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Bonnard, A. (1963). Civilisation grecque: De l’iliade au parthénon. Paris: Union générale d’éditions.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2012-07-13 15:07:03 Pop. 0%
      Les Grecs, on le sait, en arrivant dans leur pays ne connaissaient plus ni la mer ni l’usage des bateaux. Les Égéens, leurs maîtres en art nautique, usaient, eux, depuis des siècles, de bateaux à rames et à voiles, ils découvrirent les principales « routes de la mer », comme dit Homère. Celles qui conduisaient à la côte asiatique, celles qui menaient à l’Égypte et, plus lointaines, celles qui ouvraient, à partir de la Sicile, l’accès de la Méditerranée occidentale. Sur ces routes, les Égéens pratiquaient des formes élémentaires de commerce, ce qu’on appelle par exemple le « troc muet », dans lequel des marins déposent sur un rivage les produits qu’ils veulent échanger et, rentrés sur leurs bateaux, attendent que les indigènes aient déposé des produits d’une valeur égale. Après quoi — souvent après plusieurs essais — les marchandises sont échangées. Mais la forme la plus primitive et la plus fréquente du commerce égéen, ce fut encore la simple piraterie. Les pirates pélasges restèrent longtemps fameux dans la tradition hellénique: dans la réalité, ils eurent de redoutables successeurs.
     Les Grecs proprement dits — il faut le répéter — ne reprirent que lentement, il y fallut des siècles, les traditions maritimes des Égéens. C’était avant tout des terriens. Sans négliger la chasse ni leurs maigres troupeaux, ils avaient à apprendre la culture du sol avant d’apprendre la mer. Bientôt l’économie purement agricole ne leur suffit plus. Ils eurent besoin, ils eurent envie de produits fabriqués et naturels que seul l’Orient pouvait leur procurer. Les nobles désiraient de l’or en lingots, des bijoux, des étoffes brodées ou teintes de pourpre, des parfums. L’Occident d’autre part offrait de la terre à qui voulait la prendre, et très bonne, disait-on. Il y avait de quoi tenter les gueux, dont regorgeait déjà la jeune Grèce. Mais il semble que le besoin de certains métaux contribua plus que toute autre chose à pousser les Grecs à prendre la mer. Le fer n’était pas abondant dans le pays. Surtout l’étain manquait absolument, aussi bien en Grèce que dans les pays voisins. Or ce métal qui entre, avec le cuivre, dans la composition de l’airain est seul capable de produire par cet alliage un bronze aussi beau qu’il est résistant.
     Si l’épée de fer avait, dès l’invasion des Doriens, triomphé du poignard de bronze, c’est encore le bronze qui reste au 8e siècle et plus tard le métal de choix de l’armure défensive du soldat lourd. Armure à quatre pièces : casque, cuirasse des épaules au ventre, jambières sur les mollets, bouclier au bras gauche. Aussi longtemps que cette noble armure régna sur les champs de bataille, l’étain était nécessaire à ceux qui la portaient.
     Ce sont donc des nobles hardis, issus des vieux clans qui prirent la tête des premières expéditions de commerce. Seuls ils étaient en état de faire construire et d’équiper des bateaux. Ces riches terriens n’étaient pas non plus fâchés de mettre la main sur cette nouvelle source de richesse, le commerce. Mais ils n’étaient pas seuls à prendre la mer : ils avaient besoin de rameurs, d’hommes d’équipage, de trafiquants et de colons. La masse des sans-terre et des sans-travail qui pullulaient en Grèce leur fournit le noyau de leurs profitables expéditions.
     Mais où trouver ce rare étain qui exerce sur les hommes du 8e siècle une espèce de fascination ? En deux endroits seulement, du moins en Méditerranée. Tout au fond de la mer Noire, en Colchide, au pied du Caucase. Milet, la grande cité maritime d’Ionie, après d’autres, prit cette route orientale de l’étain : elle alimenta des mines du Caucase sa métallurgie et celle des peuples voisins. Mais il était une autre route de l’étain, bien plus dangereuse et plus inconnue que la vieille route des détroits asiatiques : celle qui, tournant la Grèce par le sud et s’engageant dans la mer sans îles, allait chercher au-delà du dangereux détroit de Messine et en suivant les côtes de l’Italie l’étain des mines d’Étrurie. Ce fut la route des grandes cités des maîtres de forges, Chalcis en Eubée et Corinthe.
     Cette route occidentale est aussi celle du périple d’Ulysse et c’est sans doute pour le public d’aventuriers, de marins, de colons qui la suivaient et aussi pour ces riches négociants, cette oligarchie militaire que passionnait la fabrication de ses armes, que fut composée notre Odyssée. Ulysse devenait la vedette de cette foule disparate de marins, de marchands et d’aristocrates-industriels.
 
          ***
     Cependant notre Odyssée ne raconte pas en clair l’histoire de la conquête de l’étain. Elle fait comme font toutes les épopées. Elle transporte dans un passé mythique les découvertes surprenantes qu’un marin faisait, cinquante ou cent ans plus tôt (qu’il risquait encore de faire, pensait-on), sur les routes maritimes de l’Occident. Homère exploite les récits des navigateurs qui avaient exploré cette mer inconnue et dont les fables couraient dans tous les ports…
Mireaux, É. (1954). La vie quotidienne au temps d’homère. Paris: Librairie Hachette.  
Last edited by: Dominique Meeùs 2011-05-28 20:50:49 Pop. 0%
      Une évolution analogue se dessine dans le domaine de la métallurgie et dans celui de la poterie, mais elle s’effectue dans un sens un peu différent. Les deux corporations anciennes ne sont pas absorbées par le capitalisme nouveau. Mais, à côté de l’artisanat traditionnel, grandit rapidement la concurrence de plus en plus puissante d’exploitations plus vastes qui travaillent en grande série. Les raisons de la transformation sont ici d’ordre commercial.
     Dans la métallurgie du bronze, l’approvisionnement en matières premières devient de plus en plus précaire, au fur et à mesure que les besoins se développent. Les filons des mines de cuivre locales s’épuisent, en Eubée notamment. La presque totalité du cuivre nécessaire est désormais importée de Chypre, de Thrace, de Chalcidique. L’étain, lui, est toujours venu de l’extérieur. Au 10e, au 9e siècle, il arrivait encore par terre en suivant les pistes de l’Asie Mineure. Mais la consommation se développe et les besoins grandissent ; l’étain n’est plus seulement employé comme métal d’alliage pour la fabrication du bronze, mais aussi comme motif de décoration. On ne peut plus attendre passivement sa venue. Il faut devancer la concurrence et aller le chercher au loin, par voie de mer, à sa source même.
     Dès la première moitié du 8e siècle, des convois maritimes s’organisent à cet effet. Les uns cinglent vers le Caucase, par l’Hellespont, le Bosphore et le long de la côte méridionale du Pont-Euxin, les autres vers l’Étrurie par le détroit de Messine et les traverses de l’Italie méridionale. […] Le grand fait qui nous intéresse ici, c’est que l’approvisionnement en matières premières de l’industrie du bronze et par incidence cette industrie elle-même se trouvent placés désormais dans la dépendance directe des armateurs des grandes cités maritimes.
     Cette aristocratie commerçante devient du même coup une aristocratie industrielle. Elle crée la fabrication en série dans des ateliers relativement vastes, peuplés d’esclaves dont elle fait aussi le commerce. Une bonne partie de sa production est exportée au loin, dans les colonies nouvelles, et jusqu’en Égypte où les premiers Pharaons de la 26e dynastie luttent contre la domination assyrienne avec des troupes de mercenaires équipées à la grecque.
     Même transformation dans l’industrie de la poterie. À côté de l’exportation des armes et des articles de métal s’organise, en effet, celle du vin et de l’huile. Celle-ci exige un abondant matériel d’amphores, qu’il faut fabriquer en série dans des ateliers que les riches armateurs sont seuls en mesure de fonder. Ces ateliers se consacrent naturellement bien vite aussi à la fabrication en masse de la poterie d’exportation qui se répand sur tous les marchés de la Méditerranée, de l’Égypte à l’Étrurie.
     Notons, incidemment, que la vieille industrie familiale du textile commence à évoluer, à son tour, dans les mêmes conditions. De véritables ateliers de tissage sont créés au sein des manoirs seigneuriaux. La vieille Hécube dirige à Troie, dans le palais de Priam, un atelier de voiles brodés où travaille une équipe d’esclaves sidoniennes que Pâris a amenées de Phénicie.
     Quoi qu’il en soit, le vieil artisanat des démiurges de la forge et de la poterie se trouve progressivement relégué à l’arrière-plan dans l’ordre économique et social. Il ne faut pas s’étonner si vers le milieu du 7e siècle il finit par se révolter, par donner son appui aux jeunes tyrannies d’allure démocratique qui se dressent contre la toute-puissance de l’aristocratie et de la richesse. Cypsélos et ses successeurs interdiront à Corinthe l’introduction de nouveaux esclaves pour le protéger contre la concurrence des ateliers capitalistes.
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