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Charles-Picard, G., & Charles-Picard, C. (1958). La vie quotidienne à carthage au temps d’hannibal: 3e siècle avant jésus-christ. Paris: Librairie Hachette.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-05-28 20:53:41 Pop. 0%
      Le problème social
     La population de la grande ville comprenait donc des éléments très divers par leur origine et leur civilisation, fort inégaux en richesse et en puissance sociale. Il ne semble pas pourtant que de graves conflits de classes l’aient agitée. Nous ne savons pratiquement rien des esclaves urbains qui étaient évidemment très nombreux ; ils ne paraissent pas avoir été animés d’une haine violente contre leurs maîtres. Au début du 4e siècle, un ambitieux de haute naissance, Hannon le Grand, tente une révolution politique et sociale qui devait lui donner le pouvoir souverain. Il appela les esclaves à se soulever, mais il semble avoir rencontré assez peu de succès auprès de ceux qui travaillaient en ville et vivaient avec leurs maîtres. Bomilcar, qui tenta aussi d’établir sa dictature au temps de la guerre d’Agathocle, s’appuya sur ses mercenaires et ne paraît avoir trouvé aucun appui dans le prolétariat urbain. Enfin, au moment de la crise suprême, en 149, le Sénat punique décréta la libération des esclaves. On ne craignait donc pas qu’ils prissent le parti des Romains, et la confiance qu’on mettait en eux fut justifiée car ils combattirent jusqu’au bout avec le plus grand courage.
     Le danger social venait d’ailleurs : tout d’abord des cultivateurs libyens ; ceux-ci se révoltèrent en 396 et en 379, et chaque fois mirent en danger l’existence même de Carthage. L’archéologie nous révèle la médiocrité de leur niveau de vie. S’ils demeuraient libres de leur personne, l’obligation qui leur était faite de verser une dîme, portée, en cas de guerre, au quart et même, quelquefois, à la moitié de leur récolte, était évidemment fort lourde ; il ne faut pas oublier cependant que jusqu’à ces dernières années demeurait en vigueur dans toute l’Afrique du Nord le « Khamessat », contrat de métayage qui réserve au propriétaire les quatre cinquièmes du revenu de la terre. Mais ces Africains se souvenaient d’avoir été privés depuis peu de leur liberté ; le système économique qu’on leur imposait leur déplaisait sans doute et ils auraient préféré revenir à l’élevage et au nomadisme ; enfin, ils étaient incités à la révolte par le voisinage de leurs congénères demeurés indépendants. Des esclaves ruraux qui travaillaient sur les domaines de l’aristocratie carthaginoise n’étaient pas non plus satisfaits de leur sort. Ces deux éléments fournirent les troupes des jacqueries du 4e siècle et, à Hannon, les vingt mille hommes qu’il rassembla après l’échec de sa tentative de révolte en ville.
     Un autre élément de désordre était constitué par les mercenaires. Nous dirons plus loin quel péril représentait pour Carthage cette force explosive toute prête à la détruire au lieu de la protéger. Mais il faut indiquer ici que la grande guerre qui éclata en 240, et qui demeure, grâce à Polybe et à Flaubert, l’épisode le plus célèbre de l’histoire de Carthage, fut avant tout une de ces grandes crises sociales qui ébranlèrent le monde antique entre la mort d’Alexandre et le rétablissement de l’ordre par Auguste. L’élément dynamique de l’armée que l’imprudence du gouvernement punique rassembla à Sicca était formé par ces gens que Polybe appelle des demi-Grecs, anciens esclaves ou déserteurs originaires de Sicile et de Grande Grèce.
     Ces régions étaient alors, avec l’Asie Mineure, celles où le déséquilibre social était le plus menaçant. Elles furent le foyer des trois grandes guerres serviles que Rome dut réprimer en 134, en 103 et en 73. On y trouvait en effet d’énormes masses d’esclaves maltraités, agités par une propagande révolutionnaire venue d’Orient et entretenue par des mages ou des philosophes qui rêvaient de réformer l’ordre social. Spendios, qui fut le véritable instigateur de la révolte, en faisant échouer au dernier moment l’accord que Giscon était venu négocier, était un de ces demi-Grecs de Campanie réduits en esclavage par les Romains. Sitôt la rupture accomplie, les mercenaires regroupèrent des esclaves fugitifs : c’étaient les cultivateurs des domaines puniques révoltés contre leurs maîtres. Les Libyens se soulevèrent aussi en masse ; Polybe nous fait un tableau fort précis de la triste situation où étaient réduits ces pauvres gens par l’âpreté avec laquelle les carthaginois avaient levé leur tribut pendant la guerre contre Rome. Un grand nombre d’hommes se trouvaient en prison pour n’avoir pas pu s’acquitter ; les femmes avaient pourtant constitué quelques réserves, consistant surtout en leurs bijoux personnels.
     Elles les livrèrent sans hésiter aux mercenaires qui tirèrent de cette contribution l’argent nécessaire à la guerre et se payèrent sur elle de leur arriéré de solde. On retrouve dans ce trait un usage qui s’observe encore aujourd’hui chez les Bédouins du Maghreb : les pauvres économies qu’ils peuvent amasser sont investies exclusivement en bijoux d’argent, grandes fibules, bracelets, anneaux de cheville, auxquels on ne touche que dans la plus grande nécessité. Les mercenaires trouvèrent encore un appui dans les villes phéniciennes qui reprochaient à Carthage de les traiter en sujettes et non en égales. Les commerçants de ces ports souffraient évidemment gravement du monopole carthaginois sur tout le commerce extérieur. L’opposition d’intérêts se révéla plus forte que la solidarité ethnique ; lors de la dernière guerre avec Rome, sept villes, les plus importantes, Utique et Hadrumète en tête, abandonnèrent Carthage pour Rome et durent à cette défection de conserver, dans le cadre de la province romaine, une indépendance théorique.
     […]
     Le problème social n’était donc pas posé à Carthage par l’opposition des classes à l’intérieur de la cité, mais par le conflit d’éléments ethniques affectés à des tâches économiques diverses. Tous les Carthaginois, riches et pauvres, libres ou esclaves, se sentaient solidaires parce qu’ils profitaient, inégalement sans doute, de la prospérité de la cité, et que les plus misérables savaient qu’ils auraient tout à perdre à sa ruine. Ce qui se passa en Espagne lors de la prise de Carthagène par les Romains montre que ce sentiment n’était pas illusoire : la ville comprenait deux éléments : une bourgeoisie formée en majeure partie de commerçants, et une classe ouvrière qui travaillait surtout à l’arsenal ; nous ignorons son statut exact, mais elle jouissait en tout cas de la liberté juridique. Scipion se garda bien de rien changer à cette hiérarchie. Il renvoya les citoyens chez eux et annonça aux artisans qu’ils seraient désormais esclaves du peuple romain, mais qu’ils retrouveraient leur liberté à la fin de la guerre si l’on était satisfait de leur travail ; en attendant, ils furent organisés militairement en escouades de trente hommes, ayant chacune à sa tête un surveillant romain. Les autres prisonniers allèrent aux galères.
     Au contraire, les Libyens s’opposaient en bloc aux Carthaginois et n’étaient maintenus dans la dépendance que par la terreur. Les indigènes espagnols étaient dans les mêmes sentiments. Il y avait là, dans l’empire punique, une cause de faiblesse que les Romains surent fort bien exploiter. Polybe insiste beaucoup sur l’habileté de Scipion qui se présenta en libérateur aux Ibères, traitant avec beaucoup d’égard les otages rassemblés par les Puniques à Carthagène : c’étaient les familles des principaux chefs indigènes, qui répondaient du loyalisme de leur tribu. « S’étant fait amener tous les otages, qui étaient au nombre de plus de trois cents, il commença par flatter et caresser les enfants les uns après les autres, leur promettant pour les consoler que dans peu ils reverraient leurs parents… Il donna aux petites filles des pendants d’oreilles et des bracelets, et aux jeunes garçons des poignards et des épées. Sur ces entrefaits, la femme de Mandonius, frère d’Indibilis, roi des Ilergètes, vint se jeter aux pieds de Scipion, pour le conjurer les larmes aux yeux de faire traiter les matrones faites prisonnières avec plus d’égards et de bienséance que n’avaient fait les carthaginois… Alors Scipion comprit ce qu’elle voulait dire et, voyant la jeunesse des filles d’Indibilis et de plusieurs dames illustres, il ne put s’empêcher de répandre des larmes. Le mot seul de cette dame suffit pour lui faire concevoir tout ce que ces prisonnières avaient à souffrir. »
     Ce passage touchant, dont la vieille traduction de Buchon rend bien la grâce doucereuse, montre que les procédés de propagande dont on se sert pour ruiner un empire colonial n’ont guère changé depuis l’Antiquité. Les « services psychologiques » de l’armée romaine avaient fort consciencieusement préparé leur dossier « d’atrocités puniques » et, à défaut de journalistes, les historiens étaient chargés de le faire connaître à l’opinion publique des pays civilisés, c’est-à-dire de la Grèce où se formait la conscience internationale de l’époque. Il serait évidemment absurde de prendre pour parole d’Évangile cette propagande de guerre dont l’hypocrisie est évidente. Carthage ne manquait pas d’administrateurs coloniaux habiles qui savaient gagner la confiance de leurs sujets. La section de sa diplomatie qui s’occupait des rapports avec les princes indigènes compte à son actif de remarquables succès. Un de ses meilleurs agents fut cet Asdrubal, fils de Giscon, qui réussit à gagner à sa patrie l’alliance de Syphax en lui faisant épouser sa fille Sophonisbe, elle-même douée de tous les talents et de tous les attraits de la «belle espionne». Mais à cette époque le sentiment national s’éveillait chez les Libyens, et Carthage était le premier obstacle à leurs aspirations. Syphax, qui tentait d’entraver ce développement, ne put tenir devant Massinissa qui sut l’organiser et le diriger à son profit. Carthage périt ainsi pour n’avoir pas su résoudre le problème fort difficile que soulève, en pays colonial, la coexistence de populations dont le niveau de vie et la civilisation s’opposent de manière trop criante.
Mireaux, É. (1954). La vie quotidienne au temps d’homère. Paris: Librairie Hachette.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-05-28 20:50:49 Pop. 0%
      Une évolution analogue se dessine dans le domaine de la métallurgie et dans celui de la poterie, mais elle s’effectue dans un sens un peu différent. Les deux corporations anciennes ne sont pas absorbées par le capitalisme nouveau. Mais, à côté de l’artisanat traditionnel, grandit rapidement la concurrence de plus en plus puissante d’exploitations plus vastes qui travaillent en grande série. Les raisons de la transformation sont ici d’ordre commercial.
     Dans la métallurgie du bronze, l’approvisionnement en matières premières devient de plus en plus précaire, au fur et à mesure que les besoins se développent. Les filons des mines de cuivre locales s’épuisent, en Eubée notamment. La presque totalité du cuivre nécessaire est désormais importée de Chypre, de Thrace, de Chalcidique. L’étain, lui, est toujours venu de l’extérieur. Au 10e, au 9e siècle, il arrivait encore par terre en suivant les pistes de l’Asie Mineure. Mais la consommation se développe et les besoins grandissent ; l’étain n’est plus seulement employé comme métal d’alliage pour la fabrication du bronze, mais aussi comme motif de décoration. On ne peut plus attendre passivement sa venue. Il faut devancer la concurrence et aller le chercher au loin, par voie de mer, à sa source même.
     Dès la première moitié du 8e siècle, des convois maritimes s’organisent à cet effet. Les uns cinglent vers le Caucase, par l’Hellespont, le Bosphore et le long de la côte méridionale du Pont-Euxin, les autres vers l’Étrurie par le détroit de Messine et les traverses de l’Italie méridionale. […] Le grand fait qui nous intéresse ici, c’est que l’approvisionnement en matières premières de l’industrie du bronze et par incidence cette industrie elle-même se trouvent placés désormais dans la dépendance directe des armateurs des grandes cités maritimes.
     Cette aristocratie commerçante devient du même coup une aristocratie industrielle. Elle crée la fabrication en série dans des ateliers relativement vastes, peuplés d’esclaves dont elle fait aussi le commerce. Une bonne partie de sa production est exportée au loin, dans les colonies nouvelles, et jusqu’en Égypte où les premiers Pharaons de la 26e dynastie luttent contre la domination assyrienne avec des troupes de mercenaires équipées à la grecque.
     Même transformation dans l’industrie de la poterie. À côté de l’exportation des armes et des articles de métal s’organise, en effet, celle du vin et de l’huile. Celle-ci exige un abondant matériel d’amphores, qu’il faut fabriquer en série dans des ateliers que les riches armateurs sont seuls en mesure de fonder. Ces ateliers se consacrent naturellement bien vite aussi à la fabrication en masse de la poterie d’exportation qui se répand sur tous les marchés de la Méditerranée, de l’Égypte à l’Étrurie.
     Notons, incidemment, que la vieille industrie familiale du textile commence à évoluer, à son tour, dans les mêmes conditions. De véritables ateliers de tissage sont créés au sein des manoirs seigneuriaux. La vieille Hécube dirige à Troie, dans le palais de Priam, un atelier de voiles brodés où travaille une équipe d’esclaves sidoniennes que Pâris a amenées de Phénicie.
     Quoi qu’il en soit, le vieil artisanat des démiurges de la forge et de la poterie se trouve progressivement relégué à l’arrière-plan dans l’ordre économique et social. Il ne faut pas s’étonner si vers le milieu du 7e siècle il finit par se révolter, par donner son appui aux jeunes tyrannies d’allure démocratique qui se dressent contre la toute-puissance de l’aristocratie et de la richesse. Cypsélos et ses successeurs interdiront à Corinthe l’introduction de nouveaux esclaves pour le protéger contre la concurrence des ateliers capitalistes.
Salles, C. (2005). 73 av. j.-c., spartacus et la révolte des gladiateurs. Bruxelles: Éditions Complexe.  
Added by: Dominique Meeùs 2011-06-16 22:46:23 Pop. 0%
      [Marcus Licinius] Crassus [− 115 à − 53] appartenait à la vieille noblesse sénatoriale. Son père avait été censeur et, dans sa famille, on continuait à respecter les mœurs patriarcales en honneur dans l’ancienne Rome. Crassus n’était pas dépourvu des qualités qui faisaient un bon homme politique : cultivé et très bon orateur, il était capable de générosité à l’égard de ses amis, et la cordialité de son accueil était proverbiale. Mais ces mérites étaient occultés par deux vices invétérés, son amour des richesses et son ambition politique:
     « Cet homme, par ailleurs très intègre et indifférent aux plaisirs, ne connaissait aucune mesure dans son désir de l’argent et de la gloire (Velleius Paterculus, Histoire de Rome, II, 46) ».
     Tout lui était bon pour accroître sa fortune qui, estimée à trois cents talents au début de sa carrière, atteignait à sa mort sept mille cinq cents talents. Sénateur par sa famille et sa carrière, Crassus, par son don de la spéculation, était en fait plus proche des milieux d’affaires romains et de l’ordre équestre. En clair, aristocrate de naissance, il était plus proche dans ses manières d’agir et de penser, de la grosse « bourgeoisie ».
     Il aurait mis tout en œuvre pour augmenter son patrimoine, et sa fortune était « tirée du feu et de la guerre (Plutarque, Crassus, 2, 4: ὲκ πυρὸς καἱ πολὲμον) ». La dictature de Sylla et les proscriptions concomitantes lui avaient permis d’acheter à très bas prix les propriétés des condamnés. Il n’avait certes pas été le seul à profiter de cette période trouble, mais son avidité en la circonstance l’avait désigné comme un des profiteurs les plus impitoyables de la guerre civile. L’immense fortune ainsi rapidement amassée_lui avait permis de faire des placements judicieux. Il trouva son bonheur dans la spéculation immobilière. Les insulae des quartiers populaires de Rome, où s’entassaient les plébéiens les plus impécunieux, étaient fréquemment la proie des flammes ou s’effondraient en raison de leurs multiples vices de construction. Dès qu’il entendait dire qu’un de ces immeubles avait été victime d’un sinistre, Crassus l’achetait sur le champ à très bas prix, ainsi que les bâtiments voisins dont les propriétaires étaient trop heureux de se débarrasser. Par ailleurs, il avait constitué une véritable « entreprise de travaux publics » composée de cinq cents esclaves spécialisés dans les métiers du bâtiment, depuis les architectes jusqu’aux maçons. Ces ouvriers étaient chargés de reconstruire rapidement les insulae remises ensuite en location. Plutarque précise que, par ces tractations, Crassus était devenu le plus important propriétaire immobilier de Rome.
     La fortune de Crassus était donc fondée sur les deux sources de richesses essentielles de la noblesse romaine. D’une part ses propriétés foncières et immobilières à Rome et en Italie étaient d’un rapport constant. D’autre part ses esclaves lui fournissaient une main-d’œuvre considérable très rentable. Outre ses ouvriers du bâtiment et ceux qui travaillaient dans les mines d’argent qu’i1 possédait aussi, il en instruisait une multitude dans sa demeure, formés à tous les métiers de luxe : certains (lecteurs, secrétaires, argentiers) étaient compétents dans le domaine intellectuel, d’autres (intendants, maîtres d’hôtel) s’y entendaient dans la gestion de la maison. Cette domesticité n’était pas réservée à son usage personnel, car Crassus menait une vie simple et son train de maison s’apparentait à celui d’un plébéien. Elle était louée aux riches Romains, et Crassus en tirait de substantiels bénéfices. Tous les détails donnés par Plutarque dans sa Vie de Crassus mettent bien en évidence la véritable boulimie de richesses de cet homme, excellent financier sans scrupule et qui, à l’encontre de beaucoup de nobles, n’hésitait pas à faire fructifier ses biens par l’investissement et la spéculation.
Weber, M. (2001). Économie et société dans l’antiquité: Précédé de les causes sociales du déclin de la civilisation antique C. Colliot-Thélène & F. Laroche, Trans. Paris: Éditions La Découverte.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-08-15 07:01:07 Pop. 0%
      … hommes étaient bon marché, et ils l’étaient à cause des caractéristiques des guerres constantes de l’Antiquité. La guerre, dans l’Antiquité, est en même temps une chasse aux esclaves : elle ne cesse de faire des apports au marché d’esclaves et favorise de façon inouïe le travail non libre et l’accumulation des hommes. Cela condamna l’activité libre à l’immobilisme et la fixa au stade du travail salarié sans capitaux pour une clientèle locale [auf der Stufe der besitzlosen Kunden-Lohnarbeit]. Cela empêcha le développement, entre des entrepreneurs libres utilisant un travail salarié libre, d’une concurrence pour la vente sur le marché et, ce faisant, la prime économique qui va à toute découverte qui économise le facteur travail, comme cela se fit à l’époque moderne. Dans 1’Antiquité, au contraire, le poids économique du travail non libre dans l’οἶκος croît régulièrement. Seuls les propriétaires d’esclaves peuvent, en divisant le travail des esclaves, satisfaire leurs besoins et augmenter leur niveau de vie. Seule l’entreprise esclavagiste est en mesure, au-delà de la satisfaction de ses besoins intemes, de produire de plus en plus pour le marché.
      … dans l’Antiquité, le développement du commerce international s’accompagne de la concentration de travail non libre dans la grande maison [Haushalt] esclavagiste. Sous une superstructure d’économie de marché se glisse et se développe incessamment une infrastructure où les besoins sont satisfaits sans faire appel au marché : les concentrations d’esclaves absorbent constamment des êtres humains, dont les besoins sont couverts, pour l’essentiel, non par le marché mais par leur production propre. Plus se développent les besoins de la couche supérieure propriétaire d’esclaves et s’étend le marché qu’ils créent, plus les échanges perdent en intensité, plus ils se réduisent à un mince filet qui s’étale sur un fond d’économie naturelle : ses mailles s’affinent sans doute, mais ne cessent de s’amenuiser du même mouvement. […] Dans l’Antiquité, le commerce intemational laisse prospérer les οἶκος, qui enlèvent à l’économie de marché locale son sol nourricier.
      Cette évolution a joué avec le plus de force dans le monde romain. Rome est, au début — après la victoire de la plèbe —, un État de paysans conquérants ou, mieux, une cité-État paysanne [Ackerbürgerstaat]. Chaque guerre se traduit par la prise de terres ouvertes à la colonisation. Le fils du citoyen propriétaire foncier, s’il ne trouve pas sa part dans l’héritage paternel, combat à l’armée pour obtenir sa propre terre et devenir citoyen de plein droit. Ici réside le secret de la force expansive de Rome. Cette situation cesse avec les conquêtes outre-mer : celles-ci ne sont plus régies par les intérêts de la colonisation paysanne, mais par l’exploitation des provinces au profit de l’aristocratie. Ces guerres visent la chasse à l’homme et la confiscation de terres, destinées à être exploitées dans de grands domaines affermés et arentés [grosse Domänen- und Gefällpächter]. […] Dès lors, seuls les propriétaires d’esclaves supportent l’élévation du niveau de vie, du pouvoir d’achat et des surplus. Non pas que le travail libre ait entièrement disparu, mais les entreprises esclavagistes restent le seul facteur de progrès. Pour les agronomes romains, il va de soi que le travail des esclaves est le fondement de l’organisation du travail.
      L’incorporation dans le monde romain de grands territoires continentaux (l’Espagne, la Gaule, l’Illyrie, les pays danubiens) renforça de façon décisive la signification du travail non libre pour la civilisation romaine. Le centre de gravité démographique de l’Empire se déplaça vers l’intérieur des terres. De ce fait, la civilisation antique tenta de changer de scène : de civilisation côtière, elle essaya de devenir une civilisation continentale. Elle s’étendit à un énorme espace économique, mais où, même après des siècles, elle ne put, de loin, assurer la circulation des biens et la satisfaction des besoins par une économie monétaire, à la manière de ce qui s’était fait sur les côtes de la Méditerranée. Si, ainsi qu’il a été dit, le commerce interrégional antique ne représentait, même sur les côtes, qu’une pellicule mince et qui allait s’amincissant, à plus forte raison les mailles du réseau commercial devaient-elles se relâcher substantiellement à l’intérieur des terres. Là, les progrès de la civilisation par voie de la division libre du travail grâce au développement d’un commerce intensif étaient, en l’état, une impossibilité absolue. Seule la montée d’une aristocratie foncière, assise sur la propriété des esclaves et la division non libre du travail dans le cadre de l’οἶκος, permettait une intégration progressive dans l’aire culturelle méditerranéenne. Bien plus encore que sur les côtes, le trafic continental infiniment plus coûteux dut se limiter d’abord exclusivement à satisfaire les besoins de luxe d’une couche supérieure propriétaire d’esclaves ; de même, seule une mince couche de grandes entreprises esclavagistes était en mesure de dégager un surplus commercialisable [Absatzproduktion].
     Le propriétaire d’esclaves devint ainsi le support économique de la civilisation antique, et l’organisation du travail des esclaves constitua le fondement indispensable de la société romaine.
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