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Bunge, M. (2008). Le matérialisme scientifique S. Ayache, P. Deleporte, É. Guinet & J. Rodriguez Carvajal, Trans. Paris: Éditions Syllepse.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2017-04-01 21:24:07 Pop. 0%
      Il y a deux ensembles principaux de solutions au problème de la nature de l’esprit : le monisme psychoneural et le dualisme psychoneural. Alors que, selon le premier, dans un certain sens, l’esprit et le cerveau ne font qu’un, selon le dualisme ce sont des entités séparées. Toutefois, il y a des différences considérables entre les composantes de chacun des deux ensembles de solutions au problème corps-esprit. Ainsi, le monisme psychoneural se compose des doctrines alternatives suivantes : le panpsychisme (« Tout est mental »), le monisme neutre (« Le physique et le mental sont autant d’aspects ou de manifestations d’une seule entité »), le matérialisme éliminativiste (« Rien n’est mental »), le matérialisme réductionniste (« L’esprit est physique ») et le matérialisme émergentiste (« L’esprit est un ensemble de fonctions ou d’activités cérébrales émergentes »). De même, le camp dualiste est divisé en cinq sectes : l’autonomisme (« Le corps et l’esprit sont indépendants l’un de l’autre »), le parallélisme (« Le corps et l’esprit sont parallèles ou synchrones l’un à l’autre »), l’épiphénoménalisme (« Le corps affecte ou est la cause de l’esprit »), l’animisme (« L’esprit affecte, cause, anime ou contrôle le corps »), et l’interactionisme (« Le corps et l’esprit interagissent »).
     Aucune de ces conceptions n’est bien claire ; aucune d’entre elles n’est à proprement parler une théorie, c’est-à-dire un système hypothético-déductif avec un énoncé clair des postulats, des définitions et des conséquences logiques qu’on en tire. Chacune de ces conceptions sur la nature de l’esprit n’a donné lieu qu’à des formulations purement verbales et plus soucieuses de soumission à l’idéologie que de la prise en compte des données et des modèles produits par les neuroscientifiques et les psychologues. En particulier, bien qu’il y ait quantité d’arguments pour et contre la prétendue théorie de l'identité, ou théorie matérialiste de l’esprit, personne ne semble avoir produit complètement une telle théorie au sens strict du terme « théorie ». Tout ce dont nous disposons, en plus d’un certain nombre de modèles psychophysiologiques portant sur quelques fonctions mentales particulières, c’est une hypothèse programmatique — à savoir que l’esprit est un ensemble de fonctions cérébrales. Il est certain que cette hypothèse a eu un pouvoir heuristique énorme en guidant la recherche en neurophysiologie des processus mentaux. Elle est pourtant insufïisante parce que les scientifiques ont besoin d’une formulation plus explicite de la thèse selon laquelle ce qui « manifeste de l’esprit », c’est le cerveau, et parce que les philosophes trouveraient plus facile d’évaluer les assertions de la « théorie » de l’identité psychoneurale si elle était formulée avec quelque précision et avec un certain nombre de détails.
     Ce chapitre essaie précisément de remplir cet objectif en ce qui concerne une théorie particulière de l’identité psychoneurale, à savoir le matérialisme émergentiste. Il s’agit de la conception selon laquelle les états mentaux et les processus mentaux, tout en étant des activités cérébrales, ne sont pas simplement physiques ou chimiques ni même cellulaires, mais sont des activités spécifiques aux assemblages complexes de neurones. Ces systèmes, qui ont évolué chez certains vertébrés supérieurs, sont fixes (Hebb 1949) ou mobiles (Craik 1966, Bindra 1976). Ce chapitre est fondé sur un autre travail, plus complet et plus formel (Bunge 1980), qui utilise lui-même des concepts clés élucidés ailleurs (Bunge 1977a, 1979), particulièrement ceux de système, de biosystème et de biofonction. Seule l’ossature de la théorie est présentée ici.
      Le rejet du dualisme psychoneural n’oblige pas à adopter le matérialisme éliminativiste (ou physicalisme). La psychobiologie suggère non seulement le monisme psychoneural — la stricte identité entre les événements mentaux et des événements cérébraux — mais aussi l’émergentisme, ou la thèse selon laquelle les activités mentales sont une propriété émergente possédée seulement par les animaux dotés d’un système nerveux plastique très complexe. Cette capacité confère à ses possesseurs des avantages tellement décisifs, et elle est reliée à tellement d’autres propriétés et d’autres lois (physiologiques, psychologiques et sociales), que l’on est fondé à affirmer que les organismes qui en sont dotés constituent un niveau en eux-mêmes : celui des psychosystèmes. Mais évidemment ceci ne signifie pas que les esprits constituent un niveau ou un « monde » en eux-mêmes, et ceci simplement parce qu’il n’y a pas d’esprits désincamés (ni même incarnés), mais seulement des corps qui pensent.
     En d’autres termes, on peut dire que le mental est émergent relativement à ce qui est physique ou chimique, sans réifier le mental, c’est-à-dire qu’on peut considérer que l’esprit n’est pas une entité composée de choses de niveau inférieur — encore moins une entité composée d’aucune espèce d’entités — mais un ensemble de fonctions (activités, processus) de certains systèmes neuraux, que les neurones individuels ne possèdent pas. Et ainsi le matérialisme émergentiste (ou systémiste), à la différence du matérialisme éliminativiste, est à nos yeux compatible avec le pluralisme général, ou l’ontologie qui proclame la diversité qualitative et la mutabilité de la réalité (Bunge 1977c).
      Une culture, en fait, est un système concret (matériel) enchâssé dans un système plus large — une société — et elle est composée de personnes vivantes engagées dans des activités de divers types, qui toutes mettent en jeu le néocortex du cerveau, dont certaines transcendent le niveau biologique et qui en dernière analyse sont toutes sociales, dans la mesure où elles impliquent l’ensemble de la société.
Changeux, J.-P. (2002). L’homme de vérité M. Kirsch, Trans. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2016-05-30 21:00:01 Pop. 0%
      Noam Chomsky (1995) allait encore plus loin et émettait des doutes sur l’ensemble de l’entreprise d’investigation naturaliste du langage. pour lui, « en raison des limites biologiques » de notre cerveau, le langage et sa générativité relèveraient probablement de « secrets ultimes de la nature » qui « demeureront à jamais » dans l’ « obscurité ».
      Chez tous les sujets, écouter la langue maternelle active systématiquement le même ensemble d’aires, incluant en particulier le lobe temporal gauche. En revanche, l’écoute de la seconde langue mobilise des structures très variables selon les sujets, incluant aussi bien des aires temporales gauches et droites, que des aires frontales parfois limitées uniquement à l’hémisphère droit.
     Dans une autre série d’expériences, la même méthode a été employée avec des sujets bilingues, mais on leur demandait maintenant de produire sans les prononcer — donc de manière tacite — des phrases dans la première ou la deuxième langue. À nouveau, des territoires corticaux comme l’aire de Broca étaient activés de façon différente par la première et par la deuxième langue. Ces travaux apportent une démonstration anatomique claire de la trace neuronale « épigénétique » associée à l’apprentissage du langage, étant bien entendu que l’on ne parle pas une deuxième langue avec la même aisance que sa langue maternelle.
      Le second exemple est celui de l’illettrisme […] Sur le plan comportemental, l’usage du langage parlé est très semblable chez les sujets illettrés et chez les sujets sachant lire et écrire. Pourtant, les illettrés présentent une particularité étonnante, qui concerne une tâche très particulière dans le traitement phonologique de la parole. S’ils répètent avec facilité des mots ayant un sens, ils éprouvent des difficultés considérables à le faire face à des mots qui en sont dépourvus, ou pseudo-mots. La tomographie par émission de positrons révèle des différences très nettes entre les cerveaux de personnes alphabétisées et de personnes illettrées à qui l’on demande de répéter des pseudo-mots, alors que les différences ne sont pas significatives lorsqu’on leur fait répéter des mots ayant un sens […] Parmi les territoires corticaux plus fortement activés par des mots réels que par des pseudo-mots chez les sujets alphabétisés par rapport aux illettrés, on compte notamment l’opercule frontal droit et l’insula antérieure, le cortex cingulaire antérieur gauche, le putamen/pallidum gauche, le thalamus antérieur et l’hypothalamus, ainsi que le cervelet médian.
     De même, le corps calleux, région de passage des fibres reliant un hémisphère à l’autre, paraît à certains niveaux plus mince chez les sujets illettrés. Le fait d’apprendre ou non à lire et à écrire au cours de l’enfance a donc un impact considérable sur l’organisation fonctionnelle du cerveau adulte.
     L’acquisition de la lecture et de l’écriture par l’enfant exploite les capacités épigénétiques du cerveau à mémoriser de nouvelles compétences au cours de son développement. L’étude des lésions, notamment, a permis de mettre en évidence une interaction forte entre le traitement, par l’adulte, du langage oral et du langage écrit. Tout se passe comme si l’acte d’écrire mobilisait de façon tacite les voies du langage oral. De même, la lecture mobilise les voies de traitement du langage oral et, parmi elles, celles qui sont concernées par le traitement phonologique de mots nouveaux. Fait intéressant, l’absence d’expérience de la lecture altère la « stabilisation sélective » de cette voie phonologique spécifique aux mots nouveaux. Apprendre à lire et à écrire laisse dans le cerveau de l’enfant des traces épigénétiques profondes qui persisteront jusqu’à l’âge adulte.
      Dans certains cas de cécité précoce, les techniques d’imagerie cérébrale révèlent une extension significative du cortex pariétal somato-sensoriel de l’hémisphère gauche, après un an d’entraînement intensif au braille. Cette aire est concernée en particulier par la perception tactile de l’espace. La trace est stable et persiste pendant plusieurs années. Mais l’imagerie fonctionnelle révèle également un phénomène inattendu : une forte activation des aires visuelles primaires et secondaires du cortex occipital, dont on sait qu’elles sont spécialisées dans la vision chez les sujets voyants. À la suite de l’acquisition du braille, les aires visuelles des sujets aveugles deviennent capables de recevoir et de traiter des informations tactiles. De plus, la stimulation magnétique transcrânienne, nouvelle technique utilisée pour inactiver de façon réversible des aires délimitées du cortex, perturbe considérablement la lecture en braille quand on l’applique au niveau du cortex somato-sensoriel et aussi au niveau du cortex visuel strié chez le malvoyant. Dans le premier cas, la détection des mots en braille est perturbée, quel que soit le sens des mots. Dans le second cas, les sujets détectent le braille, mais sont incapables de dire si le texte a un sens ou non. Dans les deux cas, l’apprentissage de l’écriture braille produit un changement caractéristique de la connectivité cérébrale. Le modèle le plus plausible, sinon le seul, pour rendre compte de ces résultats remarquables, pose qu’à la naissance des connexions fonctionnelles existent déjà entre les cortex somato-sensoriel et visuel ainsi qu’entre le thalamus non visuel et le thalamus visuel. L’apprentissage du braille aurait pour effet de sélectionner mais aussi d’amplifier par bourgeonnement les branchements terminaux des axones de ces voies préexistantes au bénéfice de la lecture tactile.
      Cette analyse ne met pas fin au débat entre nature et culture, mais elle le replace dans une perspective nouvelle. On ne peut plus désormais parler d’inné et d’acquis sans prendre en compte à la fois les données du génome, leur mode d’expression au cours du développement, l’évolution épigénétique de la connectivité sous ses aspects anatomiques, physiologiques et comportementaux. Cela peut paraître très difficile, voire presque impossible, surtout dans le cas du cerveau humain. Pourtant, cette conception du gène et de son expression, à la fois multidimensionnelle, non linéaire et hautement contextualisée, remet en cause des formulations qui ont un impact social très fort : comme les « gènes du bonheur » ou, au contraire, de « la nature strictement constructive du développement mental », dans le premier cas, on omet l’épigenèse, dans le second, la génétique.
     Le développement du cerveau humain se caractérise fondamentalement par cette « ouverture de l’enveloppe génétique » à la variabilité épigénétique et à l’évolution par sélection, celles-ci étant rendues possibles par l’incorporation dans le développement synaptique d’une composante aléatoire au sein des enchaînements de croissance synaptique en cascade qui vont des débuts de l’embryogenèse jusqu’à la puberté.
     Chaque « vague » successive de connexions, dont le type et la chronologie sont encadrés par l’enveloppe génétique, est sans doute en corrélation avec l’acquisition de savoir-faire et de connaissances particuliers, mais aussi avec la perte de compétences […] Le savoir inné et l’apprentissage épigénétique se trouvent étroitement entrelacés au cours du développement pré- et postnatal, où se manifestent l’acquisition de savoir-faire et de connaissances, l’entrée en action de la conscience réflexive et de la « théorie de l’esprit », l’apprentissage du langage, des « règles épigénétiques » et des conventions sociales. L’épigenèse rend possibles le développement de la culture, sa diversification, sa transmission, son évolution. Une bonne éducation devrait tendre à accorder ces schémas de développement avec le matériel pédagogique approprié que l’enfant doit apprendre et expérimenter. Petit à petit se met en place ce que Pierre Bourdieu appelle l’« habitus » de chaque individu, qui varie avec l’environnement social et culturel, mais aussi avec l’histoire particulière de chacun. Le caractère unique de chaque personne se construit ainsi comme une synthèse singulière de son héritage génétique, des conditions de son développement et de son expérience personnelle dans l’environnement social et culturel qui lui est propre.
     Du point de vue plus général de l’acquisition des connaissances, le savoir inné et la plupart des dispositions innées à acquérir des connaissances et à en mettre à l’épreuve leur vérité de manière consciente se sont développés à travers l’évolution des espèces au niveau de l’enveloppe génétique. Par ailleurs, la durée exceptionnellement longue de l’évolution épigénétique dont dispose le cerveau humain a permis une « incorporation » dans le cerveau de caractéristiques du monde extérieur sous forme de « savoir épigénétique ». Inversement, c’est aussi ce qui a rendu possible la production d’une mémoire culturelle qui ne dépende pas directement des limites intrinsèques du cerveau humain et puisse être transmise de manière épigénétique au niveau du groupe social.
      Si énigmes et problèmes subsistent […] cela ne devrait pas nous dissuader de nous intéresser en particulier à ce que Voltaire appelait la « matière pensante ». Bien au contraire. Car la chimie du cerveau ne présente guère d’ambiguïté à cet égard. Elle est constituée des mêmes éléments que la matière inorganique, et ceux-ci sont assemblés de façon à former des molécules organiques.
      Dans le cerveau humain, on compte environ cent milliards de neurones et de l’ordre de un million de milliards de connexions entre neurones.
      Curieusement, la neuroscience a été imprégnée pendant des dizaines d’années par une philosophie empiriste tacite. Elle était déjà présente dans les premières recherches sur l’arc réflexe […] Pavlov produisait des réponses conditionnées […] Il affirmait ainsi que, pour construire un réflexe conditionné, le cerveau « devait être dégagé de toute autre activité nerveuse ». Jusqu’à une époque récente, les enregistrements électrophysiologiques standard consistaient le plus souvent en des réponses évoquées, c’est-à-dire provoquées par des stimuli issus du monde extérieur, chez des animaux anesthésiés.
     Ce modèle semble aujourd’hui bien naïf et certainement trop simple. En réalité, le cerveau se comporte naturellement comme un système autonome qui projette en permanence de l’information en direction du monde extérieur, au lieu de recevoir passivement son empreinte. […] L'activité intrinsèque spontanée du cerveau est l’une de ses composantes majeures.
      Il [le cerveau] ne fonctionne pas comme une machine traitant passivement des informations venues de l’extérieur. Il opère également dans le sens inverse, comme un producteur de représentations qu’il projette sur le monde extérieur. L’activité spontanée d’ensembles spécialisés de neurones pousse l’organisme à continuellement explorer et à tester l’environnement physique, social et culturel, à se saisir des réponses et à les confronter à ce qu’il possède en mémoire. En conséquence, le cerveau développe d’étonnantes capacités d’ « autoactivation » et, par là, d’auto-organisation. C’est dans ce sens que j’applique le terme « motivation » à un réseau de neurones. Système ouvert et motivé, le cerveau fonctionne en permanence sur le mode de l’exploration organisée. Voilà qui pourrait rappeler le Bergson de La Pensée et le Mouvant. Mais, ici, il n’est fait aucune référence à une quelconque métaphysique spiritualiste. Bien au contraire. Ces propriétés d’ouverture et de motivation relèvent sans ambiguïté de l’organisation matérielle et du fonctionnement du réseau neuronal.
      Certains auteurs ont contesté le concept même de représentation, en soulignant qu’aucun objet du monde extérieur n’a jamais été présent ou ne sera jamais re-présenté en nous sous quelque forme que ce soit. Ils soutiennent qu’il y aurait dans les significations communes et dans la connaissance en général quelque chose d’immatériel qui échapperait à jamais à l’explication scientifique.
     Je défends ici la thèse opposée : on devrait pouvoir identifier dans le cerveau cet « élément commun » qui conduit selon Wittgenstein des individus à se comporter de la même manière. Dans un chapitre suivant (chapitre 6), je rouvrirai le débat à propos du fait que les connexions entre neurones peuvent varier considérablement d’un cerveau à l’autre, même dans le cas de vrais jumeaux. Il reste que ces systèmes de connexion différents peuvent produire les mêmes relations entre entrée et sortie, ou encore conduire aux mêmes actions sur le monde. Le problème se pose donc de savoir comment s’établissent des cartographies communes, ou des « constantes » partagées, pour les mêmes significations ou les mêmes connaissances, dans des cerveaux individuels très variables.
Changeux, J.-P. (1984). L’homme neuronal 5th ed. Paris: Fayard.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-01-02 15:35:12 Pop. 0%
      Les sciences de l’homme sont à la mode. On parle et on écrit beaucoup, que ce soit en psychologie, en linguistique ou en sociologie. L’impasse sur le cerveau est, à quelques exceptions près, totale. Ce n’est pas un hasard. L’enjeu paraît beaucoup trop important pour cela. Cette négligence délibérée est cependant de date relativement récente. Est-ce par prudence ? Peut-être craint-on que les tentatives d’explication biologique du psychisme ou de l’activité mentale ne tombent dans les pièges d’un réductionnisme simpliste ? Alors on préfère déraciner les sciences humaines de leur terreau biologique. Conséquence surprenante : des disciplines au départ « physicalistes », comme la psychanalyse, en sont venues à défendre, sur le plan pratique, le point de vue d’une autonomie quasi complète du psychisme, revenant à leur corps défendant au traditionnel clivage de l’âme et du corps.
      L’Homme neuronal est né en 1979 d’un entretien avec Jacques-Alain Miller et ses collègues de la revue 0micar?, devenue entre-temps l’Âne. Ce dialogue à bâtons rompus entre psychanalystes et neurobiologistes eut le mérite de démontrer, contre toute attente, que les protagonistes pouvaient se parler, même s’entendre. On oublie souvent que Freud était neurologue de métier mais, depuis son Esquisse d’une Psychologie scientifique de 1895, les multiples avatars de la psychanalyse ont coupé celle-ci de ses bases proprement biologiques. Ce dialogue renoué avec les sciences « dures » est-il le signe d’une évolution des idées, d’un retour aux sources, voire, pourquoi pas, d’un nouveau départ ?
     Autre signe positif de cette rencontre : elle a permis de mesurer la distance qui reste à parcourir pour que ces échanges de vues deviennent constructifs et qu’une synthèse enfin émerge. Peut-être le moment est-il venu de réécrire l’Esquisse, de jeter les bases d’une biologie moderne de l’esprit ?
      Le cerveau, machine à penser ? Bergson, dans Matière et Mémoire, écrivait que « le système nerveux n’a rien d’un appareil qui servirait à fabriquer ou même à préparer des représentations ». La thèse développée dans ce chapitre est l’exact contre-pied de celle de Bergson.
Coppens, Y. (2008). L’histoire de l’homme: 22 ans d’amphi au collège de france. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Added by: Dominique Meeùs 2012-12-22 18:13:24 Pop. 0%
      En ce qui concerne le pourquoi, que nos disciplines sont tout à fait en mesure d’aborder contrairement à ce qui est frileusement dit parfois, il convient de différencier la raison pour laquelle les hommes fabriquent des outils, de plus en plus d’outils, des outils de plus en plus variés, de la raison pour laquelle un type d’Homme se met à fabriquer un certain type d’outils.
     C’est une évidence de dire que le corps redressé libérant en partie, puis complètement, les mains de la locomotion, ces extrémités des membres antérieurs au premier rayon opposable ont pu se saisir d’objets : le développement du système nerveux central aidant, un beau jour, un Australopithèque a délibérément (ou par accident) changé la forme de ces objets pour les rendre plus efficaces pour accomplir les tâches auxquelles il les destinait ; et à partir de ce moment-là, Préhumains puis Hommes n’ont plus cessé d’agir sur le monde et de le transformer à leur profit. Et l’échange permanent cerveau, main, c’est-à-dire outils, et langage, c’est-à-dire société, n’a plus cessé de se faire, multipliant et diversifiant de manière autocatalytique et amplifiée les outils qui se sont conservés pour notre réflexion.
     Les études de micro-usure des parties utilisées des outils ont permis quant à elles de répondre de mieux en mieux à l’autre pourquoi, passant de simples classifications construites sur les formes à des rangements solidement basés sur les fonctions ; grâce aux nombreuses expérimentations et à leurs examens au microscope optique ou même plus magnifiant, les cicatrices de la taille de la viande, de la peau, des cuirs, de l’os, du bois (de renne ou d’arbre), des plantes, mais aussi les polissages, les stries, les émoussés, les écaillures se sont en effet inscrits de telle manière dans l’outil que leur lecture a été celle des diverses activités évidemment croissantes des Hommes. Pour la première fois par exemple, on a pu dire à coup sûr qu’un grattoir avait gratté ou qu’un racloir avait raclé (ou pas) !
de Duve, C. (1996). Poussière de vie: Une histoire du vivant A. Bucher & J.-M. Luccioni, Trans. Paris: Fayard.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2013-12-01 13:57:32 Pop. 0%
      En revanche, les savanes, étendues à ciel ouvert qui gagnaient sur les anciens espaces boisés, avaient bien des richesses à offrir à des créatures susceptibles de s’y adapter. Le bipédisme, auquel les ancêtres voisins du chimpanzé s’étaient déjà essayés, fit l’affaire. Il permettait à ces animaux de rester en position debout et d’acquérir ainsi une meilleure vision de leurs proies et de leurs ennemis à travers les herbes hautes ; et surtout, il libérait les mains.
     Observez les chimpanzés aujourd’hui, et vous comprendrez tout ce que les ancêtres que nous partageons avec eux avaient probablement réussi à faire avec leurs mains : porter leurs petits, se toiletter, ouvrir leur chemin à travers les fourrés, ramasser la nourriture, cueillir les baies et autres friandises, éplucher les bananes, porter les aliments à leur bouche, saisir leurs partenaires en amour, combattre leurs ennemis et leurs rivaux, chasser, faire des gestes, émettre des signaux et même utiliser des pierres et des bâtons comme armes ou comme moyen de se procurer la nourriture. Observez leurs yeux attentifs, leurs sourcils froncés, la moue de leurs lèvres lorsque leurs mains sont occupées à réaliser quelque opération délicate et manifestement réfléchie, et vous pourrez, avec un peu d’imagination, apercevoir les rouages d’une pensée en action sous ce front oblique. Ce qui s’est passé dans la jungle africaine il y a six millions d’années a joué un rôle essentiel dans l’apparition de la pensée humaine. Du cerveau à la main et, en retour, de la main au cerveau, ainsi s’initia un va-et-vient d'impulsions, s’amplifiant de lui-même, qui allait changer le monde.
de Duve, C. (2013). Sept vies en une: Mémoires d’un prix nobel. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Added by: Dominique Meeùs 2013-01-13 09:54:03 Pop. 0%
      Au moment où j’écris ces pages, l’humanité vient d’entrer dans une phase critique de son existence, peut-être fatale, non pas suite à un échec, mais à cause d’un succès excessif. Quand je suis né, la population du globe comptait moins de deux milliards d’individus. Elle dépasse les sept milliards aujourd’hui, faisant peser sur l’avenir du monde des menaces qui risquent de devenir bientôt intolérables. Ces menaces ont des noms : perte de biodiversité, déforestation, désertification, changement climatique, épuisement des ressources naturelles, raréfaction des sources d’énergie, pollution de l’environnement, mégapoles surpeuplées, conflits et guerres, avec, comme cause commune l’expansion démographique. Je me borne à les mentionner, vu la place abondante qui leur est accordée dans les médias. Mon propos est plutôt d’en analyser les causes.
     Je le fais en biologiste, qui voit dans l’état actuel du genre humain la conséquence de propensions qui ont été imprimées dans les gènes par la sélection naturelle. Remontons quelque cent mille ans en arrière, à l’époque où nos ancêtres parcouraient les forêts ou la savane africaines, par petites bandes de trente à cinquante individus en moyenne, avec comme objectif principal survivre et se reproduire en utilisant au mieux les ressources de leur environnement. Pour réussir dans une telle entreprise, le chacun-pour-soi était de mise, mais tempéré par l’existence en groupes, au sein desquels il était plus avantageux de s’entraider que de se chamailler. D’où l’inscription dans le génome humain de l’égoïsme de groupe qui était favorable à nos ancêtres et ne s’est pas révélé depuis suffisamment nuisible pour en être extirpé.
     Le groupe dont je parle n’était pas le seul à tenter de survivre au cœur de l’Afrique. D’autres groupes semblables lui faisaient concurrence pour les meilleurs terrains de chasse et de cueillette et pour les conditions de climat et d’environnement les plus favorables, sans compter les femelles les plus désirables. À l’égoïsme à l’intérieur des groupes s’est donc ajoutée l’hostilité agressive entre groupes concurrents.
     Le temps a peu changé ces traits du patrimoine génétique humain. L’égoïsme de groupe et l’hostilité entre groupes restent de mise. Seuls les groupes ont changé. Ce sont moins des familles, des tribus ou des clans unis par des liens de parenté, mais plutôt des associations plus larges liées par l’ethnie, la nationalité, le territoire, la langue, la culture, l’appartenance politique, la religion, la profession, l’intérêt, le sport ou tout autre point commun qui les singularise et les différencie des « autres ». L’hostilité entre ces groupes continue de se manifester sous la forme de confrontations, allant de la joute pacifique aux conflits les plus meurtriers, que l’expansion démographique ne fait qu’exacerber.
      Ces considérations m’ont amené à m’intéresser au fonctionnement du cerveau. ]’ai lu Jean-Pierre Changeux, Gérald Edelman, Francis Crick et les autres spécialistes de la question et tenté de suivre les débats intenses qui mettent aux prises les neurobiologistes, les spécialistes des sciences cognitives, les psychologues et les philosophes sur la nature de la conscience, considérée par les uns comme l’agent actif de délibération et de décision révélé par notre intuition et, par les autres, comme un simple « épiphénomène », une émanation passive des processus neuronaux sous-jacents qui exécutent tout le travail sans être influencés par elle. Malgré le sentiment que j’ai d’être aux commandes, je suis de plus en plus impressionné par les indices qui paraissent démontrer que mes neurones font tout sans demander mon avis.
Edelman, G. M., & Tononi, G. (2000). Comment la matière devient conscience J.-L. Fidel, Trans. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2016-05-30 19:22:45 Pop. 0%
      Le cerveau humain adulte pèse environ 1,5 kilogramme et contient environ cent milliards de cellules nerveuses ou neurones. La structure la plus récente par son évolution, le cortex, contient environ trente milliards de neurones et un million de milliards de connexions ou synapses.
      Des systèmes philosophiques entiers se sont édifiés sur la seule base de la phénoménologie subjective — c’est-à-dire sur l’expérience consciente d’un seul individu enclin à la philosophie. Voilà qui témoigne de l’arrogance humaine. Comme le vit bien Descartes, qui en fit son point de départ, cette arrogance est en partie justifiée, puisque notre expérience consciente est la seule ontologie sur laquelle nous ayons des preuves directes. Cela engendre un curieux paradoxe, Schopenhauer l’avait bien saisi (Schopenhauer, 1813, 1889). L’immense richesse du monde phénoménologique que nous vivons — c’est-à-dire de l’expérience consciente en tant que telle — semble dépendre d’une apparente broutille au sein de ce monde, un peu de gélatine dans le crâne. Notre cerveau, qui joue un rôle mineur et fugace sur la scène de la conscience, au point même que la plupart d’entre nous n’en ont jamais vu, semble détenir la clé de tout le spectacle. Toute attaque de notre cerveau peut modifier pour toujours notre monde. Nous pouvons même être annihilés par une simple substance chimique, anesthésique ou toxique, agissant sur notre cerveau.
      Lorsqu’on contemple les modifications phénotypiques qui ont dû se mettre en place avant que le langage n’apparaisse ou ne soit inventé, la difficulté qu’on éprouve à reconstruire ses origines au cours de l’évolution ne devient que trop évidente. Premièrement, le précurseur des hominidés devait posséder une conscience primaire — c’est-à-dire une aptitude à, dans le présent remémoré, élaborer une scène dans laquelle des objets ou des événements à la fois liés et non liés entre eux, mais pris ensemble, avaient un sens au regard des valeurs et des souvenirs influencés par l’histoire de cet animal individuel. Une série de changements morphologiques ont ainsi conduit à la mise en place de la bipédie, de la possibilité de saisir des objets, liée à un sens tactile plus élaboré, et à la transformation du crâne. En même temps, ces modifications crâniennes ont permis que le larynx descende au cours du développement, libérant un espace au-dessus qui a permis de produire des sons de parole articulés. Aptes à communiquer, ces hominidés se sont servi de gestes et de sons pour développer des interactions sociales présentant un avantage sélectif pour la chasse et la reproduction.
     Et le cerveau ? C’est sans doute à cette époque que les structures corticales et sous-corticales permettant une riche catégorisation phonologique et la mémoire des sons de parole ont évolué. Cette étape cruciale dans l’émergence de la conscience de niveau supérieur a reposé sur l’apparition au cours de l’évolution de connexions réentrantes entre ces structures et les aires du cerveau responsables de la formation des concepts. Selon la théorie de la sélection des groupes de neurones, les répertoires des différentes aires cérébrales, opérant selon un principe de sélection, sont assez malléables pour s’adapter de façon somatique à une vaste gamme de changements phénotypiques corporels, comme l’émergence d’un espace supralaryngal. Cette plasticité résout un dilemme génétique et évolutif : des mutations corrélées et simultanées peuvent ainsi avoir lieu à la fois dans les parties altérées du corps et dans les cartographies neuronales altérées correspondantes. (Bien sûr, à la suite de l’ajustement somatique du cerveau à une mutation affectant le corps, des mutations ultérieures dans les gènes significatifs du point de vue neuronal ont pu s’accumuler au cours de l ’évolution pour le bénéfice de l’organisme.)
     Que faut-il pour que du sens et de la sémantique émergent des échanges ayant lieu au sein de la communauté de parole qui s’est développée chez les hominidés ? Premièrement, ces échanges doivent avoir des composantes affectives et émotionnelles liées au jeu des récompenses et des punitions. La relation émotionnelle précoce entre la mère et l’enfant et la toilette en sont probablement des prototypes, mais ce ne sont pas les seuls. Deuxièmement, la conscience primaire et les aptitudes conceptuelles devaient déjà être en place. (Avant le langage, les concepts dépendent de l’aptitude du cerveau à élaborer des « universaux » par le biais des cartographies de niveau supérieur de l’activité des cartes cérébrales perceptives et motrices.) Troisièmement, il faut que les sons deviennent des mots — des vocalisations développées au fil du temps au sein de l’histoire par ailleurs arbitraire d’une communauté de parole doivent être échangées et remémorées en liaison avec leurs référents. Enfin, certaines aires du cerveau doivent répondre à ces vocalisations, les catégoriser et connecter le souvenir de leur signification symbolique aux concepts, aux valeurs et aux réponses motrices. La valeur pour l’évolution de ces développements tient au souvenir des événements qui résulte des connexions réentrantes entre les aires qui médiatisent la mémoire pour les symboles de parole et les aires conceptuelles du cerveau.
      On suppose généralement que, du moins pour ce qui est de ses fonctions cognitives, le cerveau a fondamentalement à voir avec des représentations, et que ce que l’on stocke dans la mémoire est aussi une forme de représentations. Selon cette conception, la mémoire est l’enregistrement plus ou moins permanent de changements qui, quand ils sont traités correctement, permettent de ressaisir une représentation et, si nécessaire, d’agir sur elle. Les actes appris sont donc en eux-mêmes la conséquence de représentations qui stockent des procédures et des codes bien définis.
     L’idée que la mémoire est fondamentalement représentationnelle souffre d’un lourd défaut. Elle suggère une analogie facile avec les opérations informationnelles implantées par les humains dans les ordinateurs, mais cette analogie engendre plus de problèmes qu’elle n’en résout.
      Dans un cerveau complexe, la mémoire résulte de la correspondance sélective entre l’activité neuronale dispersée et constante et les signaux variés qui proviennent du monde, du corps et du cerveau lui-même. Les altérations synaptiques qui s’ensuivent affectent les réponses futures du cerveau individuel face aux signaux identiques ou différents. Ces changements se reflètent dans l’aptitude à répéter un acte physique ou mental au bout d’un certain temps, bien que le contexte ait changé, par exemple en « rappelant » une image. Il est important d’indiquer que, par le mot « acte », nous entendons toute séquence ordonnée d’activités cérébrales dans le domaine de la perception, du mouvement ou de la parole qui donne au bout d’un moment un résultat neuronal particulier. Cette définition met l’accent sur la répétition au bout d’un certain temps, parce que c’est l’aptitude à recréer un acte séparé par une certaine durée des signaux originaux qui est caractéristique de la mémoire. Si nous mentionnons que le contexte change, c’est parce qu’il y va d’une propriété clé de la mémoire : en un sens, il y a là une forme de recatégorisation constructive au cours de l’expérience plutôt qu’une réplication précise d’une séquence antérieure d’événements.
Garaudy, R. (1953). La théorie matérialiste de la connaissance. Paris: Presses universitaires de France.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2010-11-28 12:02:45 Pop. 0%
      Il n’y a pas de pensée possible sans cerveau. Le cerveau est l’organe de la pensée. Mais la pensée n’est pas seulement un produit de l’activité physiologique du cerveau. La pensée, chez l’homme, est aussi un produit de l’activité sociale. Le cerveau est le substrat matériel nécessaire, l’organe de la pensée, mais la fonction de penser s’élabore dans la vie sociale.
Gould, S. J. (1979). Darwin et les grandes énigmes de la vie D. Lemoine, Trans. Paris: Pygmalion/Gérard Watelet.  
Added by: admin 2015-09-15 12:52:21 Pop. 0%
      En revanche, les savanes, étendues à ciel ouvert qui gagnaient sur les anciens espaces boisés, avaient bien des richesses à offrir à des créatures susceptibles de s’y adapter. Le bipédisme, auquel les ancêtres voisins du chimpanzé s’étaient déjà essayés, fit l'affaire. Il permettait à ces animaux de rester en position debout et d’acquérir ainsi une meilleure vision de leurs proies et de leurs ennemis à travers les herbes hautes ; et surtout, il libérait les mains.

Observez les chimpanzés aujourd’hui, et vous comprendrez tout ce que les ancêtres que nous partageons avec eux avaient probablement réussi à faire avec leurs mains : porter leurs petits, se toiletter, ouvrir leur chemin à travers les fourrés, ramasser la nourriture, cueillir les baies et autres friandises, éplucher les bananes, porter les aliments à leur bouche, saisir leurs partenaires en amour, combattre leurs ennemis et leurs rivaux, chasser, faire des gestes, émettre des signaux et même utiliser des pierres et des bâtons comme armes ou comme moyen de se procurer la nourriture. Observez leurs yeux attentifs, leurs sourcils froncés, la moue de leurs lèvres lorsque leurs mains sont occupées à réaliser quelque opération délicate et manifestement réfléchie, et vous pourrez, avec un peu d’imagination, apercevoir les rouages d’une pensée en action sous ce front oblique. Ce qui s’est passé dans la jungle africaine il y a six millions d’années a joué un rôle essentiel dans l’apparition de la pensée humaine. Du cerveau à la main et, en retour, de la main au cerveau, ainsi s’initia un va-et-vient d'impulsions, s’amplifiant de lui-même, qui allait changer le monde.
      En fait, nous devons au 19e siècle un exposé brillant, dont l’auteur surprendra sans doute beaucoup de lecteurs puisqu’i1 s’agit de Friedrich Engels. Engels a écrit en 1876, un traité intitulé le Rôle du travail dans le passage du singe à l’homme, qui ne fut publié qu’en 1896, après sa mort, et qui n’a malheureusement exercé aucune influence sur la science occidentale.
     Engels considère trois caractéristiques essentielles de l’évolution humaine : le langage, la taille du cerveau et la station debout. Il pense que la première étape a été la descente des arbres et que nos ancêtres, installés sur le sol, se sont progressivement redressés. « Ces singes, vivant sur le sol, perdirent l’habitude de se servir de leurs mains et adoptèrent une attitude de plus en plus droite. Ce fut une étape décisive du passage du singe à l’homme. » La position debout libérait les mains et permettait l’utilisation d’outils (c’est ce qu’Engels appelle le travail). Le développement de l’intelligence et le langage vinrent plus tard.
     « Ainsi, poursuit Engels, la main n’est pas seulement un outil de travail, c’est également le produit du travail. Ce n’est que par le travail, par l’adaptation à des opérations toujours nouvelles […], par l’utilisation toujours renouvelée des améliorations léguées par héritage dans des opérations nouvelles, de plus en plus complexes, que la main humaine a atteint le degré de perfection qui lui a permis de faire naître les peintures de Raphaël, les statues de Thorvaldsen, la musique de Paganini. »
Jordan, B. (2000). Les imposteurs de la génétique. Paris: Éditions du Seuil.  
Added by: Dominique Meeùs 2009-07-08 20:02:05 Pop. 0%
      Le cerveau est l’organe le plus complexe de notre organisme ; Il met en œuvre trente à quarante mille gènes parmi les cent mille dont nous disposons, alors que la plupart des autres organes n’en activent que cinq à dix mille.
Jouvet, M. (1992). Le sommeil et le rêve. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2016-05-30 21:23:52 Pop. 0%
      Faut-il alors admettre que le programme génétique mis en jeu pendant le développement pré- et postnatal soit responsable, une fois pour toutes, des innombrables et subtiles connexions interneuronales à l’origine de tel ou tel trait de caractère, pendant toute une existence ? C’est tout simplement impossible, d’une part parce que la programmation génétique de milliers de milliards de connexions synaptiques nécessiterait un nombre de gènes bien supérieur à celui qui existe dans le génome, et, d’autre part, parce que les influences de l’environnement finiraient par altérer définitivement ces connexions.
Laplane, D. (1992). La neuropsychologie s’intéresse-t-elle à la pensée ? In H. Barreau (Ed.), Le cerveau et l’esprit (pp. 3–14). Paris: CNRS éditions.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2009-10-06 04:11:52 Pop. 0%
      Un peu plus loin, Sperry précise sa pensée en l’opposant aux concepts les plus répandus dans les milieux neurobiologiques ; cette énumération a au moins l’intérêt de faire connaître les modes de pensée habituels dans ce milieu imprégné de béhaviorisme matérialiste : la conscience n’est pas un épiphénomène acausal, elle n’est pas la face intérieure (internal aspect) de l’activité cérébrale, elle ne s’identifie pas aux événements neuronaux, elle n’est pas non plus un pseudo-problème injecté dans nos esprits par des gymnastiques sémantiques et destinées à disparaître grâce à une approche linguistique appropriée. La conscience n’est plus interprétée comme un corrélat simplement passif et parallèle des événements neuronaux, leur face passive ou leur sous-produit. Elle est un déterminant actif, causal, essentiel du contrôle cérébral normal. On croit rêver d’entendre de telles constatations sortir de l’un des temples du béhaviorisme ! Certes, Sperry affirme ne pas mettre en cause le dogme fondamental du béhaviorisme : les arguments anciens contre l’usage de l’introspection dans l’expérimentation scientifique demeurent. Mais on est carrément sorti du matérialisme.
     On comprend aussi pourquoi, affirmant que seul un esprit conscient pourrait mouvoir la matière à l’intérieur du cerveau et exercer une influence causale dans la direction et le contrôle du comportement, Sperry doit doter le cerveau droit isolé, capable de performances cognitives si remarquables, d’une conscience seule capable d’organiser son fonctionnement. Toutefois, les spiritualistes auraient tort de trop vite compter Sperry parmi leurs alliés. Bien que la conscience soit, d’après lui, une propriété « émergente », bien qu’elle ne soit pas un simple corrélat passif et parallèle de l’activité neuronale, ni la face passive ou le sous produit des événements corticaux, mais un déterminant actif et essentiel, causal du contrôle cérébral normal, les propriétés subjectives n’ont rien de « mystique », comme il désigne, dans un vocabulaire un peu singulier, ce que d’autres dénommeraient sans doute spirituel. Ce pouvoir causal réside, selon lui, dans l’organisation hiérarchique du système nerveux combinée avec la propriété universelle de tout ensemble sur ses parties… Le tout a des propriétés, en tant que système, irréductibles à celles de ses parties, et les propriétés aux niveaux supérieurs contrôlent celles des niveaux inférieurs.
     Dans le cas des fonctions cérébrales, les propriétés conscientes des hauts niveaux d’activité cérébrale déterminent le cours des événements neuronaux des niveaux inférieurs.
     Sperry souligne volontiers qu’il ne s’agit plus de matérialisme et il ne se soucie guère de qualifier cette position. Je voudrais montrer qu’il ne peut s’agir que d’idéalisme, ce qui suppose un esprit pour penser, ce dont Sperry est apparemment loin de se douter. Qu’est-ce en effet qu’un système ou un ensemble, sinon une modalité de description d’une organisation entre elles de plusieurs parties. Si on reste matérialiste, la seule réalité est le jeu des forces physiques, le mouvement des électrons ou de telle ou telle molécule. L'utilisation de la notion de système n’est certes pas interdite au matérialiste mais à condition qu’il reste parfaitement conscient qu’il se donne là une commodité dont il s’empressera de se défaire dès que possible. En tout cas, il s’interdit de l’utiliser comme un élément explicatif ou causal. L’idéaliste n’a pas à se refuser ce moyen, car la réalité du monde n’existe pas en dehors des propriétés organisatrices de son propre esprit. Le propre de l’idéalisme est de tenir la réalité pour épuisée par sa représentation, comme l’a rappelé Bergson. Dans quel cas cela pourrait-il mieux s’appliquer qu’à propos d’un système et de ses propriétés ? Si on utilise le système comme moyen d’explication, comme chaînon de causalité, c’est bien qu’il fait partie de la réalité. Mais en même temps, il est clair qu’il est en totalité « épuisé » par sa description, c’est-à-dire qu’il n’existe qu’en elle, qu’il n’existe pas dans la matérialité des choses qui constituent le système, mais seulement dans leurs rapports entre elles, c’est-à-dire dans une notion descriptive de leurs interactions. Si donc nous utilisons non pas seulement par commodité, mais comme explicative, la notion de système, non seulement nous ne sommes plus dans le matérialisme, même pas dans une de ses variétés atténuées, mais nous admettons une réalité pensante en dehors du système, le cerveau dans l’espèce.
Levins, R., & Lewontin, R. C. (1985). The dialectical biologist. Harvard: Harvard University Press.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2020-03-03 15:30:17 Pop. 0%
      Marx insisted that human history was part of natural history. By this he meant that the human species arose through its interactions with nature; that, like other animals, people have to eat and reproduce; and that human history should be understood not as the unfolding of great ideas or ethical advancement, but as the ways in which people act on nature to survive and the social relations through which production and reproduction are carried out. Engels (1880) developed the theme further in his essay “The Role of Labor in the Transition from Ape to Man.” Despite, or because of, his Lamarckian biases, Engels captured the essential feature of human evolution: the very strong feedback between what people did and how they changed. He saw “environment” not as a passive selective force external to the organism but rather as the product of human activity the special feature of the human niche being productive labor and cooperation, which channeled the evolution of hand and brain.
Lévy, J.-P. (1997). La fabrique de l’homme. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2010-01-02 08:12:20 Pop. 0%
      Les limites
     Dans cet univers infini où notre place ne cesse de se restreindre et nos explications traditionnelles de s’effondrer, nous prenons conscience de l’incapacité humaine à totalement expliquer le monde, sans pouvoir espérer d’autres intelligences une future révélation. Ce n’est pas la connaissance du vivant qui sera l’obstacle. Les réponses aux questions que son existence soulève sont proches, quand elles ne sont pas déjà acquises. La vie est explicable de bout en bout, même si nous ne pouvons dire exactement aujourd’hui comment elle s’est initialement formée. La logique des scénarios possibles nous est connue, si bien que nous pourrons probablement progresser vers une certitude, même si nous ne parvenions pas à les reproduire en laboratoire. La pensée, dans la compréhension de ses mécanismes intimes, nous pose de difficiles questions, mais tout permet de croire que leur résolution est désormais engagée. L’âme humaine fabriquée par le cerveau, imparfaite et mortelle, ne devrait plus nous poser de problème : chacune certes restera singulière, mais nous savons pourquoi. Il n’existe même pas à proprement parler de nature humaine puisque nous n’avons fait que poursuivre l’exploitation de fonctions apparues avant nous. Tout cela ne nous prive en rien, pourtant, de notre dignité et des devoirs que notre humanité nous impose, si nous acceptons de considérer notre situation objective.
      L’univers dans lequel nous nous trouvons risque, en revanche, de rester plus impénétrable que le vivant. Nous ignorons jusqu’où il faudra progresser pour aller jusqu’au bout des questions : les particules supposées élémentaires le sont-elles vraiment ? N’ont-elles d’autre réalité que probabiliste ? Pourquoi la matière émerge-t-elle du vide ? Qu’est-ce que ce vide qui grouille de particules virtuelles et bouillonne d’énergie ? Quel sera le destin final de cet univers ? Comment peut-on même envisager une cause explicative d’un début alors qu’elle serait nécessairement hors du système ?
      Il ne suffit pas de se déplacer, il faut aussi disposer d’instruments de préhension pour capter les aliments, en réduire les dimensions et les broyer pour leur permettre de traverser la bouche, le pharynx (la gorge) et l’œsophage, et parvenir à l’estomac où va commencer la digestion. Beaucoup d’animaux ne disposent pour cela que de leurs mâchoires. Nos ancêtres quadrupèdes lointains, qui étaient dans ce cas, devaient posséder de volumineuses mandibules et de puissants muscles de la face pour les faire fonctionner et assurer leurs prises. Nous n’aurions jamais appris à penser si nous en étions demeurés là, car il ne reste pas assez de place dans ces petits crânes prolongeant une grosse face pour loger un cerveau aussi performant que le nôtre. Mais, du fait de l’évolution du bassin, qui permettait le redressement complet des préhominiens, la station verticale et la marche bipède, les mains se sont trouvées de plus en plus libres de devenir ce que sont les nôtres. Cela a nécessité aussi l’évolution de la patte arrière vers le pied, étape décisive que l’on oublie souvent, car on imagine mal que penser puisse dépendre des pieds. Les quadrupèdes redressés dont nous provenons disposaient désormais, comme bien des insectes ou crustacés, de membres spécialisés dans la préhension.
      L’identité structurelle et fonctionnelle du cerveau humain et des autres cerveaux de vertébrés supérieurs souligne un fait que nous n’acceptons pas sans difficulté : il n’existe pas de nature humaine. Il n’existe qu’une particulière complexité des structures qui autorise nos performances. L’embryon, le fœtus même, ne devient à cet égard que progressivement « humain », au fur et à mesure du développement de son cerveau. Il ne l’est pas avant que celui-ci atteigne un certain niveau de complexité.
      Lors de la structuration, durant la vie intra-utérine, les zones anciennes correspondant au cerveau reptilien et même au cerveau limbique sont largement organisées par le programme génétique, sous-tendant certaines connaissances innées, ce qui n’élimine pas la possibilité de variations individuelles. En revanche, les zones récentes du néocortex ne sont organisées que dans les grandes lignes et ce sont celles-là qui vont être intensément remaniées toute la vie, permettant tous les apprentissages et toutes les restructurations mentales qui nous caractérisent.
      Un cerveau à la fois banal et exceptionnel
     Au total, la fabrique de la pensée humaine ne se distingue des autres encéphales que par très peu de choses. Les neurones sont les mêmes et ils émettent les mêmes influx nerveux. Les structures sont conservées depuis les mammifères primitifs, et les mêmes organes constituent le cerveau. Seul nous caractérise le développement considérable du néocortex qui a multiplié le nombre de ses neurones et de leurs connexions, et du même coup les possibilités de diversification des aires spécialisées dans l’analyse des données, leurs associations et les décisions qui peuvent résulter de leur utilisation. Mais une autre particularité de l’homme est essentielle : son interminable capacité à restructurer son encéphale, c’est-à-dire à apprendre. Dans un sens, il a la chance de rester toute sa vie un enfant. Les systèmes nerveux des animaux les plus primitifs sont si semblables, d’un animal à l’autre, que l’on peut retrouver et numéroter chacun des neurones, dotés de fonctions strictement identiques, de l’aplysie ou de la daphnie. Avec leur multiplication, chaque neurone se dispose de façon plus variable, même si le plan d’ensemble est strictement réalisé selon un programme génétique commun, si bien qu’il serait illusoire, déjà chez la souris, de chercher à individualiser chaque cellule nerveuse. Deux souris, même de souches pures, ne sont pas absolument identiques. Chez l’homme, cette démarche serait d’autant plus vaine que le nombre des neurones s’est encore considérablement accru, mais surtout parce que la phase de structuration épigénétique, qui se poursuit des décennies, prend une place considérable et fait de chaque encéphale une entité unique. Le cerveau humain est un produit exceptionnel qui, rappelons-le, est encore loin d’avoir atteint son poids définitif à la naissance, puisqu’il pourra se multiplier ensuite par cinq, laissant d’énormes possibilités d’apprentissage, c’est-à-dire de remaniement cérébral.
      Qu’est-ce qui pense ?
     C’est dans le cerveau que naît la pensée, on le sait depuis l’Antiquité. Certes, Aristote, comme les Amérindiens et bien d’autres, la localisait dans le cœur, mais Platon et les médecins, Hippocrate ou Galien, n’avaient pas d’hésitation quant à sa localisation cérébrale. Mais qu’est-ce qui pense ? Et en quoi l’acte de penser consiste-t-il dans le cerveau ? C’est si peu évident que le dualisme cartésien (une âme qui pense, dans un corps qui fait le reste) continue de traduire la vision la plus habituelle des humains, leur conception intuitive, et cela dans les cultures les plus diverses. Il est clair, pourtant, que cette idée revient à évacuer le problème dans le surnaturel sans chercher à le résoudre. Or ce que la neurobiologie nous montre à l’évidence aujourd’hui, c’est que la matière pense, et elle seule. Un monisme matérialiste est la seule conception scientifiquement fondée désormais, et les progrès rapides de la connaissance dans ce domaine, s’ils laissent encore bien des points d’incertitude, n’en permettent pas moins d’aborder en termes biologiques ce que l’on a longtemps cru hors du champ scientifique. Les décennies qui viennent seront probablement révolutionnaires à cet égard et marqueront, du même coup, une étape majeure dans la culture de l’humanité. Majeure, et pas facile à accepter par tous !
      La parole est d’or
     Le langage articulé est une authentique particularité humaine, bien plus que l’outil par exemple, qu’on invoque souvent à ce titre mais que les chimpanzés utilisent et fabriquent déjà, au moins de façon rudimentaire. Certes, ils disposent aussi de quelques dizaines de sons correspondant à des messages très simples, mais ils n’ont pas de syntaxe. Ce n’est peut-être qu’une question de possibilité de vocalisation, et il est probable que les structures qui permettent la parole s’ébauchent déjà avant l’homme, puisqu’il semble qu’au moins un bonobo, qui serait notre plus proche cousin longtemps confondu avec le chimpanzé, ait pu acquérir une syntaxe rudimentaire et quelques centaines de mots, d’un langage symbolique. L’homme, lui, peut naturellement émettre des milliers de messages différents et les associer de façon quasi infinie, pour transmettre des informations d’une extrême complexité. À une seule condition toutefois : qu’il ait pu imiter d’autres humains.
     Selon toute vraisemblance, cette capacité est récente dans notre famille. Les préhominiens, et même les premiers membres du genre Homo, ne disposaient pas d’un larynx situé comme le nôtre et associé à une chambre supralaryngée leur permettant de moduler les sons, avec le concours de la langue et des lèvres, comme nous le faisons. L’homme de Neanderthal, pourtant très proche de nous, n’avait pas seulement une région préfrontale beaucoup plus petite que la nôtre, ce qui limitait ses performances intellectuelles, il avait aussi un larynx en position sensiblement différente. Cette position devait lui permettre de respirer et de boire en même temps, ce qui nous est impossible, mais du coup il ne pouvait probablement pas moduler les voyelles. Seuls les derniers néanderthaliens auraient commencé à pouvoir le faire. Il est donc vraisemblable que nos prédécesseurs, il n’y a que quelques dizaines de milliers d’années, cent mille ans peut-être, ne pouvaient pas vraiment parler. C’est avec les changements de la face, qui ont entraîné aussi des modifications de la disposition du larynx, que le langage articulé est devenu possible. Et c’est la sélection, au cours de l’évolution, de cerveaux de plus en plus performants, capables d’utiliser une parole diversifiée, qui a fait l’Homo sapiens sapiens. Cette sélection très progressive n’a pu s’effectuer que grâce aux interactions réciproques de la pensée, d’abord élémentaire, et de la parole, qui va finalement perfectionner la pensée en lui fournissant un instrument de symbolisation et une syntaxe, ce qui multiplie massivement ses possibilités.
      La conscience primaire que je partage avec mon chien
     S’il est une fonction cérébrale mal comprise, c’est bien la conscience, cet étrange processus qui fait que nous savons que nous voyons ou que nous pensons, et même que nous savons que nous le savons. Nous avons beaucoup de mal à analyser et à définir ce phénomène. Toujours présente, sauf durant le sommeil lent, la conscience nous met en communication avec le monde et avec nous-même, mais nous ne la dirigeons qu’en certains instants privilégiés. Les neurobiologistes […] commencent seulement à aborder l’étude de la conscience, timidement, avec des méthodes encore maladroites. C’est donc l’un des domaines dans lesquels les philosophes continuent à spéculer, ce qui témoigne, à l’évidence, de l’insuffisance des connaissances scientifiques. L’histoire des connaissances est celle d’un recul permanent de la spéculation abstraite des philosophes, parfois géniale, mais somme toute fort peu productrice de connaissances, devant les méthodes de la science. Mais la conscience est un domaine où la science ne pénètre encore qu’à pas comptés.
      Les idées forment les individus, les lient entre eux et assurent parfois leur survie
     Les cerveaux se modifient au rythme de leur absorption d’idées nouvelles. C’est ainsi qu’ils se forment depuis l’enfance et toute leur vie. C’est ainsi qu’ils échangent aussi leurs informations et progressent, faisant à leur tour progresser les idées, au gré des mutations qu’elles subissent parfois chez eux. Les idées sont la res cogitans de Descartes, distincte de la res extensa mais produite par elle et qui n’existe pas sans elle. Elles font les cerveaux et pourtant ne peuvent vivre sans eux : comme le demandait un Indien dans un roman de J. Harrison, Dalva : « Que deviennent les histoires, quand il n’y a personne pour les raconter ? » Ce qui est important, c’est que ce commensal permanent de nos cerveaux est ce qui les lient les uns aux autres. Sans l’échange des idées, il n’y aurait pas de société humaine, inversement sans elle, qui assure la pérennité et l’évolution des idées, il n’y aurait pas de cerveaux humains. C’est pourquoi chaque homme est un composant de sa société dont il ne peut être dissocié. Chaque individu, certes, est unique, et la qualité d’un cerveau tient en partie à sa capacité à être rationnellement lui-même, mais il ne peut l’être qu’à l’intérieur d’un cadre que sa culture lui trace. Il est essentiellement une accrétion d’idées, parmi lesquelles très peu appartiennent en propre au porteur, s’il en est. Elles lui viennent du réseau de cerveaux auquel il appartient, mais leurs associations sont chaque fois différentes et leur utilisation chaque fois modulée par la part émotionnelle et passionnelle de ce cerveau.
     Si rien du corps n’a des chances de persister après la mort et si aucune âme immortelle ne s’en échappera pour poursuivre son existence, la survie des idées, elle, est une évidence. Quel que soit l’individu, le souvenir qui en subsiste, tant que ceux qui l’on connu vivent, est en grande partie celui des idées qui l’habitaient. Elles sont en général banales, mais forment pourtant des combinaisons originales. C’est ce qui assure aussi la survie à long terme de certains êtres dont la production mentale a marqué d’autres cerveaux et quelquefois toute l’humanité. Il n’est pas d’autre survie, et celle-là est le plus souvent anonyme, mais elle est de mieux en mieux assurée depuis quelques milliers d’années : depuis que les idées se sont stabilisées elles-mêmes, en nous amenant à créer le dessin et l’écriture, ces mémoires accessoires capables de les conserver, même si meurent les cerveaux.
Lotka, A. J. (1925). Elements of physical biology. Baltimore: Williams & Wilkins Company.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2009-12-15 07:36:58 Pop. 0%
      The “problem” of psycho-physical parallelism is probably due to an inadequate statement of the case. It is probably, in this sense, of the nature of a pseudo-problem. To say that a necessary condition for the writing of these words is the willing of the author to write them, and to say that a necessary condition for the writing of them is a certain state and configuration of the material of his brain, these two statements are probably merely two ways of saying the same thing. A state of consciousness can be described either in terms of its “contents,” or in terms of the disposition of the molecules, etc. of the brain […]
Nathan, P. W. (1987). Nervous system. In The Oxford Companion to the Mind (pp. 514–534). Oxford et New York: Oxford University Press.  
Added by: Dominique Meeùs 2009-11-06 20:40:07 Pop. 0%
      For the neurologist, there is no such thing as the mind. There are certain activities of the brain endowed with consciousness that it is convenient to consider as mental activities. Since one expects to find a noun adjoined to an adjective, one supposes that there must be a mind expressing itself in a mental way. But the requirements of language and of logical thought are not always the same; demands of syntax may lead to errors in thinking.
Pinker, S. (1999). L’instinct du langage M.-F. Desjeux, Trans. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2009-08-15 18:07:54 Pop. 0%
      La plupart des gens instruits ont déjà leur opinion sur le langage. Ils savent que c’est l’invention culturelle la plus importante de l’homme, la quintessence de sa capacité à utiliser des symboles et que ce phénomène sans précédent le distingue irrévocablement des autres animaux. Ils savent que le langage s’infiltre dans la pensée, des langages différents amenant leurs locuteurs à construire la réalité de façon différente. Ils savent que les enfants apprennent à parler avec des personnes qui représentent des modèles de rôles et avec celles qui s’occupent d’eux. Ils savent qu’autrefois on cultivait la complexité grammaticale dans les écoles, mais que la détérioration de l’éducation et l’effondrement de la culture populaire ont entraîné un effroyable déclin dans l’aptitude du sujet moyen à construire une phrase grammaticale. Ils savent aussi que l’anglais est une langue extravagante qui défie la logique. Ils savent que George Bernard Shaw se plaignait de ce que fish pourrait tout aussi bien s’écrire ghoti (avec gh comme dans tough, o comme dans women, et ti comme dans nation), et que seule l’inertie des institutions empêche qu’on adopte un système plus rationnel, où l’on pourrait dire plus souvent « ça s’écrit comme ça se prononce ».
     Dans les pages qui suivent, je vais essayer de vous convaincre que chacune de ces idées est fausse ! Et elles sont toutes fausses pour une seule et unique raison. Le langage n’est pas un produit culturel qui s’apprend comme on apprend comment dire l’heure ou comment fonctionne le gouvernement de son pays. Au contraire, c’est une partie distincte de la structure biologique de notre cerveau. Le langage est un savoir-faire complexe et spécifique qui se développe spontanément chez l’enfant, sans effort conscient et sans apprentissage formel, qui s’articule sans qu’il en connaisse la logique sous-jacente, qui est qualitativement le même chez tous les individus et qui est distinct d’aptitudes plus générales pour traiter les informations ou se comporter avec intelligence. C’est ainsi que certains spécialistes de sciences cognitives ont décrit le langage comme une faculté psychologique, un organe mental, un système de neurones et un module de traitement de données, mais je préfère le terme, archaïque je l’admets, d’instinct. Il rend l’idée que les gens savent parler plus ou moins dans le sens où les araignées savent tisser leur toile. Le tissage de la toile d’araignée n’a pas été inventé par quelque araignée géniale et restée inconnue. Il ne dépend pas d’un enseignement approprié ni d’un talent en architecture ou d’un savoir-faire en matière de construction. Bien plutôt, les araignées construisent des toiles parce qu’elles ont des cerveaux d’araignées qui les poussent à tisser et leur donnent la compétence pour y réussir. Bien qu’il existe des différences entre les toiles d’araignées et les mots, vous devriez considérer le langage de cette manière. Cela permettra de comprendre le phénomène que nous allons explorer.
     Si l’on pense au langage en terme d’instinct, on va à l’encontre de la sagesse populaire, en particulier parce qu’elle a été modelée par les règles des sciences humaines et sociales. Le langage n’est pas plus une création culturelle que la station verticale. Ce n’est pas la manifestation d’une capacité générale à utiliser des symboles : un enfant de trois ans, comme nous le verrons, est un génie en grammaire, mais il est totalement incompétent dans les arts visuels, l’iconographie religieuse, les panneaux de signalisation et autres éléments représentatifs de la sémiotique. Bien que le langage soit une aptitude merveilleuse exclusivement réservée à Homo sapiens entre tous les êtres vivants, cela ne justifie pas qu’on exclue l’étude de l’homme du domaine de la biologie, car la possession d’une aptitude merveilleuse et unique chez une espèce vivante est loin d’être un phénomène singulier dans le règne animal. Certains types de chauves-souris se dirigent tout droit sur des insectes grâce au sonar Doppler. Certains types d’oiseaux migrateurs naviguent sur des milliers de kilomètres en calibrant la position des constellations sur le moment du jour et de l’année. Dans le spectacle des merveilles de la nature, nous ne sommes qu’une espèce de primates, qui joue son rôle avec le talent qui lui est propre, celui de communiquer des informations sur qui a fait quoi et à qui, en modulant les sons que nous produisons en soufflant.
Prochiantz, A. (1989). La construction du cerveau. Paris: Hachette.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2010-07-18 09:34:49 Pop. 0%
      Il est […] important de comprendre que le destin des ensembles cellulaires est dicté, à ce stade, par leur position le long des axes du cerveau, exactement comme, au stade antérieur, dans la blastula, le destin des cellules était dicté par leur position le long d’autres axes. Les informations de position jouent donc un rôle majeur dans les processus de différenciation et de morphogenèse.
Rose, S. (1975). Le cerveau conscient M. Boris, Trans. Paris: Éditions du Seuil.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2010-12-21 23:23:56 Pop. 0%
      Ce que je dis essentiellement c’est qu’il n’y a pas de propriétés du cerveau qui ne puissent être analysées, définies, expliquées et interprétées en termes de mécanismes biologiques qui sont connus comme fonctionnant dans d’autres systèmes. Pour parler carrément, il n’y a pas de mystère. Il y a des énigmes et des problèmes ; d’autres surprises majeures vont probablement intervenir. De vastes zones ténébreuses restent, où la connaissance est au mieux imprécise. Mais je ne vois pas de paradoxes insolubles ou des principes majeurs d’explication manquant pour parvenir à interpréter le cerveau et le comportement et où nous ne puissions dès maintenant commencer à fournir le contour d’un mécanisme plausible. Il n’y a pas de limite due aux facteurs internes de la science ou à la structure interne du cerveau, à laquelle il faudra s’arrêter et conclure que la neurobiologie peut aller jusqu’ici mais pas au-delà. Ce qui façonne les directions dans lesquelles nous allons dépend donc, non de quelque vide interne ou d’une incapacité de la science, mais des structures sociales dans lesquelles nous conduisons notre recherche. Il se soit que ce soit une affirmation pleine de naïve insolence, mais le développement de la biologie a été tel pendant les dernières décennies que je la fais sans complexe, avec peu de craintes d’être un jour détrompé.
Vignaux, G. (1991). Les sciences cognitives: Une introduction. Paris: Éditions La Découverte.  
Added by: Dominique Meeùs 2010-11-13 16:46:16 Pop. 0%
      D’une part, la plasticité cérébrale n’est pas indéfinie — quand un certain nombre d’ajustements sont terminés, les voies neuronales perdent toute capacité de se modifier — et, d’autre part, dans certaines parties du cerveau, il est essentiel, en revanche, que demeure une plasticité permanente, parce qu’il s’agit de circuits neuronaux permettant l’apprentissage et assurant au cerveau de stocker continûment de nouvelles connaissances.
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