Dominique Meeùs
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Danièle Léger, « Questions sur le travail domestique », 1976

Danièle Léger , Questions sur le travail domestique : Notes pour servir à une recherche, Premier mai, revue de critique et d’action communistes>, no 1, Éditions GL, Paris , mars-avril 1976, p. 81-89.

Les humains se sont distingués des autres animaux par la production de leurs moyens d’existence, chose qui se fait collectivement, puis est répartie, dans des rapports sociaux. Sous le capitalisme, il y a une séparation nette entre la production sociale et des travaux privés. (Cette séparation existe aussi dans des époques antérieures, même si elle est moins nette.) Sous le capitalisme, le travail privé dans le ménage est de la plus haute importance puisque c’est là que se reproduit la force de travail essentielle au fonctionnement du capitalisme. Dans cette sphère privée, il peut y avoir production aussi (hors travail social, à usage privé). (Ma mère a cousu des vêtements pour ses enfants et pour elle-même et ce n’était pas rare à l’époque.) Cette contribution ménagère est cependant en dehors du travail social collectif de la production, même si c’en est une précondition et les marxistes considèrent généralement que

Le problème est donc réglé : exclue du monde de la valeur, la femme n’est pas soumise à l’exploitation capitaliste au sens strict du terme.

P. 82, 2e col.

Elle cite à ce sujet M. Coulon, B. Najas et H. Wain Wright, New Left Review 89, p. 59-71.

Elle entreprend donc d’examiner le point de vue opposé, qui inscrit le travail ménager et les femmes dans le capitalisme.

Léger cite (p. 81) l’expression « petite économie domestique » de Lénine1. Lénine parle de « petites besognes domestiques », « un labeur absurdement improductif » et, dans l’expression « économie domestique », économie veut dire avant tout la gestion du ménage, mais cela comporte aussi une certaine production de valeurs d’usage. Léger, qui a travaillé (comme Delphy) en sociologie rurale, oriente sa réflexion sur le travail domestique en termes de « production » domestique (p. 81-84). Elle parle p. 84 (haut de la colonne 2) de « mode de production familial ». Elle a cité Delphy 1970 (sous le pseudonyme de Dupont) en fin de page 82.

Après Delphy, Léger mentionne (au milieu de la page 84) la réflexion théorique de Dalla Costa. Chez Dalla Costa, et dans le mouvement qui suit, la question centrale est la reproduction de la force de travail. De ce point de vue, on considère le travail de la femme globalement, comme produisant la force de travail en mettant en œuvre les biens et services constitutifs de la valeur de la force de travail. (Ce qu’achète le salaire, direct ou indirect.) (Ce sont Léger et Delphy qui me font penser pour la première fois à considérer que cela comporte la production dans la sphère privée de valeurs d’usage, lesquelles à leur tour entreront dans la reproduction de la force de travail.)

[…] il apparaît clairement que le produit de la production ménagère est bien le produit de la production-consommation qui est vendu : la force de travail.

La femme, contrainte à fournir dans la famille la quantité de travail nécessaire pour reproduire sa force de travail et celle des siens est donc, du même coup, soumise à une exploitation capitaliste. Cette contrainte […] est en fait régulée par le capital qui domine la circulation de la force de travail et impose ses normes de production de la force de travail, tant au plan quantitatif qu’au plan qualitatif, en contrôlant indirectement le procès de travail ménager.

P. 86-87.

Elle note que ce procès de travail ménager a été peu mécanisé encore ce qui l’autoriserait à comparer d’autres cas de procès de travail soumis au capital, mais non modifiés par lui :

On retrouve très exactement, à propos du travail ménager, l’analyse faite par Marx à propos du travail artisanal ou de la petite production paysanne autonome.

Le capital se soumet donc un procès de travail préexistant et déterminé, par exemple le travail artisanal ou la petite production paysanne autonome. […] C’est justement par opposition au mode de production capitaliste pleinement développé que nous appelons soumission formelle du travail au capital, la subordination au capital d’un mode de travail tel qu’il était développé avant que n’ait surgi le rapport capitaliste.

Marx, Capital, Livre I, chapitre VI inédit, G. Les deux phases historiques…, a) Soumission formelle du travail au capital.
P. 87.

Marx vise là des paysans et artisans prolétarisés, salariés. Il s’agit de travailleurs exploités au sens habituel. Ce que Marx distingue par le terme soumission formelle, c’est qu’il y a ici seulement de capitaliste le rapport de soumission salarial, et pas, ou peu, révolutionnarisation du procès de travail lui-même. Dans le cas du travail ménager, c'est tout différent, il n’y a pas la soumission salariale

Peu après le passage cité, Marx examine, pour le contraster à la soumission formelle, le cas où un capitaliste usuraire ou marchand extorque d’un travailleur libre du travail non payé par le contrôle des prix en amont et en aval. J’ai vraiment l’impression que Léger confond les deux cas, dans la mesure où elle parle plus loin (fin de la p. 87, début de la p. 89) de modes de production précapitalistes, dans le cas où leur maintien serait « plus efficace que la généralisation du salariat ».

La comparaison entre mode de production paysan et « mode de production familial » (déjà plus haut) est donc abusive. Beaucoup d’auteurs socialistes et marxistes ont envisagé qu’une modernisation du travail ménager l’allégerait. La petite économie domestique est « retardataire, précapitaliste », parce que « le capital a un intérêt direct à entretenir ce retard ». (P. 87, 3e colonne.) Je me méfie toujours un peu des assertions catégoriques sur des « intérêts » supposés du capital, autres que l’exploitation. Je pense que le travail ménager, les capitalistes s’en foutent. En histoire, il y a des contingences. Pas le hasard, bien sûr, mais des causes qui vont en sens divers. La persistance d’un travail ménager « retardataire » est de cet ordre. Le progrès de la productivité diminue la valeur des biens et les prolétaires disposent aujourd’hui de plus de choses qui allègent le travail ménager, ce qui les rends plus exploitables. On pourrait dire avec la même vraisemblance (je crois même, plus de vraisemblance) que « le capital a un intérêt direct à favoriser le progrès » en travail ménager.

La conclusion est qu’ il y a bien surtravail et plus-value !

Le surtravail des femmes est précisément réalisé par le capital au moment où il achète la force de travail et apparaît alors comme plus-value absolue puisque tout le travail socialement nécessaire pour produire la force de travail n’est pas payé.

P. 87, fin de la première colonne et début de la deuxième.

Tout ceci est un exemple de l’effort général à l’époque d’articuler des concepts marxistes : … mais un bel exemple aussi de la confusion qui règne alors (et qui perdure). Bien sûr ce travail n’est pas payé, puisque ce que le capital paye, c’est la force de travail, jamais le travail. Le surtravail n’est pas particulièrement gratuit, puisque tout travail est gratuit, aucun travail n’est payé. Il y a surtravail lorsqu’on fait la balance entre la valeur nouvelle créée par la travailleuse ou le travailleur dont on a acheté la force de travail et la valeur de cette force de travail. (La différence étant l’exploitation.) On ne peut pas faire cette balance entre la force de travail et elle-même, en train de se reproduire. La valeur de la force de travail inclut sa reproduction. Le capitaliste paie pour qu’on lui produise la force de travail qu’il pourra mettre en œuvre à l’usine. On ne peut attendre du capitaliste qu’il paye deux fois la force de travail : une fois pour qu’on la produise, un deuxième fois pour l’utiliser. Dans le prolétariat, les hommes et les femmes se reproduisent. On ne peut pas dire qu’ils le font gratuitement (même pas la femme au foyer). Ils sont payés pour cela et c’est même la seule chose pour laquelle ils sont payés. C’est au contraire pour le travail que l’une ou l’un ou les deux font à l’usine qu’ils ne sont pas payés. Ainsi, aucun des termes « surtravail », « plus-value absolue » et « travail socialement nécessaire » n’a de sens dans la phrase citée.

Bref, malgré des faiblesses théoriques, c’est une contribution intéressante au débat. (Et j’y ai puisé des idées nouvelles, j’ai enrichi ma connaissance et ma compréhension.) Surtout, l’autrice critique avec raison l’idée de Dalla Costa que les femmes formeraient « la force centrale de la subversion sociale » (p. 86, bas de la colonne du milieu) et la même idée déjà chez Dupont (alias Delphy) : « une mobilisation commune » (p. 84, milieu de la première colonne).

Notes
1.
Elle donne comme référence Œuvres choisies II, p. 596-598. C’est dans « La grande initiative » (1919), Œuvres, tome 29, p. 433.