Ce que nous comprenons du monde est déterminé par ce qu’est le monde, qui nous sommes, et la façon dont nous conduisons notre étude. Or, de nos jours, les problèmes qui surgissent lorsqu’on essaye de comprendre la réalité se trouvent aggravés par une approche qui privilégie dans les choses tout ce qui les fait apparaître comme statiques et indépendantes les unes des autres, au détriment de leurs qualités dynamiques et systémiques. (La dialectique mise en œuvre, p. 22.)

Face à toute la mésinformation qui circule sur la dialectique, il est peut-être utile de commencer en précisant ce qu’elle n’est pas. La dialectique n’est pas cette triade d’airin thèse-antithèse-synthèse censée tout expliquer ; elle ne fournit pas de formule apte à prouver ou prédire quoi que ce soit ; elle n’est pas non plus la force motrice de l’histoire. La dialectique, en tant que telle, n’explique rien, ne prouve rien, ne prédit rien et n’est la cause de rien. La dialectique est plutôt une façon de penser qui oriente notre attention sur toute la palette des chagements et interactions possibles qui s’exercent dans la réalité. Elle inclut également une manière d’organiser la réalité perçue de cette manière afin de l’étudier, et d’une façon de présenter les résultats obtenus aux autres, la grande majorité desquels ne pensent pas dialectiquement. (La dialectique mise en œuvre, p. 23.)

La dialectique restructure notre pensée de la réalité en remplaçant notre notion de « chose » issue du sens commun, selon laquelle une chose a une histoire et a des relations externes avec d’autres choses, par la notion de « processus », qui contient sa propre histoire et ses futurs possibles, et par celle de « relation », qui contient comme partie intégrante de ce qu’elle est ses liens avec d’autres relations. Rien n’a été ajouté ici qui n’existât déjà. Il s’agit plutôt de décider où et comment tracer les frontières, et d’établir les unités dans lesquelles on puisse penser le monde (ce qu’on appelle, en termes dialectiques, « abstraire »). Alors que les qualités que nous percevons à travers nos cinq sens existent véritablement dans la nature, les disctinctions conceptuelles qui nous indiquent où une chose se  termine et où la suivante commence dans l’espace et dans le temps sont des constructions sociales et mentales. Aussi profond que soit l’impact du monde réel sur les frontières que nous traçons, c’est nous qui, en fin de compte, en faisons le découpage, et des personnes issues de cultures et de traditions philosophiques différentes peuvent en fait les tracer différemment.

Lorsqu’il abstrait le capital en tant que processus, par exemple, Marx y inclut l’accumulation primitive, l’accumulation, et la concentration du capital, toute son histoire réelle en somme, comme partie intégrante de ce qu’il est. Et quand il abstrait le capital en tant que relation, ce sont ses liens réels avec le travail, la marchandise, la valeur, les capitalistes et les travailleurs, – tout ce qui contribue à son apparence et à son fonctionnement – qui se trouvent incorporés sous la même rubrique comme ses aspects constitutifs. Toutes les unités dans lesquelles Marx pense le capitalisme, et l’étudie, sont abstraites à la fois comme processus et comme relations. Partant de cette conception dialectique, la tâche de Marx – à la différence de ses adversaires guidés par le sens commun – n’est jamais de savoir pourquoi une chose commence à changer, mais de découvrir les différentes formes que ce changement revêt, et pourquoi il donne parfois l’apparence de s’être arrêté. De même, la question n’est jamais pour Marx de chercher à savoir comment une relation s’est établie, mais encore une fois, de détecter les différentes formes dans lesquelles elle s’incarne, et pourquoi les aspects d’une relation déjà existante peuvent donner l’apparence d’être indépendants. La critique que Marx fait de l’idéologie qui resulte d’une focalisation exclusive sur les apparences, sur les empreintes laissées par les événements isolés de leur histoire réelle et du système plus large où ils se trouvent, est du même ordre. (La dialectique mise en œuvre, p. 24-25.)