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La guerre, la paix, la grève, la confiance

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Voyelles, no 17, mars 81, page 61, colonnes 1-2.

Il y a comme un sentiment de sécurité qui réapparaît — c’est du moins ce qu’affirme la presse, elle qui croit si bien capter la voix populaire — depuis que Reagan est à la barre, depuis que Haig promet aux Américains les moyens d’arrêter l’hydre soviétique.

À l’émission Apostrophes du 7 février, il fut question de la responsabilité du savant face à la bombe atomique. Le savant de service expliqua que malgré l’horreur prévisible, il avait bien fallu la fabriquer, cette bombe, car c’était le seul moyen d’arracher le monde libre au monstre hitlérien. Il était jeune, celui qui affirmait cela et moi qui ai vécu cette période de guerre interminable, je ne trouve pas la chose si évidente. Pendant qu’on fabriquait la bombe, les chambres à gaz avaient déjà fait leur ignoble travail. Et quand elle a éclaté, le monstre agonisait. Fallait-il vraiment craindre que les Jap aux dents vertes envahissent le morceau de planète dit libre ? Et aujourd’hui, cette bombe menaçante garantit-elle la liberté ? En Argentine, au Salvador, en URSS, aux frontières de la Palestine et j’en passe ? Ou bien cette garantie n’est-elle nécessaire que pour les pays membres de l’OTAN ? De quelle liberté s’agit-il et quel est le prix à y mettre ? Entretenir une très onéreuse menace atomique et laisser allègrement mourir de faim des pays entiers ? Vendre à ces peuples affamés les armes qui leur permettent de se supprimer les uns les autres ?

Je suis émue par l’appel des femmes contre la guerre (Voyelles no 15), je voudrais y participer et en même temps je sens que la question n’est pas mûre. Nous n’avons pas encore les arguments qui entraîneront l’adhésion d’un grand nombre de femmes. Nous sommes embourbées dans la violence, comme si elle était la seule réponse à l’injustice et à la peur.

À Toulouse, des femmes ont proposé : « Faisons la grève des naissances ! C’est là un contre-pouvoir pacifiste des femmes, une façon d’affirmer notre refus d’un monde de violence. » C’est vrai. Mais combien de femmes voudraient suivre cet appel à la stérilité ? D’autres disent : « Ne faut-il pas tout au contraire mettre au monde des enfants de paix ? » Oui, mais qu’est-ce qui nous garantit cette volonté de paix de la génération future ? N’est-ce pas à nous, ici maintenant d’inventer les moyens de la paix ? Créer un mouvement d’opinion anti-guerre, mais qui ne soit pas seulement instinctif, pas seulement conservatoire, mais constructif. Comment faire ?

Quand sept ouvriers font la grève de la faim à Tubize et à Verviers, quand deux mille travailleurs mis à pied clament leur colère à Seneffe, on a envie de pleurer. D’émotion et aussi de tristesse. On assiste, impuissants, à un spectacle d’agonie. Eh bien non ! Ces femmes et ces hommes sont vivants, pleins de force et de santé. Ils sont la vitalité de leur région. Nous avons besoin d’eux, de leur goût à l’ouvrage, de leur dynamisme, de leur fécondité, de leur vigoureuse présence dans les rues, au seuil des maisons. Nous avons beaucoup trop tendance à accepter l’inéluctable : « On ferme ! » Non pas que je me sente l’envie d’entonner des slogans syndicaux : « On va voir ce qu’on va voir ! » Je les crois presque aussi irréels que les discours des économistes. Encore que les premiers retardent peut-être un peu l’enterrement que les seconds semblent pressés de commettre, dans une sorte de marche à la mort qui hâterait on ne sait quel futur. Comme pour la guerre, le problème, c’est l’aujourd’hui. De même qu’il faut pouvoir construire la paix, il s’agit de retrouver la confiance dans les foyers humains. Ce qui existe, ce ne sont pas les prévisions et les calculs, ce sont les gens. Les gens auxquels il est fait tellement violence que, pour se faire entendre, ils doivent se laisser mourir de faim ! Et même à ça, on s’habitue.

Dimanche, je préparais la salade ! La verte, de la croquante, venait de Californie, la rouge, des betteraves de France et des carottes hollandaises ! Avion, bateau, train, camion, quel bazar, quelle mise en scène pour une simple salade. J’y ai ajouté quelques pommes belges, histoire de retrouver un peu de bon sens, belge aussi.

Marie Denis

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