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Bonnard, A. (1963). Civilisation grecque: De l’iliade au parthénon. Paris: Union générale d’éditions.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2012-07-13 15:07:03 Pop. 0%
      Voilà, sommairement indiquées, quelques-unes ces circonstances dont l’action conjuguée permet et conditionne la naissance de la civilisation grecque. Qu’on observe que ce n’est pas seulement les conditions naturelles (climat, sol et mer) ni non plus le moment historique (héritage de civilisations antérieures) ni les seules conditions sociales (conflit des pauvres et des riches, ce « moteur » de l’histoire) mais que c’est la convergence de tous ces éléments pris ensemble qui constitue une conjoncture favorable à la naissance de la civilisation grecque.
     Et que faites-vous du « miracle grec » ? s’exclameront certains savants ou prétendus tels. Il n’y a pas de « miracle grec ». La notion de miracle est foncièrement antiscientifique, elle est aussi non hellénique. Le miracle n’explique rien : il remplace une explication par des points d’exclamation.
     Le peuple grec ne fait que développer, dans les conditions où il se trouve, avec les moyens qu’il a sous la main, et sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des dons particuliers qu’il tiendrait du Ciel, une évolution commencée avant lui et qui permet à l’espèce humaine de vivre et d’améliorer sa vie.
      Les Grecs, on le sait, en arrivant dans leur pays ne connaissaient plus ni la mer ni l’usage des bateaux. Les Égéens, leurs maîtres en art nautique, usaient, eux, depuis des siècles, de bateaux à rames et à voiles, ils découvrirent les principales « routes de la mer », comme dit Homère. Celles qui conduisaient à la côte asiatique, celles qui menaient à l’Égypte et, plus lointaines, celles qui ouvraient, à partir de la Sicile, l’accès de la Méditerranée occidentale. Sur ces routes, les Égéens pratiquaient des formes élémentaires de commerce, ce qu’on appelle par exemple le « troc muet », dans lequel des marins déposent sur un rivage les produits qu’ils veulent échanger et, rentrés sur leurs bateaux, attendent que les indigènes aient déposé des produits d’une valeur égale. Après quoi — souvent après plusieurs essais — les marchandises sont échangées. Mais la forme la plus primitive et la plus fréquente du commerce égéen, ce fut encore la simple piraterie. Les pirates pélasges restèrent longtemps fameux dans la tradition hellénique: dans la réalité, ils eurent de redoutables successeurs.
     Les Grecs proprement dits — il faut le répéter — ne reprirent que lentement, il y fallut des siècles, les traditions maritimes des Égéens. C’était avant tout des terriens. Sans négliger la chasse ni leurs maigres troupeaux, ils avaient à apprendre la culture du sol avant d’apprendre la mer. Bientôt l’économie purement agricole ne leur suffit plus. Ils eurent besoin, ils eurent envie de produits fabriqués et naturels que seul l’Orient pouvait leur procurer. Les nobles désiraient de l’or en lingots, des bijoux, des étoffes brodées ou teintes de pourpre, des parfums. L’Occident d’autre part offrait de la terre à qui voulait la prendre, et très bonne, disait-on. Il y avait de quoi tenter les gueux, dont regorgeait déjà la jeune Grèce. Mais il semble que le besoin de certains métaux contribua plus que toute autre chose à pousser les Grecs à prendre la mer. Le fer n’était pas abondant dans le pays. Surtout l’étain manquait absolument, aussi bien en Grèce que dans les pays voisins. Or ce métal qui entre, avec le cuivre, dans la composition de l’airain est seul capable de produire par cet alliage un bronze aussi beau qu’il est résistant.
     Si l’épée de fer avait, dès l’invasion des Doriens, triomphé du poignard de bronze, c’est encore le bronze qui reste au 8e siècle et plus tard le métal de choix de l’armure défensive du soldat lourd. Armure à quatre pièces : casque, cuirasse des épaules au ventre, jambières sur les mollets, bouclier au bras gauche. Aussi longtemps que cette noble armure régna sur les champs de bataille, l’étain était nécessaire à ceux qui la portaient.
     Ce sont donc des nobles hardis, issus des vieux clans qui prirent la tête des premières expéditions de commerce. Seuls ils étaient en état de faire construire et d’équiper des bateaux. Ces riches terriens n’étaient pas non plus fâchés de mettre la main sur cette nouvelle source de richesse, le commerce. Mais ils n’étaient pas seuls à prendre la mer : ils avaient besoin de rameurs, d’hommes d’équipage, de trafiquants et de colons. La masse des sans-terre et des sans-travail qui pullulaient en Grèce leur fournit le noyau de leurs profitables expéditions.
     Mais où trouver ce rare étain qui exerce sur les hommes du 8e siècle une espèce de fascination ? En deux endroits seulement, du moins en Méditerranée. Tout au fond de la mer Noire, en Colchide, au pied du Caucase. Milet, la grande cité maritime d’Ionie, après d’autres, prit cette route orientale de l’étain : elle alimenta des mines du Caucase sa métallurgie et celle des peuples voisins. Mais il était une autre route de l’étain, bien plus dangereuse et plus inconnue que la vieille route des détroits asiatiques : celle qui, tournant la Grèce par le sud et s’engageant dans la mer sans îles, allait chercher au-delà du dangereux détroit de Messine et en suivant les côtes de l’Italie l’étain des mines d’Étrurie. Ce fut la route des grandes cités des maîtres de forges, Chalcis en Eubée et Corinthe.
     Cette route occidentale est aussi celle du périple d’Ulysse et c’est sans doute pour le public d’aventuriers, de marins, de colons qui la suivaient et aussi pour ces riches négociants, cette oligarchie militaire que passionnait la fabrication de ses armes, que fut composée notre Odyssée. Ulysse devenait la vedette de cette foule disparate de marins, de marchands et d’aristocrates-industriels.
 
          ***
     Cependant notre Odyssée ne raconte pas en clair l’histoire de la conquête de l’étain. Elle fait comme font toutes les épopées. Elle transporte dans un passé mythique les découvertes surprenantes qu’un marin faisait, cinquante ou cent ans plus tôt (qu’il risquait encore de faire, pensait-on), sur les routes maritimes de l’Occident. Homère exploite les récits des navigateurs qui avaient exploré cette mer inconnue et dont les fables couraient dans tous les ports…
Delcourt, M. (1943). Images de grèce. Bruxelles: Éditions Libris.  
Added by: Dominique Meeùs 2012-10-03 18:01:28 Pop. 0%
      Les Hellènes n’ont jamais conçu le groupement politique sous la forme du royaume. Ils ont même perdu le nom indo-européen du roi qui se retrouve en sanscrit, en latin, en celtique, en germanique. Lorsqu’ils voulurent rendre en grec cette idée qui, au cours de leurs migrations, leur était devenue étrangère, ils empruntèrent le mot basileus à un des idiomes de la Méditerranée, probablement au crétois.
Delcourt, M. (1939). Périclès. Paris: Éditions Gallimard.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-01-02 15:24:36 Pop. 0%
      À la fin du moyen âge grec, au 7e et au 6e siècles, on vit dans les cités des hommes audacieux se mettre à la tête des mécontents, s’emparer du pouvoir avec leur aide et fonder des dynasties plus ou moins durables.
Mireaux, É. (1954). La vie quotidienne au temps d’homère. Paris: Librairie Hachette.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-05-28 20:50:49 Pop. 0%
      Comme la plupart des périodes de toute histoire, cet âge est une époque de transition. […]
     Politiquement, elle commence au moment où disparaissent les anciennes royautés d’allure religieuse et patriarcale. À Athènes, la dynastie des Médontides s’efface au cours du premier quart du 8e siècle. Peu après, c’est le tour des dynastes de Corinthe. Vers le même temps, les Néléides subissent le même sort à Milet, les descendants du fondateur Proclès à Samos. Dans nombre de cités, la même révolution s’accomplit, le plus souvent, semble-t-il, dans des formes pacifiques, les descendants des vieilles dynasties conservant en maints endroits une prééminence religieuse et honorifique, dont la dignité du roi Alcinoos dans la ville des Phéaciens nous donne une assez bonne image.
     Vers la fin du 8e siècle, un peu partout, au moins dans la majorité des cités maritimes, les grandes familles aristocratiques se sont emparées du pouvoir. Il en est ainsi notamment tout le long de la côte d’Asie, à Mytilène, Chios, Éphèse, Samos et Milet. En Grèce continentale, Athènes, Érétrie, Mégare, Corinthe, Sicyône, Chalcis sont également gouvernées par des minorités d’aristocrates.
     Cette transformation politique se double d’un profond bouleversement économique. Les nouveaux maîtres, obéissant à l’appel de la mer omniprésente, retrouvent la vocation des thalassocrates crétois, des navigateurs achéens qui sillonnèrent la Méditerranée au cours du deuxième millénaire avant Jésus-Christ jusqu’à l’arrivée des rudes terriens de l’invasion dorienne.
     Les 8e et 7e siècles, ceux de l’ « âge homérique », nous font assister en effet à un irrésistible mouvement d’expansion maritime, commerciale et coloniale de l’hellénisme. Vers l’ouest, jusqu’en Campanie, les Grecs jalonnent de leurs fondations les côtes de l’Italie méridionale et de la Sicile. Vers le nord-est, ils ceinturent le Pont-Euxin de leurs comptoirs. Ils abordent en Afrique, à Cyrène, s’installent à demeure dans leurs concessions du delta du Nil. Nous avons nous-même essayé de montrer comment cette révolution économique, en ouvrant des horizons nouveaux, en éveillant des curiosités et des préoccupations inédites, avait pu et dû, sur le plan intellectuel et moral, créer le milieu propice à l’évolution de la poésie traditionnelle des hymnes religieux et mythologiques vers l’épopée héroïque et humaine, susciter un Homère.
     Transformation morale qui se double bientôt d’une transformation sociale. Le patriciat des grands propriétaires qui détient le pouvoir se mue progressivement en une oligarchie d’industriels et d’armateurs, en une aristocratie de la richesse. Une réaction se dessine. Les classes populaires opprimées et parfois dépossédées s’agitent. Elles trouvent des défenseurs au sein même de ces grandes familles que divisent les ambitions personnelles. Les premières tyrannies apparaissent à Sicyône, à Corinthe, à Mégare, vers le milieu du 7e siècle.
     La démocratie entre en scène. Une ère nouvelle s’annonce. L’âge homérique touche à sa fin.
      Ce grand changement a son point de départ dans le développement rapide, à partir du milieu du 8e siècle, du commerce maritime et de la colonisation hellénique le long des côtes de la Méditerranée.
     Il affecte d’abord la corporation des charpentiers.
     […] Le maître charpentier est désormais avant tout l’homme de la construction navale.
     Or, la possession et la construction d’un vaisseau sont privilèges de la richesse et de l’aristocratie, lesquelles se confondent dans la cité homérique.
     Seuls les riches aristocrates sont à même de recruter dans leur domesticité ou leur clientèle les équipes de bûcherons et de tâcherons qui iront dans les forêts de la communauté, couper, préparer, transporter les bois qu’il faudra ensuite laisser sécher sur le chantier pendant une année au moins. […]
     Ces exigences matérielles ne sont pas les seules. Il en est d’autres, d’ordre politique. Dans la cité homérique, les vaisseaux appartiennent à qui les a fait construire, mais ils ne sont pas une propriété exclusivement privée. Tout propriétaire de navire est tenu de le mettre, le cas échéant, à la disposition de la cité sur décision de l’assemblée du peuple. On lui fournit alors l’équipage dont il a le commandement. Tout armateur a donc, de par sa fonction même, rang de chef et de magistrat. Ce ne peut être qu’un membre de l’aristocratie. […]
     Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la possession et l’armement d’un navire sont réservés, en général, aux gens de la plus haute classe. Le temps est venu où dans les cités maritimes en pleine expansion, à Milet, par exemple, à Corinthe, à Chalcis, à Mégare, à Égine, celle-ci se constitue en une aristocratie privilégiée d’armateurs, organisateurs de chantiers navals.
     La vieille corporation des démiurges charpentiers, si honorée dans le plus ancien passé, descend ainsi progressivement au rang d’une profession de mercenaires au service du capitalisme grandissant.
      Une évolution analogue se dessine dans le domaine de la métallurgie et dans celui de la poterie, mais elle s’effectue dans un sens un peu différent. Les deux corporations anciennes ne sont pas absorbées par le capitalisme nouveau. Mais, à côté de l’artisanat traditionnel, grandit rapidement la concurrence de plus en plus puissante d’exploitations plus vastes qui travaillent en grande série. Les raisons de la transformation sont ici d’ordre commercial.
     Dans la métallurgie du bronze, l’approvisionnement en matières premières devient de plus en plus précaire, au fur et à mesure que les besoins se développent. Les filons des mines de cuivre locales s’épuisent, en Eubée notamment. La presque totalité du cuivre nécessaire est désormais importée de Chypre, de Thrace, de Chalcidique. L’étain, lui, est toujours venu de l’extérieur. Au 10e, au 9e siècle, il arrivait encore par terre en suivant les pistes de l’Asie Mineure. Mais la consommation se développe et les besoins grandissent ; l’étain n’est plus seulement employé comme métal d’alliage pour la fabrication du bronze, mais aussi comme motif de décoration. On ne peut plus attendre passivement sa venue. Il faut devancer la concurrence et aller le chercher au loin, par voie de mer, à sa source même.
     Dès la première moitié du 8e siècle, des convois maritimes s’organisent à cet effet. Les uns cinglent vers le Caucase, par l’Hellespont, le Bosphore et le long de la côte méridionale du Pont-Euxin, les autres vers l’Étrurie par le détroit de Messine et les traverses de l’Italie méridionale. […] Le grand fait qui nous intéresse ici, c’est que l’approvisionnement en matières premières de l’industrie du bronze et par incidence cette industrie elle-même se trouvent placés désormais dans la dépendance directe des armateurs des grandes cités maritimes.
     Cette aristocratie commerçante devient du même coup une aristocratie industrielle. Elle crée la fabrication en série dans des ateliers relativement vastes, peuplés d’esclaves dont elle fait aussi le commerce. Une bonne partie de sa production est exportée au loin, dans les colonies nouvelles, et jusqu’en Égypte où les premiers Pharaons de la 26e dynastie luttent contre la domination assyrienne avec des troupes de mercenaires équipées à la grecque.
     Même transformation dans l’industrie de la poterie. À côté de l’exportation des armes et des articles de métal s’organise, en effet, celle du vin et de l’huile. Celle-ci exige un abondant matériel d’amphores, qu’il faut fabriquer en série dans des ateliers que les riches armateurs sont seuls en mesure de fonder. Ces ateliers se consacrent naturellement bien vite aussi à la fabrication en masse de la poterie d’exportation qui se répand sur tous les marchés de la Méditerranée, de l’Égypte à l’Étrurie.
     Notons, incidemment, que la vieille industrie familiale du textile commence à évoluer, à son tour, dans les mêmes conditions. De véritables ateliers de tissage sont créés au sein des manoirs seigneuriaux. La vieille Hécube dirige à Troie, dans le palais de Priam, un atelier de voiles brodés où travaille une équipe d’esclaves sidoniennes que Pâris a amenées de Phénicie.
     Quoi qu’il en soit, le vieil artisanat des démiurges de la forge et de la poterie se trouve progressivement relégué à l’arrière-plan dans l’ordre économique et social. Il ne faut pas s’étonner si vers le milieu du 7e siècle il finit par se révolter, par donner son appui aux jeunes tyrannies d’allure démocratique qui se dressent contre la toute-puissance de l’aristocratie et de la richesse. Cypsélos et ses successeurs interdiront à Corinthe l’introduction de nouveaux esclaves pour le protéger contre la concurrence des ateliers capitalistes.
Thomson, G. (1973). Les premiers philosophes M. Charlot, Trans. Paris: Éditions sociales.  
Added by: Dominique Meeùs 2010-02-07 21:37:31 Pop. 0%
      Au 4e siècle, le commerce grec était entre les mains d’hommes qui n’étaient pas citoyens et s’appuyait essentiellement sur le capital usuraire. […] Au 6e siècle pourtant, la situation était toute différente. Les documents pour la période antérieure sont rares mais clairs.
      […] il n’était pas rare au septième et au sixième siècles que des membres de la noblesse se lancent dans le commerce maritime. Nous pouvons même aller plus loin. Deux cas nous sont parvenus où nous les trouvons engagés dans le processus même de la production.
      Par quoi avaient-ils été amenés à franchir cette étape ? Pas seulement par leur curiosité pour les mathématiques. Leur curiosité pour les mathématiques était plutôt une autre manifestation de la même tendance. Un phénomène aussi fondamental dans le domaine de la pensée ne peut s’expliquer que si on le conçoit comme le reflet dans la conscience d’une transformation tout aussi fondamentale dans les rapports sociaux de leur temps. Qu’y avait-il de nouveau dans la société grecque de l’Antiquité ? Les chapitres précédents ont répondu à cette question. C’est précisément dans la Grèce de ce temps-là que la production marchande atteignit son plein développement et révolutionna l’ensemble de la société précédente. Anaximène et Pythagore témoignent tous deux de la conception propre à la nouvelle classe des commerçants, qui étaient lancés dans l’échange des marchandises à une échelle qui nous semble très limitée selon nos critères modernes mais qui était sans précédent pour leur époque. Le facteur essentiel était par conséquent la croissance d’une société organisée en fonction de la production de valeurs d’échange et le déclin correspondant des anciens rapports fondés sur la production des valeurs d’usage.
     C’est pourquoi l’aspect caractéristique de leur pensée peut se définir très simplement si l’on se reporte à la différence fondamentale, indiquée par Marx (1969, pp.51-52,53), entre la production pour l’usage et la production pour l’échange.
      Solon prétendait qu’en se tenant à mi-chemin entre les classes opposées et en imposant de la mesure à leurs ambitions, qui elles-mêmes sont illimitées, il avait réalisé la justice sociale. C’est la première fois qu’apparaît dans la pensée grecque l’idée de la « moyenne », ou « milieu », comme il faudrait plutôt l’appeler (meson). Mais la conception pythagoricienne est différente. Pour Solon, la moyenne c’était le point situé à mi-chemin des deux extrêmes, et il s’imposait de l’extérieur. Pour les Pythagoriciens, c’est une nouvelle unité qui naît du conflit même dont elle est négation.
     La signification de cette conception devient encore plus claire si nous examinons la terminologie qui l’exprime. Les Pythagoriciens décrivent l’accord en musique (harmonia) comme « une coordination des contraires, une unification du multiple, une réconciliation de ceux qui ne pensent pas pareillement (Philolaos, fragment P 10, édition Diels-Kranz) ». Les mots dicha phronéo, « être en désaccord » et symphronasis, « réconciliation » sont doriques et ont pour équivalents attiques stasis et homonoia, correspondant aux mots latins certamen et concordia. Tous ces mots ont pour origine des rapports sociaux : stasis signifie faction ou guerre civile (en latin : certamina ordinum); homonoia signifie paix civile ou concorde (en latin : concordia). Ainsi la concorde des Pythagoriciens reflète le point de vue de la nouvelle classe moyenne, intermédiaire entre l’aristocratie foncière et la paysannerie, et qui prétendait avoir résolu la lutte des classes par la démocratie.
     Si l’on désire une preuve supplémentaire, il n’est que d’opposer leur point de vue à celui de Théognis qui a été témoin dans sa cité natale de Mégare de l’arrivée au pouvoir des démocrates qu’il détestait […]
     […]
     Théognis n’était pas philosophe. Il ne fait que décrire, du point de vue de quelqu’un qui s’y oppose violemment, les transformations sociales de son temps. Et que voit-il ? Les contraires, esthloi et kakoi, qu’en tant qu’aristocrate il veut maintenir séparés, il les voit fusionner par l’effet de l’argent de la nouvelle classe moyenne.
     Cette interprétation est si évidente qu’on peut considérer qu’elle confirme l’idée que la doctrine en question remonte aux Pythagoriciens de Crotone. Une telle philosophie ne peut s’être constituée qu’à une époque d’ascension de la nouvelle classe moyenne. On peut tirer la même conclusion de l’œuvre d’Eschyle, qui meurt en 456 avant notre ère, à peu près au moment où l’Ordre Pythagoricien perd le pouvoir. Il est expressément dit par Cicéron, qui avait étudié à Athènes, qu’Eschyle était Pythagoricien (Les Tusculanes, livre 2 § 23). Et l’authenticité de cette tradition se trouve confirmée par l’étude de ses pièces. Il n’est pas nécessaire bien sûr de supposer qu’il fut membre de la Secte, bien qu’il se soit plusieurs fois rendu en Sicile et qu’il ait très bien pu y adhérer là. Mais sans aucun doute il en connaissait la philosophie pour laquelle, en tant que démocrate modéré, il éprouvait une sympathie naturelle. Ses premières pièces datent du début du 5e siècle, alors que Pythagore était peut-être encore en vie. Comme je l’ai montré dans mon livre Eschylus and Athens, le type de drame qu’il créa : la trilogie incarne, aussi bien par sa forme que par le contenu, l’idée de la fusion des contraires dans la moyenne. Le progrès de l’humanité, selon lui, avait été un combat entre des puissances opposées, par lequel l’homme était lentement passé de la barbarie à la civilisation — combat qui avait reçu de son vivant sa solution dans l’unité nouvelle que représentait l’Athènes démocratique, la plus brillante cité que le monde ait jamais contemplée.
      Par révolution démocratique de la Grèce ancienne (elle n’eut lieu nulle part ailleurs dans l’Antiquité) nous entendons le passage du pouvoir d’État des mains de l’aristocratie terrienne à celles de la nouvelle classe des marchands. On a objecté que le terme était trop vague puisqu’il pouvait tout aussi bien s’appliquer à la révolution bourgeoise ou à la révolution socialiste. C’est exact mais sans grande importance. L’absence d’un terme plus précis provient du manque de nom spécifique pour ce qu’Engels appelle, dans son tableau de la Grèce ancienne « la nouvelle classe des riches industriels et commerçants ». Par conséquent, lorsque nous parlons de révolution démocratique, il faut comprendre que nous pensons aux Grecs de l’Antiquité qui, après tout, ont un certain droit de priorité, puisque la démocratie est toujours désignée par le nom qu’ils lui ont donné.
     Cette révolution fut en général précédée par une phase de transition qu’on appelle la tyrannie. Nous pensons donc distinguer trois étapes : l’oligarchie qui est la domination de l’aristocratie terrienne, la tyrannie et la démocratie. Cette évolution est typique mais il est évident qu’elle ne se produisit pas partout au même rythme ou avec la même régularité. Dans certains États retardataires l’étape finale ne fut jamais atteinte. Dans certains des États les plus avancés l’évolution fut arrêtée ou même l’on revint en arrière. Dans les dernières années du 5e siècle la lutte que se livraient démocrates et oligarques prit la forme d’une guerre panhellénique entre Athènes et Sparte. Les premiers tyrans appartiennent à la seconde moitié du 7e siècle : Cypsélos et Périandre à Corinthe, Théagénès à Mégare, Orthagoras à Sicyône, Thrasyboulos à Milet, Pythagore (ce n’est pas le philosophe) à Éphèse. Dans quelques cités la tyrannie fut évitée ou anticipée par un aisymnètes, ou « arbitre », désigné d’un commun accord par les factions rivales pour exercer pendant une période limitée des pouvoirs dictatoriaux. C’est le cas de Pittacos de Mytilène et de son contemporain Solon d’Athènes (594). En 545 Polycrate devint tyran de Samos et, cinq ans plus tard, aidé par un autre tyran Lygdamis de Naxos, Pisistrate réussit à imposer la tyrannie à Athènes. Les premières démocraties qui nous soient connues existaient à Chios (600) et à Mégare (590). À Mégare, quelques années plus tard, les oligarques organisèrent avec succès une contre-révolution, peut-être avec le soutien des Bacchides, qui peu après la mort de Périandre avaient repris le pouvoir à Corinthe. À Milet, la mort de Thrasyboulos fut suivie d’une guerre civile qui dura deux générations, après quoi la cité retrouva sa prospérité antérieure sous la tyrannie d’Histiaios. Entre-temps, à Naxos la tyrannie de Lygdamis avait cédé la place à une démocratie. Et à Samos aussi, après la mort de Polycrate (523), il y eut une révolution démocratique mais elle fut vaincue à la suite de l’intervention perse. Partout, après leur conquête de l’Ionie (545) les Perses avaient mis en place des tyrans qui leur étaient favorables. Aussi lorsque les Ioniens se révoltèrent (499) et à nouveau lorsque les Perses furent vaincus à la bataille de Mycale (479), la démocratie fut en général restaurée.
     En Italie et en Sicile, cette évolution commença plus tard et n’eut pas le même résultat. Les peuples non grecs de l’Italie du Sud et de la Sicile se trouvaient à un niveau culturel bien inférieur à celui des Lydiens et des Cariens et, par conséquent, il était plus facile de les exploiter. À Syracuse et probablement aussi dans d’autres cités, les Grecs des classes inférieures firent cause commune avec les indigènes contre l’aristocratie terrienne. La lutte faisait déjà rage vers le milieu du 6e siècle mais dans plusieurs cités la tyrannie n’apparaît pas comme une transition vers la démocratie mais plutôt comme l’instrument de l’unification par la violence de cités voisines. Nous savons que le philosophe Empédocle était à la tête du parti démocratique à Agrigente vers 470 (Diogène Laërce, livre 8, § 66), et un autre philosophe, Archytas le Pythagoricien, était le dirigeant élu de la démocratie à Tarente aux environs de 400 (Strabon 280).
     C’est seulement pour Athènes que la suite des événements est conservée avec assez de précision pour former un récit continu et nous serons donc obligés de considérer son histoire comme, en gros, représentative des autres cités. Après avoir suivi la montée du mouvement démocratique à Athènes, nous examinerons son reflet dans la pensée athénienne, et ayant ainsi reconstitué dans ses lignes essentielles l’idéologie de la démocratie, nous utiliserons nos résultats pour l’étude des premiers philosophes.
Weber, M. (2001). Économie et société dans l’antiquité: Précédé de les causes sociales du déclin de la civilisation antique C. Colliot-Thélène & F. Laroche, Trans. Paris: Éditions La Découverte.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-08-15 07:01:07 Pop. 0%
      Les temples possédaient des ergastéria, comme en Égypte, et faisaient des prêts. Ils jouaient également le rôle de caisses de dépôts (le rachat de l’esc1ave par le dieu du temple s’explique peut-être par le fait que les dieux étaient la caisse d’épargne de l’esc1ave, puisque le peculium de l’esc1ave, sinon partout exposé de droit à la mainmise du maître, se trouvait là en sécurité ; bien sûr, la garantie de la liberté par le dieu intervient ici au premier chef). Ils étaient surtout, à l’époque classique (à la différence de ce qui sera le cas durant la période hellénistique), les seuls véritables créanciers de l’État et le lieu de dépôt des trésors de guerre : aussi bien le trésor d’Athéna que ceux de Delphes et d’O1ympie (dont, dans Thucydide, Périclès évalue l’importance pour les habitants du Péloponnèse) ont joué ce rôle (Olympie à une époque encore très tardive).
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