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Bunge, M. (2008). Le matérialisme scientifique S. Ayache, P. Deleporte, É. Guinet & J. Rodriguez Carvajal, Trans. Paris: Éditions Syllepse.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2017-04-01 21:24:07 Pop. 0%
      Le mot « matérialisme » est ambigu : il désigne une doctrine morale autant qu’une philosophie et, en fait, une vision générale du monde. La morale matérialiste est identique à l’hédonisme, c’est-à-dire une doctrine selon laquelle les hommes ne doivent rechercher que leur propre plaisir. Le matérialisme philosophique est la conception selon laquelle le monde réel est exclusivement composé d’objets matériels. Les deux doctrines sont logiquement indépendantes : l’hédonisme est cohérent avec l’immatérialisme, et le matérialisme est compatible avec de hautes valeurs morales. Nous nous intéresserons exclusivement au matérialisme philosophique. Et nous ne le confondrons pas avec le réalisme, c’est-à-dire une doctrine épistémologique selon laquelle la connaissance, ou au moins la connaissance scientifique, cherche à représenter la réalité.
     Le matérialisme philosophique n’est ni une marotte récente ni un bloc solide : il est aussi ancien que la philosophie et il a traversé six stades bien différents. Le premier fut le matérialisme ancien, centré autour de l’atomisme grec et indien. Le second fut la renaissance du premier au l7e siècle. Le troisième fut le matérialisme du l8e siècle, partiellement dérivé de l’héritage ambigu de Descartes. Le quatrième fut le matérialisme « scientifique » du milieu du l9e siècle, qui s’est épanoui principalement en Allemagne et en Angleterre, et fut lié au développement de la chimie et de la biologie. Le cinquième fut le matérialisme dialectique et historique, qui accompagna la consolidation de l’idéologie socialiste. Et le sixième stade, le stade actuel, développé principalement par les philosophes australiens et américains, est universitaire et non partisan mais il est par ailleurs très hétérogène (1).
     Le matérialisme ancien était parfaitement mécaniste. Ses grands noms furent Démocrite et Épicure, ainsi que Lucrèce. Le matérialisme du l7e siècle fut principalement l’œuvre de Gassendi et de Hobbes. Le matérialisme du l8e siècle, représenté par Helvetius, d’Holbach, Diderot, La Mettrie et Cabanis, présenta une grande variété. Ainsi, tandis que La Mettrie voyait les organismes comme des machines, Diderot soutenait que les organismes, bien que matériels, possédaient des propriétés émergentes. Les matérialistes « scientifiques » du l9e siècle, alors qu’ils étaient philosophiquement naïfs, avaient le mérite de lier le matérialisme à la science, sans pourtant le lier aux mathématiques. Non seulement les scientifiques Vogt, Moleschott et Czolbe en faisaient partie mais également Tyndall et Huxley, de même que Darwin, secrètement. Le matérialisme dialectique, formulé principalement par Engels et Lénine, était dynamiciste et émergentiste, et se prétendait scientifique alors qu’en même temps il était lié à une idéologie. Enfin, les matérialistes actuels ou académiques se présentent très diversement, allant des physicalistes comme Neurath, Quine et Smart aux matérialistes émergentistes comme Samuel Alexander et Roy Wood Sellars (2). Leurs rapports avec la science contemporaine sont lointains.
     La plupart des philosophes, depuis Platon, ont dédaigneusement rejeté le matérialisme philosophique comme stupide et incapable de rendre compte de la vie, de l’esprit et de leurs créations. De ce fait, le matérialisme est rarement discuté dans la littérature philosophique et dans les classes excepté quand il est associé à la dialectique. En conséquence, le matérialisme est encore dans sa première enfance quand bien même il est âgé de plusieurs milliers d’années.
     Le matérialisme philosophique a été attaqué sous plusieurs chefs d’accusation. Premièrement, parce qu’il s’oppose aux visions magiques et religieuses du monde (pour cette raison, il est souvent confondu avec le positivisme). Deuxièmement, parce que la version dialectique du matérialisme fait partie de l’idéologie marxiste et qu’elle est donc souvent considérée comme anathème (quand ce n’est pas un dogme intouchable). Troisièmement, pour avoir prétendument failli à résoudre les problèmes philosophiques majeurs, ou même pour avoir esquivé certains d’entre eux. Nous ne nous occuperons pas des deux premières critiques car elles sont idéologiques et non philosophiques.
     Au lieu de cela, nous nous attacherons à répondre à l’objection selon laquelle le matérialisme n’a pas de sens parce qu’il n’affronte pas, et encore moins ne résout, certains des problèmes clés de la philosophie. Voici certains des problèmes majeurs que le matérialisme est supposé ne pas vouloir, ou même ne pas pouvoir, résoudre :
     (i) Comment les matérialistes peuvent—ils maintenir leurs positions face à l’apparente dématérialisation du monde accomplie par la physique contemporaine, avec ses champs et ses ondes de probabilités ?
     (ii) Comment le matérialisme, qui est supposé être réductionniste, explique—t-il l’émergence de nouvelles propriétés, en particulier celles qui tiennent aux organismes et aux sociétés ?
     (iii) Comment le matérialisme explique-t-il l’esprit, qui est immatériel ?
     (iv) Comment le matérialisme rend-il compte de l’intention et de la liberté, qui transcendent si ostensiblement la loi naturelle ?
     (v) Comment les matérialistes font-ils une place aux objets culturels,tels que les œuvres d’art et les théories scientifiques, qui semblent habiter un domaine qui leur est propre et obéir à des lois extraphysiques ou peut-être même à aucune loi ?
     (vi) Comment les matérialistes proposent—ils d’expliquer l’efficacité causale des idées, en particulier les idées technologiques et politiques ?
     (vii) Puisque les concepts et les propositions n’ont pas de propriétés physiques, comment est-il possible qu’ils puissent résider dans un monde purement matériel ?
     (viii) Puisque la vérité des propositions mathématiques et scientifiques ne dépend pas du sujet connaissant ni de sa situation, comment est-il possible de l’expliquer en termes de matière ?
     (ix) Comment le matérialisme peut-il rendre compte des valeurs, qui ne sont pas des entités ou propriétés physiques, et cependant guident certaines de nos actions ?
     (x) Comment le matérialisme peut-il expliquer la morale sans endosser l’hédonisme, puisque les règles du comportement moral, particulièrement celles concernant les devoirs, sont étrangères à la loi de la nature ?
     Il faut reconnaître que la plupart des matérialistes n’ont pas proposé de réponses satisfaisantes à ces questions cruciales. Ou bien ils n’ont pas affronté certaines d’entre elles ou bien, quand ils l’ont fait, leurs réponses ont eu tendance à être simplistes, comme les thèses selon lesquelles les points de l’espace-temps sont tout aussi réels que des morceaux de matière, qu’il n’y a pas d’esprit, et que les objets mathématiques ne sont que des traces sur du papier. En particulier, il ne semble pas y avoir de théories matérialistes à part entière de l’esprit et des mathématiques, ou des valeurs et de la morale.
     Il est évident que tous les matérialistes ne sont pas vulgaires ou stupides, et nombre de philosophes matérialistes ont proposé des éclairages valables sur ces questions. Cependant, la plupart des philosophes matérialistes ne parlent que le langage ordinaire et ils sont ainsi amenés à formuler leurs conceptions de façon inexacte, en se souciant rarement de les argumenter de manière pertinente. En outre, les matérialistes ont été si occupés à se défendre contre des attaques ignorantes ou haineuses, et à contre-attaquer, qu’ils ont négligé la tâche de construire des systèmes philosophiques d’ensemble et qui plus est, des systèmes compatibles avec la logique, les mathématiques, la science et la technologie contemporaines. Il en résulte que le matérialisme est moins un domaine de recherche actif regorgeant de nouveautés qu’un ensemble de croyances, pour l’essentiel obsolètes ou non pertinentes. (Quand avez-vous entendu parler pour la dernière fois d’une innovation majeure récente en philosophie matérialiste ?)
     Alors que tout ceci est vrai, la question intéressante est de savoir si le matérialisme est désespérément daté et impuissant, ou s’il peut être revitalisé et mis à jour et, si c’est le cas, comment. C’est ce dont traite ce livre.
Il peut être vu comme une invitation à considérer le matérialisme comme un champ de recherche plutôt que comme un corps de croyances figées. Plus précisément, il s’agit de ce défi : examiner, clarifier, étendre et systématiser le matérialisme à la lumière de la logique, des mathématiques et de la science contemporaines plutôt qu’à celle de l’histoire des idées, ou de l’idéologie politique. Le matérialisme doit relever ce défi sous peine de demeurer sous-développé et donc sans intérêt et inefficace.

   (1) Pour un panorama historique et conceptuel des multiples doctrines constitutives du vaste courant matérialiste, cf. (Charbonnat, 2007), notamment le long chapitre 7 sur le matérialisme au 18e siècle. (NdÉ.)
   (2) Sur cet émergentisme, et sur d’autres formes plus récentes, cf. Matière première, n°2/2007 (Athané, Guinet & Silberstein 2007), avec notamment un article de Mario Bunge, « Pouvoirs et limites de la réduction ». (NdÉ.)
      Les événements sont des changements dans quelque entité matérielle (i.e. qu’il n’y a pas d’événement en soi).
     […]
     Seuls les objets matériels peuvent agir les uns sur les autres.
     […]
     « L’espace est un mode d’existence de la matière » peut être reformulé en : « Les relations spatiales sont des relations entre objets matériels. »
     « La vie est une forme de la matière » devrait être converti en : « Tous les organismes sont des objets matériels. »
      Le vitalisme, un rejeton de l’animisme, soutient que la vie est l’entité immatérielle qui anime les organismes et que ces derniers sont conçus de telle sorte qu’ils puissent accomplir leur rôle, qui est la préservation de leur espèce. Selon le matérialisme, en revanche, la vie est une propriété de certains objets matériels. Il est certain que le matérialisme mécaniste refuse d’admettre qu’il y ait une quelconque différence qualitative entre les organismes et les objets non vivants : il affirme que la différence est simplement une différence de complexité. Cette sorte de matérialisme est une proie facile pour le vitalisme, parce qu’une usine moderne n’est pas moins complexe qu’une cellule, et il est clair que la biologie étudie un certain nombre de propriétés et de processus inconnus de la physique et de la chimie. Aussi, le matérialisme mécaniste n’est pas une réponse au vitalisme.
     Une conception matérialiste de la vie doit reconnaître l’émergence, c’est-à-dire le fait que les systèmes possèdent des propriétés absentes de leurs composants. En particulier les biosystèmes sont capables de maintenir un milieu intérieur assez constant, les activités de leurs différentes parties sont coordonnées, ils peuvent s’autoréparer dans une certaine mesure, ils peuvent se reproduire, coopérer, entrer en compétition et évoluer. Le matérialisme émergentiste n’a pas de difficulté à reconnaître les particularités des biosystèmes. De plus, à la différence du holisme, le matérialisme émergentiste encourage la recherche d’une explication de l’émergence en termes de propriétés et de processus de niveau inférieur.
      Le dualisme psychophysique, ou la thèse selon laquelle il y a des esprits à côté des corps, est probablement la plus ancienne philosophie de l’esprit. Elle fait partie intégrante de la plupart des religions et a été introduite en philosophie par Platon. Descartes lui a donné une nouvelle tournure en expulsant tous les esprits du corps et en offrant ce dernier à la science — tout en conservant à la théologie et à la philosophie leurs droits sur l’âme. Beaucoup de philosophes modernes, ainsi qu’un certain nombre de scientifiques dans leurs moments philosophiques, ont adopté un dualisme d’une forme ou d’une autre, certains explicitement, la plupart de manière tacite. Des écoles de pensée entières l’ont endossé, par exemple la psychanalyse qui nous parle d’entités immatérielles habitant le corps, et les anthropologues et les historiens qui nous parlent d’une superstructure spirituelle chevauchant l’infrastructure matérielle. Toutefois, le sort du dualisme psychophysique a commencé à décliner depuis à peu près trois décennies sous l’action non concertée de la philosophie et de la psychologie. Je m’explique.
     Il y a au moins trois manières de saper la doctrine de l’immatérialité de l’esprit. L’une d’elles est de montrer qu’elle est défectueuse dans ses concepts, une autre est de montrer qu’elle est en désaccord avec la science, et une troisième consiste à proposer une meilleure alternative. Abordons les deux premières maintenant, en laissant la troisième pour le chapitre 5. [Voir aussi (Bunge, 1980).]
     Le défaut conceptuel le plus criant du dualisme psychophysique, c’est son imprécision : il n’énonce pas clairement ce qu’est l’esprit parce qu’il n’offre ni une théorie ni une définition de l’esprit. Tout ce que nous donne le dualisme, ce sont des exemples d’états mentaux ou d’événements mentaux : il ne nous dit pas ce qui se trouve dans ces états ni ce qui subit ces changements — excepté bien sûr l’esprit lui-même, de telle sorte que le dualisme est circulaire. Un second défaut capital du dualisme, c’est qu’il disjoint les états et les événements mentaux des choses qui pourraient être dans de tels états ou qui pourraient être l’objet de tels changements. Cette manière de concevoir des états et des changements va à l’encontre de la nature de la science : en fait dans toute science les états sont des états d’entités matérielles et les événements sont des modifications de ces états. La psychophysiologie remplit cette condition, mais pas le dualisme psychophysique. Un troisième défaut grave du dualisme, c’est qu’il est compatible avec le créationnisme mais pas avec l’évolutionnisme : en fait, si l’esprit est immatériel, alors il est au-dessus des vicissitudes de la matière vivante, c’est-à-dire de la mutation et de la sélection naturelle. En revanche, selon le matérialisme, l’esprit évolue en même temps que le cerveau (cf chap. 6).
     Mais le pire aspect du dualisme est qu’il bloque la recherche, parce qu’il est une réponse toute faite à tous les problèmes et qu’il refuse de regarder dans le cerveau pour découvrir l’esprit. (Il renforce ainsi la séparation entre la psychologie et la neurophysiologie, et en vertu de cela il favorise la psychothérapie verbale contre la psychothérapie comportementale ou médicamenteuse.) De la même façon, le dualisme entretient la superstition, en particulier la croyance en la télépathie, la psychokinésie, la voyance, la prévision de l’avenir, et les diverses entités immatérielles de la psychanalyse (le moi, le surmoi, le ça et la libido).
     En bref, le dualisme psychophysique n’est pas une théorie scientifique ni même une théorie : c’est seulement une partie des vieilles conceptions du monde magiques et religieuses : c’est de l’idéologie, ce n’est pas de la science. Il n’est pas étonnant qu’i1 soit remplacé par l’approche matérialiste selon laquelle l’esprit est un ensemble particulier de fonctions cérébrales. Nous développerons cela au chapitre 5.
      Nous tenons les principes de la dialectique pour être les suivants :
[…]
D2. Tout objet est contradictoire de manière inhérente, c’est-à-dire qu'il est constitué de composants et d’aspects qui s’opposent mutuellement.
D3. Tout changement est le produit de la tension ou de la lutte des contraires, que ce soit à l’intérieur du système en question ou entre différents systèmes.
[…]
      La thèse D2, selon laquelle tout objet est une unité de contraires, est couramment considérée comme constituant la thèse essentielle de la dialectique. Mais, à nouveau, la phrase n’a guère de sens, à moins que l’on ne précise le terme de « contraire ». Et, comme nous l’avons vu dans les deux dernières sections, ce n’est pas facile, et en tous cas cela n’a pas été réalisé par les philosophes dialecticiens.
     Je soumets l’idée que D2 a un sens si le contraire, ou la contradiction ontique, est conçue comme une relation entre propriétés, à savoir la relation d’action contraire ou de neutralisation […]. […] Par exemple, dans un pays surpeuplé, l’augmentation de la population et le bien-être de cette population sont réciproquement contraires parce que la première propriété fait échouer les tentatives de maintien et d’élévation du niveau de vie.
     Si le mot « contraire » est pris dans ce sens, alors on peut affirmer qu’il existe des systèmes dominés par des contradictions internes. Mais ceci est bien loin de l'affirmation selon laquelle tous les systèmes sont contradictoires. Par exemple, selon la physique contemporaine, les électrons et les photons n’ont pas de contradictions internes. Ce qui est tout aussi bien, parce que si toute chose était composée de parties réciproquement contradictoires alors chacune de ces parties serait composée de manière similaire et l’on serait face à une régression infinie.
     Maintenant, si tout ce qu’on peut dire est que certaines choses (ou certaines de leurs parties) sont contraires à d’autres sous certains aspects […], alors tout ce que nous pouvons conclure est que certains systèmes ont des composants ou des traits qui s’opposent l’un à l’autre sous certains aspects. C’est-à-dire que nous obtenons la thèse suivante d’une moindre portée :
     D2a. Certains systèmes ont des composants qui sont contraires les uns aux autres sous certains aspects.
      Ce dont il est question, c’est de savoir si la compétition est universelle au point d’être à l’origine de tout changement. Et il semble également évident que tel n’est pas le cas, c’est-à-dire qu’il y a des changements qui ne sont pas le fruit d’une quelconque contradiction ontique. Par exemple, le mouvement d’une particule ou d’une onde électromagnétique dans l’espace libre n’est pas conflictuel. Pas plus que la formation d’une molécule d’hydrogène à partir de deux atomes d’hydrogène, au moins parce que ces demiers ne peuvent pas être considérés comme s’opposant l’un à l’autre, tout au contraire, on pourrait dire qu’ils coopèrent. Nous pouvons tout au plus accepter la thèse suivante, d’une moindre portée :
     D3a. Certains changements sont produits par l’opposition (sous certains aspects) de choses différentes ou de différents composants d’une seule et même chose. Mais ceci est presque trivial.
Lévy, J.-P. (1997). La fabrique de l’homme. Paris: Éditions Odile Jacob.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2010-01-02 08:12:20 Pop. 0%
      Les idées forment les individus, les lient entre eux et assurent parfois leur survie
     Les cerveaux se modifient au rythme de leur absorption d’idées nouvelles. C’est ainsi qu’ils se forment depuis l’enfance et toute leur vie. C’est ainsi qu’ils échangent aussi leurs informations et progressent, faisant à leur tour progresser les idées, au gré des mutations qu’elles subissent parfois chez eux. Les idées sont la res cogitans de Descartes, distincte de la res extensa mais produite par elle et qui n’existe pas sans elle. Elles font les cerveaux et pourtant ne peuvent vivre sans eux : comme le demandait un Indien dans un roman de J. Harrison, Dalva : « Que deviennent les histoires, quand il n’y a personne pour les raconter ? » Ce qui est important, c’est que ce commensal permanent de nos cerveaux est ce qui les lient les uns aux autres. Sans l’échange des idées, il n’y aurait pas de société humaine, inversement sans elle, qui assure la pérennité et l’évolution des idées, il n’y aurait pas de cerveaux humains. C’est pourquoi chaque homme est un composant de sa société dont il ne peut être dissocié. Chaque individu, certes, est unique, et la qualité d’un cerveau tient en partie à sa capacité à être rationnellement lui-même, mais il ne peut l’être qu’à l’intérieur d’un cadre que sa culture lui trace. Il est essentiellement une accrétion d’idées, parmi lesquelles très peu appartiennent en propre au porteur, s’il en est. Elles lui viennent du réseau de cerveaux auquel il appartient, mais leurs associations sont chaque fois différentes et leur utilisation chaque fois modulée par la part émotionnelle et passionnelle de ce cerveau.
     Si rien du corps n’a des chances de persister après la mort et si aucune âme immortelle ne s’en échappera pour poursuivre son existence, la survie des idées, elle, est une évidence. Quel que soit l’individu, le souvenir qui en subsiste, tant que ceux qui l’on connu vivent, est en grande partie celui des idées qui l’habitaient. Elles sont en général banales, mais forment pourtant des combinaisons originales. C’est ce qui assure aussi la survie à long terme de certains êtres dont la production mentale a marqué d’autres cerveaux et quelquefois toute l’humanité. Il n’est pas d’autre survie, et celle-là est le plus souvent anonyme, mais elle est de mieux en mieux assurée depuis quelques milliers d’années : depuis que les idées se sont stabilisées elles-mêmes, en nous amenant à créer le dessin et l’écriture, ces mémoires accessoires capables de les conserver, même si meurent les cerveaux.
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