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La manifestation

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Six à sept mille femmes — et hommes — ont manifesté dans les rues de Bruxelles, contre la crise.
Les actions plus spécifiques contre la diminution des allocations de chômage pour les non-chefs de ménage continuent — (d’application le 1er avril — A.R. 31 déc. 80).
Le 21 février, des femmes du Comité de liaison et de solidarité et des parlementaires ont rencontré le ministre De Wulf pour lui expliquer les discriminations indirectes qu’engendrent l’arrêté royal. Pour le 1er avril, le comité prévoit des animations dans les bureaux de l’ONEM.

J’ai cherché dans le dictionnaire le sens de ce très beau mot : manifestation. Manifester, c’est donner à voir, à comprendre ce qui sinon resterait caché. C’est faire toucher du doigt, de la main.

Quelque chose fait sortir des maisons, fait courir, se rassembler, manifester.

C’est un mode de communication très ancien. Les manifestations de femmes sont restées plus rares et ressenties comme une anomalie puisque les femmes sont sensées être soumises et heureuses de l’être. Étonnantes, les manifestations de femmes sont aussi différentes. Les femmes n’ont pas l’envie spontanée de marcher au pas, ni même de scander des slogans bien rythmés.

Les femmes ont leur rythme à elles, elles vont tantôt plus vite, tantôt plus lentement, un groupe plus resserré chante, un autre se porte en avant avec des ballons, des choux-fleurs, des guirlandes, des casseroles, parfois des masques, des déguisements.

Cela ne veut pas dire qu’elles ne la prennent pas au sérieux, au contraire.

Face à une société conventionnelle, bloquée, c’est par l’exubérance que les femmes manifestent leur volonté de changement. Pour changer, il faut amener du désordre dans l’ordre des choses. Il arrive que la colère balaie tout : rappelons-nous les ouvrières de la FN, marchant serrées, outrées, dignes.

À Rome, le 7 mars, un millier de femmes ont manifesté leur droit de décision en matière d’avortement. Sous le soleil nouveau, elles marchaient allègrement, s’arrêtant devant le ministère de la Justice et bloquant la circulation assez dense à cet endroit. Leur revendication, notifiée sur les banderoles, était sérieuse et en même temps elles riaient. Elles riaient de ce déploiement de police et toutes ces voitures impatientes, tandis qu’elles avaient la rue pour elles.

À Bruxelles, au même moment, on était 7 000 à manifester pour le droit au travail et les droits du chômage. Cela faisait beaucoup de femmes et aussi beaucoup d’hommes. Des représentantes et représentants de certains partis, des syndicalistes. Solidarité des compagnons de travail qui réconforte, tandis que trop souvent on les sent dans le camp opposé. En même temps, la manifestation y prend un caractère plus officiel, plus organisé. Elle s’apparente davantage au défilé. Prévue et préparée à l’avance, la date commémorant la grève de femmes de 1857 aux États-Unis, elle tient un peu de la célébration et étonne moins les passants. Des passants, il n’y en avait guère ce matin-là sur les boulevards déserts que la ville octroie aux manifestants (comme on dit à des enfants : vous pouvez jouer là-bas), tandis qu’à deux pas, rue Neuve, des femmes concernées par ces problèmes faisaient tranquillement leurs courses. Heureusement, les photographes sont toujours présents et on se reverra, le soir, sur l’écran de télévision. Mais suffit-il de se voir dans le journal, à la télé, pour être sûre d’avoir entraîné l’adhésion d’un grand nombre ?

Inattendue, miraculeuse, fut la manifestation spontanée du 21 novembre, lorsqu’une poignée de femmes cramponnées aux grilles du palais d’Egmont ont réussi à troubler les ministres rassemblés.

Au point que deux jours plus tard, la discrimination contre les chômeuses mariées était quelque peu édulcorée…

Combien frappantes, et belles, les manifestations répétées, silencieuses, telle celles des femmes de la place de Mai qui tous les jeudis à 15 heures se rassemblent et tournent sur la place, à Buenos-Aires, réclamant des nouvelles de leurs enfants, époux et frères disparus. Les dirigeants les appellent « Les Folles de la place de Mai ». Certes, elles ne le sont pas, mais courageuses et sages. Cependant, la manifestation, pour être vraie et crédible, ne requiert-elle pas une apparence de folie ? La folie d’espérer contre toute espérance, la folie d’attendre quand on n’attend plus, de vouloir et de croire envers et contre tout ?

Marie Denis

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