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Dominique Meeùs
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Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, 2003

Moses I. Finley, Démocratie antique et démocratie moderne, Petite Bibliothèque Payot Histoire 35, Éditions Payot & Rivages, Paris , 2003, 181 pages, ISBN : 978-2-228-89751-8.
Précédé de Tradition de la démocratie grecque, 2003, par Pierre Vidal-Naquet .
Traduit de Democracy Ancient and Modern, 1973, par Monique Alexandre .

Considérations très fines sur la démocratie grecque, l’impérialisme athénien, le procès de Socrate.

Sur la proposition d’un devin de profession nommé Diopeithès, l’Assemblée vota une loi selon laquelle c’était un délit majeur que d’enseigner l’astronomie ou de nier l’existence du surnaturel 11. On ne connaît de façon certaine ni les termes précis de la loi, ni la date de sa promulgation, ni le détail des poursuites qui s’ensuivirent. Elle fut votée à une date qui se situe entre 432 av. J.-C. et 430 ou 429, c’est-à-dire soit juste avant, soit très tôt après le début de la guerre [du Péloponnèse], dans la période même où Aristophane fit des débuts sur la scène.

La première victime fut le très remarquable mathématicien et philosophe, Anaxagore de Clazomènes ; il n’était pas citoyen athénien et il échappa au châtiment en fuyant la cité. Anaxagore enseignait que le soleil n’était pas une divinité, mais, comme la lune et les étoiles, une pierre chauffée au rouge, et cela explique comment des esprits orthodoxes pouvaient établir un lien entre l’astronomie et le fait de ne pas croire au surnaturel. Anaxagore était aussi l’un des intimes de Périclès, ce qui a amené quelques historiens à avancer que derrière Diopeithès, se tenaient des adversaires politiques de Périclès, qui attaquaient l’homme politique inattaquable, indirectement, à travers ses amis, mais cela me paraît méconnaître, pour parler en termes de rationalisme moderne, la puissance des antiques frayeurs face au surnaturel. Une hypothèse plus séduisante c’est que la loi fut consécutive à l’attaque d’épidémie de peste qui, dans les premières années de la guerre, tua, en quatre ans, un tiers du corps civique 12. Rien ne suscite dans les masses d’aussi fortes frayeurs qu’une peste et un tremblement de terre et ne provoque des réactions aussi aveugles et aussi violentes, encore de nos jours, dans de nombreuses parties du monde.

P. 138-140.

Un demi-siècle plus tôt [que le procès de Socrate en 399], l’enseignement scolaire en Grèce se limitait aux seules matières de base : la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Au-dessus de ce niveau, il n’y avait d’instruction en bonne et due forme que pour la musique, l’athlétisme, l’équitation et la préparation militaire. Les hommes de la génération de Périclès et de Sophocle apprenaient tout le reste en menant une vie active de communauté : lors des repas du soir, au théâtre durant les fêtes religieuses, sur la place de la ville, aux séances de l’Assemblée — en bref de leurs parents et de leurs aînés. Or Mélétos répète avec insistance, dans la version de Xénophon, que c’est là ce qu’ils devraient faire.

Puis, vers le milieu du Ve siècle av. J.-C., survint une révolution dans l’éducation grecque, qui eut pour centre Athènes. Des enseignants professionnels firent leur apparition, on les appelait les sophistes ; ils offraient une instruction en rhétorique, philosophie et politique aux jeunes gens qui avaient le loisir nécessaire pour étudier et les moyens de payer des honoraires considérables, les fils de riches citoyens, dont certains finirent par être d’actifs partisans du coup d’État oligarchique en 411 et des Trente Tyrans en 404. Cela ne veut pas dire que les sophistes étaient tous anti-démocrates ou partageaient les mêmes vues politiques — Protagoras, nous l’avons vu, a formulé une théorie de la démocratie — mais ils avaient en commun une même méthode d’enquête, qui entraînait chez certains disciples une attitude étonnamment nouvelle. Toutes les croyances et institutions, affirmaient-ils, doivent être analysées rationnellement ; et elles doivent, si nécessaire, être modifiées ou rejetées. À lui seul, le caractère vénérable des institutions ne suffisait plus à les protéger : la morale, les traditions, les croyances et les mythes ne devaient plus être transmis de génération en génération automatiquement, sans changement ; ils devaient être passés au crible de la raison.

Inévitablement, de tels enseignements inspiraient à bien des gens aversion et méfiance. Une sorte d’obscurantisme se développa en réaction.

P. 148-149.

Et par la suite, le climat sinistre s’éclaircit nettement, si bien que Platon put bientôt fonder sa propre école à Athènes, l’Académie, où il enseigna sans interruption, pendant plus de trente ans. Ce que Platon enseigna, je n’ai guère besoin de le dire, était hostile, au sens le plus profond, aux croyances et aux valeurs athéniennes traditionnelles. C’est l’ironie ultime de toute cette tragique histoire.

Nous n’en avons pas encore fini avec les ironies. Pour Platon, la condamnation de Socrate symbolisait le caractère pernicieux de toute société ouverte ou libre, et pas seulement d’une société démocratique. Et Platon, persuadé qu’il était de l’existence d’Absolus, et de l’obligation pour l’État de réaliser la perfection morale de ses citoyens, persista toute sa vie dans son opposition à une société ouverte. Dans son dernier ouvrage, le plus long, les Lois, écrit presque un demi-siècle après la mort de Socrate, il recommanda pour la récidive d’impiété la peine de mort (907 D-909 D). « Platon a trahi Socrate », tel fut le commentaire lapidaire de sir Karl Popper 18.

P. 151-152.
Acheté chez Pêle-Mêle à Bruxelles le samedi 14 avril 2018.
Notes
11.
La seule étude complète des procès d’impiété à Athènes qui eurent lieu après la promulgation de cette loi est celle de E. Derenne, « Les procès d’impiété intentés aux philosophes à Athènes » (Bibliothèque de la faculté de philosophie et lettres de l’université de Liège, vol. 45, 1930.)
12.
F. E. Adcock, dans la Cambridge Ancient History, vol. 5 (1937), p. 478.
18.
The Open Society and its Ennemies, 4e édition, Londres, 1962, I, p. 194.