Dominique Meeùs
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Les prolétaires, par définition, n’ont pas les moyens de vivre. La relation entre capital et prolétariat, c’est que le prolétaire accepte librement de mettre, un temps déterminé, sa force de travail à la disposition d’un capitaliste, en contrepartie de quoi le capitaliste prendra financièrement en charge les moyens de sa survie. Cette prise en charge financière, le salaire, couvre en principe la valeur de la force de travail, à savoir la valeur des moyens de survivre. Il s’agit de survie au sens large. Il ne s’agit pas seulement d’un toit protégeant un lit pour dormir et de la nourriture pour reconstituer ses forces pour revenir travailler le lendemain, il s’agit aussi de faire des enfants de prolétaires et de les éduquer pour que le système se perpétue. Le contrat de travail lie un capitaliste avec un ouvrier ou une ouvrière en particulier, mais la disparité des situations1 face à la nécessité de la reproduction du prolétariat fait que la valeur de la force de travail ne peut pas être individuelle ; la valeur de travail d’un individu n’est qu’une fraction individuelle d’un tout qui doit être au minimum familial2.
En fin de compte, l’ensemble des capitalistes supporte financièrement l’ensemble des moyens de la reproduction du prolétariat, que ce soit par l’emploi seulement du chef de famille gagne-pain ou par l’emploi des hommes et des femmes. La valeur totale ne change pas. Les capitalistes prennent en charge les moyens de vivre des prolétaires (à un niveau variable dans l’histoire, dépendant des rapports de force), mais ils ne vont pas la prendre en charge deux fois. Pour la même valeur, c’est tout à l’avantage des capitalistes d’avoir dans les usines les hommes et les femmes plutôt que les hommes seuls. Dire que le capitalisme serait attaché au modèle du chef de famille gagne-pain, pire : qu’il l’aurait inventé, c’est de la blague. (Il y a bien un problème pour la femme au foyer avec un chef de famille gagne-pain : le capitalisme prend financièrement en charge la reproduction de ce ménage, mais cet argent va dans la poche de son homme.) Les capitalistes apprécient les occasions de diviser pour régner, mais, à part cela, l’égalité des salaires entre hommes et femmes ne compromettrait pas le principe de l’exploitation. Globalement, ça ne change pas la valeur de la force de travail.
La force de travail est une marchandise. Cette marchandise est produite. Sa valeur est constituée de la somme des valeurs des moyens d’existence des prolétaires, parce que c’est ce qu’il en coûte de produire la force de travail. Cela pose différents problèmes mal compris.
Les capitalistes négligeraient la reproduction de la force de travailConsidérons un ménage paysan disposant de moyens de production, de la terre et de l’équipement. Supposons que ces paysans produisent des pommes de terre pour le marché. S’ils veulent manger de leurs pommes de terre, il leur faut non seulement les produire, mais encore les peler, les laver, les cuire. Un ménage d’indépendants, autre qu’un ménage de paysans, a des moyens de production avec lesquels il produit pour le marché. Ils n’ont pas directement de moyens de subsistance (comme le ménage paysan, qui peut manger une partie de sa production), mais la vente de leurs produits leur donne l’argent nécessaire pour les acquérir. S’ils achètent des pommes de terre, il leur faudra aussi encore les peler, les laver, les cuire. Un ménage prolétaire n’a, par définition, pas de moyens de production. Mais en vendant la force de travail d’une ou plusieurs personnes, ce ménage a, comme le ménage d’indépendants, l’argent nécessaire pour acquérir ses moyens de subsistance. S’ils achètent des pommes de terre, il leur faudra aussi encore les peler, les laver, les cuire. On peut faire les mêmes considérations sur tous autres aspects du travail domestique.
Les prolétaires se distinguent totalement des paysans et des indépendants en ce qu’ils n’ont pas de moyen de production. Mais une fois qu’ils vendent de la force de travail, ils obtiennent de l’argent comme moyen d’existence et, sur ce plan-là, leur situation devient identique à celle des indépendants. Ce point est très important. Tout le courant du travail au salaire ménager et tout le courant de la soi-disant social reproduction theory hurlent qu’on ne vit pas seulement d’argent, encore faut-il peler, laver, cuire les pommes de terre. C’est juste, sauf que… les capitalistes n’ont rien à voir là-dedans, pas plus pour les prolétaires que pour les indépendants, paysans ou non.
On peut faire les mêmes considérations sur le fait de faire, ou non, des enfants. (Ce qui implique, bien sûr, de les élever et de les éduquer.) Les ménages paysans, les ménages indépendants, les ménages prolétaires font des enfants librement, pour de bonnes raisons ou sans raison. On fait aussi parfois des enfants sans l’avoir voulu.
Toutes les espèces animales font ça et l’espèce humaine n’y fait pas exception, sinon nous ne serions pas là pour le dire. Ce n’est pas une bizarrerie qui n’apparaît qu’avec le capitalisme. Marx parle de l’achat et de la vente de la force de travail au paragraphe 3 du chapitre 4 du Livre I du Capital. Beaucoup de marxistes l’ont lu ou ont reçu une formation qui en donne l’essentiel. Mais Marx à écrit aussi sur la reproduction du capital et de la force de travail, au chapitre 213 et il faut lire ça aussi. Le rôle des capitalistes s’arrête à la fourniture, en argent, des moyens d’existence. L’utilisation de ces moyens d’existence, manger, faire des enfants, c’est du domaine de la vie privée des ménages prolétaires, pas du capitalisme. Les prolétaires ne sont pas un bétail qui appartiendrait aux capitalistes et que les capitalistes devraient donc élever en s’occupant de leur reproduction4. Quand Marx dit (au chapitre 21) que le capitaliste « peut faire confiance à l’instinct de conservation et à l’instinct sexuel des ouvriers », on peut trouver à ça le ton d’une boutade, mais c’est à la base de sa conception matérialiste de l’histoire. Nous sommes un animal à reproduction sexuée et ce depuis bien avant le capitalisme..
Les capitalistes profiteraient d’un travail ménager qu’ils ne paient pasNon seulement le capital ne s’occupe pas de reproduire la force de travail (il abandonne ça au ménage), mais, dit-on, il ne paie pas le travail ménager, lequel est pourtant essentiel au fonctionnement du capitalisme, puisqu’il produit la force de travail. C’est ne pas comprendre que sous le capitalisme, jamais aucun travail n’est payé. Ce que les capitalistes paient, c’est la force de travail, et ils la paient en moyens d’existence (en salaire qui permet de les acheter). Comme la valeur de la force de travail, ce sont les moyens d’existence du ménage et de sa reproduction (pas seulement la reproduction quotidienne de la force de la travailleuse ou du travailleur), le travail ménager est tout aussi payé que le travail à l’usine. (Il est payé ni plus ni moins indirectement que le travail à l’usine : il est payé par les moyens d’existence du ménage, sous forme de salaire permettant de les acheter.) Les capitalistes prennent entièrement en charge (bien ou mal, c’est une autre question) les moyens d’existence du ménage, en échange de la force de travail. Exiger que le travail ménager soit payé au même titre que le travail à l’usine revient à demander que les capitalistes paient en double les moyens d’existence du ménage5.
Le travail ménager serait un prolongement négligé, oublié de la productionPour prendre une distance momentanée avec « le travail non payé des femmes », supposons un travailleur masculin logé, nourri, blanchi dans une pension de famille, qu’il paie avec son salaire. « Ah, mais, dira-t-il, c’est pas tout ça. L’agent n’est pas tout. Il faut encore le matin que je me lave les dents et que je m’habille, et, ça, le capitaliste l’oublie. Il ne prend pas entièrement sa responsabilité dans la reproduction de la force de travail. Il m’en laisse une partie sur le dos sans compensation. » Pensez-vous que ce type exagère, qu’il est fou ? Je ne sais ce que vous en pensez, mais c’est certainement mon opinion sur Sivia Federici et autres.
Il faut lier à cela la question de savoir si ce travail crée de la valeur. [Ici, je dois encore développer et faire le lien à l’abondante littérature là-dessus.] L’essai le plus poussé, à mes yeux le plus sérieux théoriquement, le plus inventif, le plus élégant — bien que complètement dans l’erreur —, me semble celui que Lise Vogel, en 1983, tente de fonder sur la notion de travail nécessaire chez Marx. J’ai fait de cet essai de Lise Vogel dans son livre de 1993 (réédité en 2013) une recension exceptionnellement longue, détaillée, argumentée, que je ne vais pas reprendre ici, mais qu’il faut aller lire, en particulier sur le travail domestique. Cette discussion de la tentative de Vogel est presque aussi longue que le présent essai sur le féminisme marxiste.
Travail ménager et valeur de la force de travailLe volume de travail ménager et la valeur de la force de travail sont en quelque sorte en situation de vases communicants. Plus exactement, il faudrait lier volume de travail ménager à la quantité et à la qualité de valeurs d’usage que l’on peut obtenir avec le salaire qui paie la valeur de la force de travail. L’augmentation de la valeur de travail, ou l’augmentation de productivité qui permet, à valeur égale, d’acquérir plus de valeurs d’usage, ou les deux augmentations réunies, donnent au ménage plus de moyens, moyens qui peuvent alléger le travail ménager. Je pense au travail ménager au sens large, à la reproduction de la force de travail, y compris faire des enfants. Si on touche plus de salaire, on peut payer avec son salaire net plus de services marchands, comme une crèche. Si le salaire augmente, plus de salaire indirect peut aller à des services publics qui allègent le travail ménager. En fin de compte, la lutte pour un travail ménager allégé, plus facile à concilier avec le travail à l’extérieur de l’homme et de la femme, grâce à plus de biens et services marchands et non marchands, c’est une lutte pour revaloriser la force de travail, c’est une lutte salariale.