Extrait de Nos demeures sacrées

Quand Jacques Senez a pénétré pour la première fois au CRISM (rue Saint-Sébastien), il a lu sur le mur de l’escalier une inscription que par la suite, il devait relire chaque jour pendant des années. C’était une citation d’un discours de Louis Pasteur : « Prenez intérêt à ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de laboratoires. Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne. Ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien être. C’est là que l’humanité grandit, se fortifie et devient meilleure. » D’où le titre de ses mémoires Les demeures sacrées. (Laboratoire de chimie bactérienne UPR 9043, lcb.cnrs-mrs.fr/spip.php?rubrique163.)

Je ne trouve pas trace de la publication de « demeures sacrées ». Je reprends dans la page du CNRS des extraits de ce texte pour la discussion du lyssenkisme (Dominique Meeùs).

Il y avait à l’Institut Pasteur d’autres personnages hauts en couleur, mais celui qui s’apprêtait à réveiller la Belle au Bois dormant et dont tout le monde parlait à l’Institut, c’était André Lwoff. Ayant à peine atteint la quarantaine, il venait d’être nommé chef de service et travaillait sous les combles du bâtiment de biochimie dans quelques petites pièces mansardées, où, avec l’aide de sa femme Marguerite et de quelques collaborateurs, il avait découvert les facteurs de croissance microbiens et allait bientôt découvrir les prophages. Comme la plupart des pastoriens d’alors, il avait fait des études médicales avant de se consacrer à la recherche. Sous la direction d’Édouard Chatton, il avait tout d’abord étudié les protistes marins à Banyuls et à Roscoff, et ses travaux dans ce domaine font toujours autorité. Comme le dit François Jacob, qui trace de lui, dans La Statue intérieure, un portrait saisissant, c’était un grand seigneur aussi bien par l’élégance des manières et de la parole que par l’élévation de la pensée. À l’époque dont je parle ici, je ne le connaissais que par ouï-dire, sans jamais avoir osé l’approcher.

Je ne rencontrai pas non plus Jacques Monod. Il n’avait pas encore rejoint Lwoff dans son grenier et était toujours à la Sorbonne. Quant aux autres personnages destinés à rejoindre Lwoff dans son grenier, eux non plus n’étaient pas encore à l’Institut Pasteur. François Jacob était à Londres, dans les Forces françaises libres, et Élie Wollman se cachait à Toulouse.

[…]

[…] je décidai de travailler sur les bactéries sulfato-réductrices. Elles avaient été découvertes par Beijerinck au début du siècle, et ce que j’en savais me paraissait fournir un bon sujet de recherche, accessible aux modestes moyens techniques dont je disposais. Ce sont ces bactéries qui, proliférant dans la vase des marais et les sédiments marins, produisent l’hydrogène sulfuré, dont l’odeur d’œuf pourri empeste l’air de Venise en été. Mes recherches commencèrent et Canac me fit alors nommer attaché de recherche à temps partiel, et c’est ainsi que débuta ma carrière au CNRS.

À l’Université nouvelle, j’avais fait la connaissance de Georges Petit. Lui aussi communiste, il était professeur de zoologie à la faculté Saint-Charles et dirigeait la station marine d’Endoume. […]

Petit s’intéressa à mes projets de recherche et m’encouragea à étudier les bactéries marines sur lesquelles, à cette époque, on ne savait pas grand-chose. […]

Pour isoler les bactéries sulfato-réductrices, j’utilisais les méthodes qui avaient déjà permis à Beijerinck et à Winogradsky de découvrir les micro-organismes responsables des grands cycles naturels du soufre et de l’azote. […]

[…]

Quelque temps plus tard, ce fut l’affaire Lyssenko. Elle débuta par un article des Lettres françaises, l’hebdomadaire d’Aragon, qui annonçait à son de trompe la naissance en URSS d’une « science nouvelle ». Il y était dit qu’à l’Académie soviétique d’agriculture venait de se tenir un grand débat au cours duquel Lyssenko, un biologiste dont personne en France n’avait entendu parler, avait révolutionné à la fois l’agronomie, la génétique et l’épistémologie tout entières. D’après l’article, Lyssenko, s’inspirant de Mitchourine, un autre inconnu, avait réussi à accroître prodigieusement le rendement du blé, en le faisant germer dans des conditions artificielles de température et d’humidité. Il prétendait avoir ainsi démontré la vieille théorie de Lamarck sur la transmission héréditaire des caractères acquis sous l’influence du milieu, et il en tirait argument pour attaquer violemment Mendel, Weismann, Morgan et les autres fondateurs de la génétique classique.

Pour celle-ci, les caractères héréditaires de tous les êtres vivants sont déterminés par des facteurs spécifiques, les gènes, dans lesquels réside le pouvoir de reproduction conforme de l’individu et de l’espèce. Tout changement d’un de ces caractères implique nécessairement la modification du gêne correspondant, c’est-à-dire une mutation. Celle-ci peut être spontanée ou induite par divers agents physiques et chimiques, tels que les rayons X, la lumière ultra-violette ou la colchicine. Mais, quelle que soit l’origine de la mutation, la nature du gène muté et donc du caractère modifié s’opère toujours au hasard. En conséquence, l’évolution des espèces, découverte par Darwin, ne peut s’expliquer que par des mutations aléatoires, et le seul rôle du milieu extérieur est de sélectionner celles de ces mutations qui, étant favorables à l’espèce, lui permettent de mieux affronter la concurrence vitale. De cette distinction fondamentale entre les déterminants de l’hérédité et leur expression somatique, ou, comme disent les généticiens, entre génotype et phénotype, il résulte que ni un chien dont on a coupé la queue, ni un manchot ayant accidentellement perdu un bras, ni une céréale amenée à germer plus précocement par les conditions du milieu, et cela même pendant de nombreuses générations successives, ne peut transmettre ces caractères phénotypiques à leur progéniture.

Pour Lyssenko, nier la transmission héréditaire des caractères acquis sous l’influence du milieu revenait à nier que l’homme puisse modifier la nature à son profit, ce qui était incompatible avec les fondements mêmes du marxisme et du matérialisme dialectique. Pis encore : la sélection naturelle des mutations était une déviation métaphysique et bourgeoise du darwinisme. Inspirée de Malthus, elle légitimait la raison du plus fort et conduisait tout droit au racisme, de sorte que ceux qui la professaient et qui persisteraient à le faire se classaient de fait parmi les héritiers du nazisme.

Dans les jours qui suivirent l’article des Lettres françaises, une ardente polémique s’engagea dans la presse. Le journal Combat procéda à une grande enquête auprès des plus éminents biologistes. Bien qu’à l’époque ils fussent presque tous membres ou plus ou moins compagnons de route du Parti, leurs réponses allèrent d’une réserve embarrassée, comme celle de Jean Rostand, à une vive indignation. Les plus véhémentes furent celle d’un généticien chevronné, Maurice Daumas, et celle de Jacques Monod, consulté par Combat à la fois pour sa notoriété scientifique naissante et pour son rôle de premier plan dans la libération de Paris, aux côtés des communistes. Tous deux qualifiaient de falsification grossière les thèses de Lyssenko sur la génétique classique et dénonçaient, dans les procédés d’intimidation employés pour imposer sa pseudo-science comme vérité d’État, un terrorisme intellectuel qui ramenait au temps de l’Inquisition et au procès de Galilée.

Voulant en savoir davantage sur le fond de l’affaire, je lus le compte rendu intégral de la troisième session de l’Académie soviétique d’agriculture. Sa lecture, qui me prit plusieurs jours, me consterna. Dans le rapport-fleuve de Lyssenko, je ne trouvai aucune preuve expérimentale pour réfuter la génétique classique, ni pour démontrer la réalité de cette transmission des caractères acquis sur laquelle reposait la nouvelle « biologie mitchourinienne ». Plus encore que ce discours en langue de bois, tissu d’affirmations péremptoires, dont d’autres que moi ont depuis épluché les contre-vérités, ce qui me consterna furent les nombreuses interventions qui s’étaient succédées pendant les huit journées de la session. D’une platitude écœurante, elles donnaient l’impression d’une meute se précipitant à la curée pour se partager les dépouilles des « mendéliens-morganistes ». Ceux-ci, terrorisés, s’étaient tus. Un seul avait cependant osé exprimer quelques timides critiques et son intervention avait été plusieurs fois interrompue par les lyssenkistes. Le lendemain, il était revenu à la tribune. Ce qu’il allait dire, avait-il déclaré, était sans aucun rapport avec l’article de la Pravda, paru la veille, dans lequel le camarade Jdanov avait fait connaître la totale approbation de Lyssenko par le camarade Staline. Mais, après une nuit de réflexion, il avait soudain compris ses erreurs et se rangeait sans réserve aux côtés du camarade Lyssenko. Dans sa résolution finale, assortie d’une adresse dithyrambique à Staline, qualifié de « plus grand savant de tous les temps », le congrès demandait unanimement la réorganisation de fond en comble de la biologie soviétique et une révision complète des programmes d’études, encore imprégnés de « mendélisme-morganisme ».

Cette irruption fracassante de l’idéologie politique dans le temple sacré de la science me parut sacrilège et en complète contradiction avec le marxisme pour lequel je m’étais enthousiasmé parce que j’avais cru y trouver le triomphe de la raison, de l’humanisme et de l’objectivité scientifique. La même année, le procès Kravtchenko révélait au monde entier le véritable visage du paradis soviétique. Je cessai d’aller aux réunions de cellule et ne renouvelai pas ma carte du Parti. Lorsqu’il m’arrive de la retrouver au fond d’un tiroir, je me demande, non sans un peu de nostalgie pour mes illusions perdues, ce que j’étais allé faire dans cette galère.

En URSS, le lyssenkisme prit rapidement des proportions délirantes. Un de ses fanatiques, Bochyan, dont on découvrit plus tard que c’était un faussaire, proclama que grâce à la biologie mitchourinienne, il avait transformé réversiblement des virus en bactéries et obtenu celles-ci à partir des antibiotiques qu’elles produisent. Une autre biologiste, Olga Lepechinskaia, prétendit avoir converti des cellules végétales en cellules animales. S’en prenant à Pasteur, qu’elle traitait d’idéaliste et de réactionnaire, elle affirma avoir démontré la génération spontanée d’infusoires dans des décoctions de foin, ce qui lui valut les félicitations de l’Académie des sciences et le prix Staline.

Débordant le cadre de la biologie, les partisans de Lyssenko partirent à l’assaut de toutes les autres branches de la science. Au nom du matérialisme dialectique, la cybernétique et le freudisme furent mis à l’index. Einstein et la mécanique quantique furent un moment visés, mais les physiciens soviétiques réagirent efficacement en menaçant de ne plus travailler à la bombe atomique. Par contre, en biologie, le désastre fut total. L’enseignement de la génétique classique fut interdit et les manuels retirés des bibliothèques. Les généticiens récalcitrants ou simplement accusés de tiédeur furent chassés des universités et plusieurs d’entre eux déportés en Sibérie.

Le règne tyrannique de Lyssenko sur la biologie et l’agriculture soviétiques survécut à la mort de Staline et continua jusqu’à la destitution de Khrouchtchev en 1964, soit pendant près de vingt années. Le bilan fut d’autant plus catastrophique que cette période coïncida avec la naissance en Occident de la biologie moléculaire et la confirmation éclatante qu’elle apporta à la génétique classique. La biologie soviétique prit ainsi un énorme retard qu’elle n’a pas encore rattrapé aujourd’hui, trente ans plus tard. Quant aux prétendues découvertes agronomiques de Lyssenko, elles se sont toutes soldées par des désastres économiques, ce qui a d’ailleurs joué un rôle décisif dans l’éviction de Khrouchtchev.

J’ai vu Lyssenko à Moscou, peu après sa disgrâce. C’était au restaurant de l’Académie des sciences, tout au bout de Leninski-prospect. Quand il vint s’asseoir tout seul, à une table voisine de la nôtre, les collègues soviétiques avec qui je déjeunais me chuchotèrent son nom très bas et sans oser le regarder, comme s’ils avaient encore peur de lui. Il était très maigre, avec des joues creuses, des lèvres minces, une chevelure en broussaille et des yeux noirs et brillants profondément enfoncés dans leurs orbites. Son regard fixe d’illuminé me fit froid dans le dos.

Quelques années plus tard, je reçus chez moi à Marseille le secrétaire scientifique de l’Académie soviétique des sciences, Georges Scriabine. En sa qualité d’apparatchik de haut rang, il voyageait flanqué d’un « secrétaire », qui était visiblement un agent du KGB, et qui trimbalait partout une grosse serviette bourrée de boîtes de caviar et de poupées russes que son patron distribuait à ceux qu’il visitait. En se levant de table pour aller prendre le café, Scriabine passa devant ma bibliothèque et y prit un livre au hasard. C’était la traduction française de Grandeur et chute de Lyssenko, l’ouvrage célèbre dans lequel Jaurès Medvedev rapporte en détail les péripéties de ce drame à la fois sinistre et grotesque. Scriabine était un de ceux qui, à l’Académie des Sciences, avaient le plus adulé Lyssenko et qui, à l’époque de cette anecdote, avaient exilé Sakharov à Gorki. Sans mot dire, il replaça brusquement le livre sur son étagère, comme s’il lui avait brûlé la main.

Lyssenko a longtemps continué à susciter d’ardentes polémiques dans le microcosme intellectuel. Les philosophes marxistes, pour la plupart normaliens et disciples d’Althusser, avaient publié à la Nouvelle critique une série retentissante d’articles opposant, au nom de la lutte des classes et du matérialisme historique, la science prolétarienne à la science bourgeoise, et cette théorie était aussitôt devenue le cheval de bataille idéologique du Parti. L’Université nouvelle organisa, à Marseille, sur le thème « science et marxisme », un grand débat auquel je participai. La réunion était présidée par Laurent Casanova qui était alors le responsable des intellectuels au Bureau politique du PCF, et la pâle réplique du Jdanov soviétique. Un des orateurs était Jean Kanapa, un normalien membre du Comité central et étoile montante des théoriciens du Parti. Il ouvrit la séance par une apologie en langue de bois de la science soviétique et de ses découvertes agronomiques. Puis vint Jean Toussaint Desanti, lui aussi normalien et principal propagandiste, avec Francis Cohen et Raymond Guyot, de la théorie des deux sciences. Lorsque la discussion fut ouverte, je demandai la parole. Je dis que j’avais lu avec beaucoup d’attention le compte rendu de l’Académie de l’agriculture soviétique et que j’avais été profondément choqué par le dogmatisme des attaques de Lyssenko contre la génétique classique. En effet, ajoutai-je, j’étais de ceux pour qui le but du marxisme était d’assujettir l’analyse historique à la démarche scientifique et à sa règle fondamentale suivant laquelle le seul critère de la connaissance objective réside dans la méthode expérimentale. De sorte que lui substituer des considérations purement métaphysiques sur le matérialisme historique me paraissait mettre la charrue avant les bœufs et revenir à la pire scolastique moyenâgeuse. Mon intervention tomba dans un silence glacial et ce fut la dernière fois que j’assistai à une réunion du Parti.

Il a fallu attendre encore la mort de Staline, le rapport Khrouchtchev et la tragédie de Budapest pour que les gros bataillons des intellectuels membres et sympathisants communistes commencent à déserter en masse. Quant à Laurent Casanova, Kanapa et Desanti, ils devaient bientôt être exclus pendant les purges des années soixante et passer à la trappe ubuesque par laquelle disparurent les uns après les autres tout ce qui restait d’intellectuels parmi les dirigeants du Parti. Peu avant la perestroïka, Althusser lui-même finit par confesser ses désillusions et son désarroi en disant : « La philosophie marxiste, fondée par Marx dans l’acte même de sa théorie de l’histoire, est en grande partie encore à constituer. » Peut-être cette tâche s’accomplira-t-elle enfin au cours du prochain siècle et viendra-t-elle ainsi combler l’immense vide idéologique ouvert par l’effondrement du communisme ? Peut-être aussi l’histoire reconnaîtra-t-elle dans le désastre épistémologique de l’affaire Lyssenko le premier coup mortel que l’idéologie marxiste-léniniste s’est elle-même porté et qui a précipité la fin de ce « colosse aux pieds d’argile » ?