontés à la surface.

Un terrain réel se trouvait crée pour l’unification des partis communistes dans la IIIe Internationale, dans l’Internationale communiste.

En mars 1919, à Moscou, au Ier congrès des partis communistes de différents pays, l’Internationale communiste fut fondée sur l’initiative de Lénine et des bolchéviks. Le blocus et les persécutions des impérialistes avaient empêché beaucoup de délégués de se rendre à Moscou ; le Ier congrès réunit néanmoins les délégués des principaux pays d’Europe et d’Amérique. C’est Lénine qui dirigea les travaux du congrès.

Dans son rapport sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat, Lénine montra la signification du pouvoir des Soviets, en tant que démocratie authentique pour les travailleurs. Le congrès adopta un Manifeste au prolétariat international, qui appelait à la lutte décisive pour la dictature prolétarienne, pour la victoire des Soviets dans tous les pays.

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Le congrès constitua un Comité exécutif de la IIIe Internationale, de l’Internationale communiste (C.E. de l’I.C.).

C’est ainsi que fut crée une organisation internationale du prolétariat révolutionnaire d’un type nouveau, l’Internationale marxiste-léniniste.

D’une part se renforçait donc le bloc réactionnaire des États de l’Entente contre le pouvoir des Soviets, mais d’autre part, l’essor révolutionnaire s’affirmait en Europe, principalement dans les pays vaincus et cet essor avait puissamment allégé la situation du pays des Soviets, telles étaient les circonstances contradictoires au milieu desquelles le VIIIe congrès de notre Parti se réunit en mars 1919.

Il comptait 301 délégués avec voix délibérative, représentant 313 766 membres du Parti. Les délégués avec voix consultative étaient au nombre de 102.

En ouvrant le congrès, Lénine évoqua d’abord la mémoire d’un des meilleurs organisateurs du Parti bolchévik, J. Sverdlov, qui était mort la veille.

Le congrès adopta le nouveau programme du Parti. Ce programme donnait la caractéristique du capitalisme et de son stade suprême, l’impérialisme ; deux systèmes d’États y étaient mis en regard : le système de la démocratie bourgeoise et le système soviétique. Il exposait en détail les tâches concrètes du Parti en lutte pour le socialisme : mener jusqu’au bout l’expropriation de la bourgeoisie, gérer l’économie du pays d’après un plan socialiste unique, faire participer les syndicats à l’organisation de l’économie nationale ; appliquer la discipline socialiste du travail ; utiliser les spécialistes dans l’économie nationale sous le contrôle des organismes soviétiques ; entraîner graduellement et méthodiquement la paysannerie moyenne à l’œuvre de la construction socialiste.

Le congrès adopta la proposition de Lénine de donner dans le programme, à côté de la définition de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme, la description du capitalisme industriel et de l’économie marchande simple, qui figurait dans l’ancien programme adopté par le IIe congrès du Parti. Lénine jugeait nécessaire de marquer dans le programme la complexité de notre économie et d’indiquer l’existence dans notre pays de différentes formations économiques, y compris la petite économie marchande représentée par le paysan moyen. C’est pourquoi, lors de la discussion du programme, Lénine s’éleva résolument contre le point de vue antibolchévik de Boukharine, qui proposait d’éliminer du programme les paragraphes relatifs au capitalisme, à la petite p. 258production marchande, à l’économie du paysan moyen. Le point de vue de Boukharine signifiait la négation menchévique et trotskiste du rôle du paysan moyen dans la construction du régime soviétique. En même temps, Boukharine escamotait le fait de l’apparition et du développement des éléments koulaks engendrés par la petite exploitation marchande à la campagne.

Lénine battit également en brèche le point de vue antibolchévik de Boukharine et de Piatakov sur la question nationale. Tous deux s’étaient prononcés contre l’inscription au programme d’un paragraphe sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, contre l’égalité des droits pour les nations, sous prétexte que ce mot d’ordre empêcherait la révolution prolétarienne de triompher, empêcherait l’union des prolétaires des différentes nationalités. Lénine réfuta ces funestes conceptions impérialistes et chauvines de Boukharine et de Piatakov.

Le VIIIe congrès du Parti réserva dans ses travaux une place importante à la question de l’attitude à observer envers le paysan moyen. Après ce décret que l’on connaît sur la terre, le village devenait de plus en plus un village de paysans moyens ; c’étaient eux qui constituaient maintenant la majorité de la population paysanne. L’état d’esprit et la conduite de la paysannerie moyenne, qui avait oscillé entre la bourgeoisie et le prolétariat, étaient d’une importance considérable pour les destinées de la guerre civile et de la construction socialiste. L’issue de la guerre civile dépendait pour beaucoup de ces questions : de quel côté pencherait le paysan moyen ; quelle classe, — prolétariat ou bourgeoisie, — saurait gagner la paysannerie moyenne. Dans l’été de 1918, les Tchécoslovaques, les gardes blancs, les koulaks, les socialistes-révolutionnaires, les menchéviks étaient parvenus à renverser le pouvoir des Soviets dans le bassin de la Volga, parce qu’ils avaient eu l’appui d’une partie importante de la paysannerie moyenne. Il en avait été de même des émeutes fomentées par les koulaks dans la Russie centrale. Mais à partir de l’automne 1918, un revirement s’opère dans l’état d’esprit des masses de la paysannerie moyenne en faveur du pouvoir des Soviets. La paysannerie s’était rendue compte que la victoire des blancs entraînait la restauration du pouvoir des grands propriétaires fonciers, la reprise des terres aux paysans, le pillage, le fouet et la torture pour les paysans. Ce qui contribua aussi à modifier l’attitude de la paysannerie, ce fut l’activité des comités de paysans pauvres, qui avaient maté les koulaks. Voilà dans quelles conditions Lénine formula en novembre 1918 le mot d’ordre :

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Savoir aboutir à une entente avec le paysan moyen, sans renoncer une minute à la lutte contre le koulak et en s’appuyant solidement sur les seuls paysans pauvres.

Lénine, t. XXIII, p. 294, éd. russe.

Certes, les hésitations de la paysannerie moyenne n’avaient pas cessé entièrement, mais elle s’était rapprochée du pouvoir des Soviets et elle le soutenait avec plus de fermeté. La politique préconisée par le VIIIe congrès du Parti à l’égard de la paysannerie moyenne y contribua dans une grande mesure.

Le VIIIe congrès marqua un tournant dans la politique du Parti envers la paysannerie moyenne. Le rapport de Lénine et les décisions du congrès déterminèrent une nouvelle ligne du Parti dans cette question. Le congrès demanda aux organisations du Parti et à tous les communistes de faire une stricte distinction entre la paysannerie moyenne et les koulaks, de la gagner à la cause de la classe ouvrière en se montrant attentifs à ses besoins. Il fallait lutter contre le retard du paysan moyen par la persuasion et non par des mesures de contrainte, de violence. Aussi le congrès donna-t-il la directive de réaliser les mesures socialistes à la campagne (constitution des communes, des artels agricoles), sans user de contrainte. Dans toutes les occasions où l’on heurtait les intérêts vitaux du paysan moyen, il fallait aboutir à s’entendre pratiquement avec lui, lui faire certaines concessions sur les moyens de réaliser les transformations socialistes. Le congrès proposa de pratiquer une politique d’alliance solide avec le paysan moyen, en conservant au prolétariat le rôle dirigeant dans cette alliance.

La nouvelle politique envers la paysannerie moyenne, proclamée par Lénine au VIIIe congrès, demandait au prolétariat de s’appuyer sur la paysannerie pauvre, de réaliser une alliance solide avec le paysan moyen et de mener la lutte contre le koulak. Jusqu’au VIIIe congrès, le Parti avait en somme fait une politique de neutralisation du paysan moyen. Autrement dit, il avait voulu obtenir du paysan moyen qu’il ne se plaçât pas aux côtés de la bourgeoisie. Mais maintenant cela ne suffisait plus. Le VIIIe congrès passa de la politique de neutralisation du paysan moyen à l’alliance solide avec lui pour lutter contre les gardes blancs et l’intervention étrangère de même que pour assurer le succès de la construction socialiste.

La ligne adoptée par le congrès envers la masse fondamentale de la paysannerie, envers le paysan moyen, joua un rôle décisif pour assurer la victoire dans la guerre civile contre l’intervention p. 260étrangère et ses suppôts, les gardes blancs. En automne 1919, lorsqu’il fallut choisir entre le pouvoir des Soviets et Dénikine, la paysannerie soutint les Soviets et la dictature du prolétariat triompha de son ennemi le plus dangereux.

Les questions d’organisation de l’Armée rouge prirent une place toute spéciale dans le congrès. On vit s’affirmer l’opposition dite « opposition militaire ». Elle réunissait bon nombre d’anciens « communistes de gauche ». Mais, outre les représentants du « communisme de gauche » battu, l’ « opposition militaire » comprenait des militants qui, sans jamais avoir participé à aucune opposition, étaient mécontents de la direction de Trotski dans l’armée. La plupart des délégués militaires étaient très montés contre Trotski, contre le culte qu’il vouait aux spécialistes de l’ancienne armée tsariste, dont une partie nous avaient franchement trahis pendant la guerre civile, contre son attitude d’arrogance et d’hostilité envers les vieux cadres bolchéviks de l’armée. On cita au congrès des exemples « tirés de la pratique », montrant que Trotski avait voulu faire fusiller nombre de communistes responsables de l’armée qui n’avaient pas l’heur de lui plaire, faisant ainsi le jeu de l’ennemi ; seule l’intervention du Comité central et les protestations des militants de l’armée avaient empêché que ces camarades ne fussent exécutés.

Mais tout en luttant contre la déformation de la politique militaire du Parti par Trotski, l’ « opposition militaire » défendait un point de vue erroné dans plusieurs problèmes relatifs à la construction de l’armée. Lénine et Staline s’élevèrent résolument contre l’ « opposition militaire », qui défendait les survivances de l’esprit partisan dans la troupe et luttait contre la création d’une Armée rouge régulière, contre l’utilisation des spécialistes militaires, contre la discipline de fer sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable armée. Dans sa réplique à l’ « opposition militaire », le camarade Staline demanda la création d’une armée régulière, imprégnée d’un rigoureux esprit de discipline.

Ou bien, disait le camarade Staline, nous créerons une véritable armée ouvrière et paysanne, principalement paysanne, rigoureusement disciplinée et nous défendrons la République, ou bien c’en sera fait de nous.

Tout en repoussant une série de suggestions de l’ « opposition militaire », le congrès critiqua violemment Trotski, en exigeant de lui l’amélioration du travail des institutions militaires centrales et le renforcement du rôle des communistes dans l’armée.

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Les travaux de la commission de l’Armée désignée dans le sein du congrès aboutirent à une décision unanime des congressistes sur la question militaire.

Les décisions du congrès fortifièrent l’Armée rouge et la rapprochèrent encore du Parti.

On examina ensuite les problèmes relatifs à la construction du Parti et des Soviets, au rôle dirigeant du Parti dans le travail des Soviets. Au cours de la discussion, le congrès infligea une riposte au groupe opportuniste de Sapronov-Ossinki, qui déniait au Parti le rôle dirigeant dans le travail des Soviets.

Enfin, devant l’afflux considérable de nouveaux adhérents, le congrès prit une décision tendant à améliorer la composition sociale du Parti et à procéder à un nouveau recensement.

Et ce fut le début de la première épuration du Parti.