Dominique Meeùs
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Trouvé sur http://membres.lycos.fr/aeimr/textes/nouvelrelig.html dans une mise en forme à la fois fruste et complexe qui ne facilite pas la lecture. Je me suis donc permis d’en prendre une copie de travail pour pouvoir le lire à l’aise.

Nouvelles religiosités et croyances parallèles

par Françoise Champion, CNRS — Groupe de sociologie des religions et de la laïcité.

F. Champion a publié « Religieux flottant, éclectisme et syncrétismes », dans J. Delumeau, Le Fait religieux, Fayard, 1993.

Cet article a été publié dans la revue Sciences humaines, hors série no 21 - juin/juillet 1998, p. 58-61.

L’astrologie comme la voyance s’inscrivent dans un ensemble de croyances parallèles aux grands systèmes de pensée. Parmi celles-ci, une nébuleuse mystique-ésotérique rassemble les caractéristiques des nouvelles religiosités du « postcatholicisme » où la science et ses interrogations sont largement utilisées.

Depuis une trentaine d’années, on assiste au foisonnement des croyances « parallèles » : astrologie, voyance, réincarnation, expérience de mort imminente (EMI ; NDE en anglais), médecines parallèles en tous genres. Face à l’extrême hétérogénéité de ces croyances, les observateurs tentent de mettre quelque ordre en relation avec leur angle d’approche du phénomène. Certains, se situant de façon privilégiée en référence à la science, parlent de parasciences. C’est par exemple la perspective des travaux de Daniel Boy et de Guy Michelat. Jacques Maître parle, lui, de « nébuleuse d’hétérodoxies », en face du « front relativement concerté » que présentent l es trois grandes instances de régulation orthodoxe en matière d’idéologie : le pouvoir politique, les institutions scientifiques et les confessions religieuses dominantes. Il est à noter que les institutions officielles — en tout cas religieuses et politiques — ne réussissent plus que très partiellement à contrôler les croyances. Il n’y a plus vraiment d’hétérodoxie bien nette, renvoyant à une réelle déviance par rapport à des normes de croyances ou de comportement admises par l’essentiel de la population. Il apparaît plus juste aujourd’hui de parler de croyances « parallèles ». Ce dernier terme a l’avantage d’être aisément compréhensible par l’analogie qu’il suggère avec les médecines dites parallèles.

L’appréciation quantitative du phénomène que constituent les nouvelles croyances est assez difficile car les enquêtes sont encore rares et les questionnaires d’enquêtes délicats à établir. De plus, l’évaluation précise des évolutions dans le temps est encore balbutiante, le premier sondage sur ce sujet ne datant que de 1982.

Quoi qu’il en soit, les quelques chiffres dont nous disposons sont assez éloquents. En effet, la « croyance au paranormal » concernerait plus de 30 % des Français. 25 % d’entre eux croiraient en la réincarnation. Environ 30 % des médecins généralistes prescrivent, au moins occasionnellement, des médicaments homéopathiques, et environ 7 % se déclarent « homéopathes » (1). On peut s’interroger sur les conditions qui facilitent le développement des croyances parallèles. On en retiendra trois qui jouent d’ailleurs en interconnexion :

Les deux dernières tendances sont examinées au travers de l’examen des croyances en vigueur dans la nébuleuse mystique-ésotérique constituée de réseaux qui peuvent se rattacher à des religions plus ou moins « exotiques » en Europe, ou réactiver diverses pratiques ésotériques (astrologie, tarot, etc.) ou bien encore correspondre à de nouveaux syncrétismes psycho-religieux.

Le recul de l’emprise des institutions religieuses

La laïcisation des institutions est, en France, une réalité déjà ancienne remontant au 19e siècle. Cependant, la déchristianisation massive des mentalités et des consciences ne date que des années 60. Et c’est aujourd’hui qu’elle introduit une rupture dans la « chaîne des générations » et dans l’enracinement catholique de la société française. Le mouvement de désaffectation à l’égard de la religion instituée touche les adolescents de plus en plus précocement. De plus en plus de jeunes catholiques ne font pas leur communion solennelle ou cessent de fréquenter l’église, celle-là effectuée. En effet, seulement un peu plus de la moitié des baptisés (catholiques) font désormais leur communion solennelle ; et, si l’on prend en compte l’ensemble des jeunes Français, le taux des adolescents qui font leur communion solennelle ne dépasse guère 45 %, taux qui continue de chuter d’environ un point par an. Le caractère désormais facultatif de la communion solennelle signifie notamment le développement rapide de la méconnaissance des croyances chrétiennes puisque les jeunes qui ne font pas leur communion solennelle n’ont généralement pas reçu d’éducation religieuse. Le taux des jeunes (18-25 ans) qui se déclarent « sans religion » atteint presque 40 %. Dans cette tranche d’âge des 18-25 ans, qui est celle de la distance maximum à l’égard de la religion institutionnelle, le taux de pratique régulière est très bas : entre 3 et 4 %.

Cette déprise de l’Eglise catholique ne se fait plus guère au profit de l’athéisme, de l’agnosticisme ou du rationalisme.

Le taux des athées demeure relativement constant — autour de 15 % — depuis plusieurs décennies. Une majorité parmi ceux qui se déclarent « sans religion » croit en Dieu — mais pas le Dieu trinitaire chrétien — et en une forme ou une autre d’ « après-mort ». La perte d’emprise institutionnelle s’opère au profit d’une religiosité diffuse, flottante, « à la carte », fondée sur la recherche individuelle et le bricolage personnel, ouverte à toutes les croyances parallèles. Or, c’est auprès de ceux qui ont une religiosité déconfessionalisée, flottante (qui s’affirment franchement sans religion ou encore catholiques) que l’adhésion à des croyances parallèles est la plus probable.

La perte d’emprise du christianisme a, récemment, franchi un nouveau seuil. Même ses fidèles les plus convaincus commencent à se montrer réceptifs aux croyances parallèles, notamment à la réincarnation (ce qui ne les empêche pas forcément de croire en même temps à la résurrection). Par ailleurs, le christianisme avait longtemps réussi à imposer comme évidence l’idée selon laquelle les groupes gnostiques, magiques, initiatiques ne sont pas des religions. Cette représentation ne va plus de soi.

L’analyse d’un sous-ensemble significatif, quoique relativement restreint du vaste ensemble des religiosités parallèles - la nébuleuse mystique-ésotérique -, montre bien comment le statut actuel de la science à la fois incontournable et déstabilisée facilite les croyances parallèles.

La nébuleuse mystique-ésotérique est exemplaire pour comprendre le développement des croyances parallèles. D’une part parce qu’elle s’est constituée dans la dynamique du mouvement contre-culturel du début des années 70 qui développait une contestation tous azimuts de la culture occidentale dominante, notamment des différentes formes de la rationalité moderne, et qui a, finalement, eu une profonde influence en matière de transformation des mentalités (ce qu’on a pu appeler l’individualisme post-moderne). D’autre part parce qu’on peut considérer que la nébuleuse mystique-ésotérique est particulièrement révélatrice du processus de décomposition du religieux présentement à l’oeuvre et qui produit ce religieux flottant propice au développement des croyances parallèles.

Les adeptes mystiques-ésotéristes croient en l’astrologie, mais il ne s’agit ni des horoscopes ni seulement d’une astrologie psychologique : ils se réfèrent à une astrologie spirituelle intégrant les idées de karma et de réincarnation et de sens spirituel à donner à leur vie (2). Ils croient en diverses « réalités non ordinaires » pour reprendre les termes de Castaneda dont l’expérience avec un sorcier yaqui reste emblématique dans la nébuleuse mystique-ésotérique (après l’avoir été pour la contre-culture) : décorporations, voyance, voyages dans le temps et hors le temps, etc. Ils croient aussi en différentes formes d’alliance science-religion en opposant la « science officielle » à une « autre science » déjà en train d’advenir (3). Divers scientifiques, parfois prestigieux, ont, dans la nébuleuse mystique-ésotérique, un rôle leader sur ces sujets. Ainsi, en 1978, le Colloque de Cordoue a, à l’initiative de France-Culture, rassemblé des scientifiques de diverses disciplines et des « représentants » des grandes traditions religieuses. Il y avait notamment là David Bohm (auteur d’importants travaux en mécanique quantique) et Brian D. Josephson (prix Nobel à 33 ans pour sa découverte de la supraconductivité), qui l’un et l’autre ont mené diverses recherches avec des « spirituels » : le premier, D. Bohm, avec Krishnamurti, le second avec Maharishi Mahesh (leader de la méditation transcendantale). Il y avait aussi Fritjöf Capra, figure bien connue dans la nébuleuse mystique-ésotérique, auteur notamment du Tao de la physique. Et encore Olivier Costa de Beauregard, Hubert Reeves, Karl Pribram, le concepteur de la théorie holographique. Le Colloque de Cordoue fut et reste un événement emblématique affirmant la possibilité d’une autre science ouverte aux traditions religieuses.

Au tournant des années 70-80, de nombreux livres de scientifiques ou de philosophes, qui s’interrogeaient sur la science et les bouleversements en train de la travailler, ont rencontré un très grand écho dans la nébuleuse mystique-ésotérique. Ceux d’Edgar Morin, qui à partir de 1973, a entrepris un vaste travail de réexamen de la science et de critique des formes du travail scientifique en vue de contribuer à une science centrée sur la complexité. D’autres ouvrages, inscrits peu ou prou dans ce paradigme de la complexité, constituent des références dans la nébuleuse mystique-ésotérique comme Le Macrocosme : Vers une vision globale de Joël de Rosnay (1975), Entre le cristal et la fumée de Henri Atlan (1979), À la recherche du réel de Bernard d’Espagnat (1979), La Nouvelle Alliance : Métamorphose de la science d’llia Prigogine et Isabelle Stengers (1979), L’Auto-organisation : De la physique à la politique (actes d’un colloque de Cerisy en 1981), Ordres et désordres : Enquête sur un nouveau paradigme de Jean-Pierre Dupuy (1982), etc. Ces auteurs souvent connus dans la nébuleuse mystique-ésotérique ont pu, parfois ou souvent, se laisser inviter pour parler ou écrire dans les rencontres ou magazines mystiques-ésotériques. D’autres ont volontairement ou pas, un rôle idéologique marqué dans la nébuleuse mystique-ésotérique : par exemple, Rémy Chauvin, Jean-Marie Pelt, Yves Rocard, Ruppert Sheldrake, James Lovelock.

Au-delà des conceptions partagées avec ces scientifiques, il y a aussi pour les nouveaux mystiques-ésotéristes une volonté impatiente de preuves scientifiques à leurs croyances et un recours récurrent à l’autorité des scientifiques qui montrent combien la science est vraiment, aujourd’hui, partout incontournable. Néanmoins, elle apparaît aussi travaillée par de profondes incertitudes. Ainsi en témoignent, par exemple, un certain nombre de numéros de Raison présente, la revue de l’Union rationaliste garante de l’orthodoxie scientifique, parus au cours des années 80 : progressivement les certitudes se font moins évidentes, laissant place à diverses interrogations. Avec le numéro « Raisons, rationalités, rationalismes », on remarquera que c’est désormais au pluriel qu’il faut répondre « aux procès faits à la raison, au rationalisme, à la science » (2e trimestre 1980). Celui sur « La parapsychologie : oui ou non ? » répond au Colloque de Cordoue et à son option pour « un néo-spiritualisme scientifique » (4e trimestre 1980).

La déstabilisation de la science

En 1987, Raison présente est à son tour saisie par la question de la mécanique quantique et s’interroge dans son numéro sur « La nouvelle physique abolit-elle le réel ? » Et, en 1991, Raison présente publie un cycle de conférences sur le thème « Questions à la science », parmi lesquelles on retiendra celle de B. d’Espagnat qui développe depuis longtemps déjà, hors des sentiers classiques de la science, l’idée de réel « voilé » et celle de H. Atlan, auteur de À tort et à raison : Intercritique de la science et du mythe (1986), qui souhaiterait « instaurer un feedback permanent entre sa recherche scientifique et son interrogation d’une tradition ancestrale » (4). Toutes ces incertitudes exprimées par les milieux scientifiques les plus légitimes rencontrent un puissant écho dans la nébuleuse mystique-ésotérique. Cet écho est-il particulièrement amplifié ? Difficile d’en juger. Le fait est que la déstabilisation de la science est utilisée par les adeptes mystiques-ésotéristes. Les interrogations sur la nature de la vérité scientifique, l’idée que la science repose sur des paradigmes, des modèles opératoires, la réalité restant toujours voilée, sont largement reprises : « Si j’admets — je dis bien j’admets — que l’univers est cohérent alors on comprend que lorsqu’on lance pour soi-même les pièces du Yi-king la configuration nous parle… » ; « J’ai revécu cet épisode douloureux de mon autre vie (vie antérieure) — était-ce vraiment une autre vie ? — mais en tout cas ça a changé beaucoup de choses pour moi » ; « La synchronicité du temps, c’est une hypothèse efficace, pas plus absurde qu’une autre, bien au contraire car moi, personnellement, j’ai vécu… »

Une autre idée récurrente dans la nébuleuse mystique-ésotérique est que la mécanique quantique bouleverse notre vision du monde mais que, trois quarts de siècle après sa découverte, le monde scientifique et intellectuel n’en veut rien savoir. Parce que cette découverte met radicalement en cause toutes nos catégories d’appréhension du réel, à commencer par les catégories communes de l’espace et du temps, les idées de séparabilité, de distinction de la matière et de l’immatériel, de déterminisme, au principe même de la science classique.

Les remises en cause qu’effectue la science la plus contemporaine, non seulement en microphysique mais dans tous les domaines, semblent pour les mystiques-ésotétistes faire sauter la catégorie même d’ « impossible ».

D’autant plus que la formidable efficience de la technique fait réellement sans cesse reculer les limites de l’impossible, alimentant un imaginaire de puissance sans limites. Du coup, toutes sortes de « réalités non ordinaires » apparaissent possibles. Au-delà de la croyance en de telles possibilités, l’adepte mystique-ésotériste pense que la science est actuellement véritablement en cours de mutation qu’un nouveau paradigme, « holistique », est en train d’émerger, que la science est parvenue, « au bout de la logique du comment, à un seuil où cette logique engendre, bon gré mal gré, un immense pourquoi ».

Le sentiment qu’une vaste mutation de la pensée scientifique est actuellement en cours, et que les adeptes mystiques-ésotéristes en sont non seulement les témoins mais les acteurs, est renforcé par le sentiment qu’aujourd’hui la frontière entre légitimité et illégitimité scientifiques devient quelque peu poreuse : que, de la part des milieux scientifiques légitimes, l’heure n’est plus forcément à l’anathème, à la disqualification des scientifiques qui développent des conceptions hétérodoxes. Ainsi, E. Morin n’a-t-il cessé de réexaminer les présupposés de la science établie, et il est connu pour ne pas hésiter à s’aventurer hors les sentiers balisés de celle-là allant jusqu’à reconnaître que « les manifestations du “psy” (télépathie, voyance, etc.) ne peuvent être prouvées par les méthodes classiques de l’expérimentation », et à se dire parfois « frappé par la prédiction de certains événements », estimant alors que ces phénomènes ne pourront être véritablement compris qu’à partir du moment où « la science deviendra plus complexe, plus avancée, plus ouverte » (5). Ceci n’entame en rien sa légitimité : il est aujourd’hui président du Conseil scientifique de la consultation sur les lycées. Le second exemple est celui de Bernard Besret, adjoint du président de la Cité des sciences de la Villette et en même temps membre du comité éditorial de la revue Nouvelles Clés, magazine particulièrement représentatif de la nébuleuse mystique-ésotérique.

Nouvelles façons de croire

Certaines manières de croire facilitent l’adhésion à des croyances parallèles. L’ambiguïté et l’incertitude volontaires, tout d’abord. L’adepte des nouvelles formes de religiosité manifeste souvent une réticence à s’exprimer en termes de « oui » ou de « non » exclusifs l’un de l’autre, sous la forme d’un « c’est vrai » ou d’un « c’est faux », d’un « j’y crois » ou d’un « je n’y crois pas ». Il cultive le flou, refusant en quelque sorte de réduire sa croyance à l’un ou l’autre des termes de ce qui, dans le cadre de la logique classique, ne peut être conçu que comme une alternative. On constate, par exemple, en continuant de prendre pour exemple la nébuleuse mystique-ésotérique, qu’il est souvent difficile de savoir le statut qu’ont pour l’adepte le tarot et ses pouvoirs, ou la réincarnation sont-ils de l’ordre du réel ou du métaphorique ? Correspondent-ils à une réalité d’origine surnaturelle ou psychologique ? Il n’y a pas vraiment de réponse. Cette façon de croire sans y croire laisse ouverts tous les possibles.

Cette façon de croire entend explicitement découler de l’idée que la science produirait moins des vérités que des modèles. Elle s’affirme souvent sur le mode du « pourquoi pas ? », du « peut-être », mettant en quelque sorte en pratique de tous les jours l’idée de Louis-Vincent Thomas, favorable à « une épistémologie du pourquoi pas » au nom de laquelle il avait accepté la présidence de la branche française de l’Association internationale pour l’étude des états proches de la mort, estimant que ces états méritaient d’être scientifiquement explorés. C’est aussi au nom d’un pourquoi pas que, de manière beaucoup plus ludique, Patrice van Eersel tient régulièrement, dans Nouvelles Clés, une rubrique « Et si c’était vrai ? », où sur le mode de l’hypothèse, il a évoqué la possibilité de l’existence des fantômes, des anges gardiens, des voyages dans le temps, de la transformation du monde entier grâce à un petit groupe de méditants, etc. La centralité donnée à l’expérience personnelle et le pragmatisme concourent également à faciliter la croyance en l’incroyable. La catégorie de l’utile prime sur celle de vérité : ce qui compte, c’est moins qu’une croyance soit vraie ou fausse plutôt que ce qu’elle peut apporter de bien-être, de bonheur personnel, d’aide dans les difficultés. De fait, il importe peu à celui qui croit en la possibilité de régression dans les vies antérieures que celle-là soit ou non réelle ; l’important est que cette croyance s’avère utile pour l’aider à la résolution de problèmes personnels. Pour celui qui croit à un karma pesant sur sa vie actuelle, l’important est l’explication de ses difficultés, leur mise en sens dans une perspective de progrès qui est celle de la croyance réincarnationiste interprétée dans une perspective dynamique. L’adepte mystique-ésotériste considère donc que la croyance n’a de sens que par rapport à chaque sujet singulier. Par là même, elle est soustraite à toute critique, à toute confrontation. Dès lors, toutes les croyances, même les plus incroyables, sont possibles. Les incohérences aussi. Il en est une particulièrement frappante : celle qui consiste à affirmer que la science ne fournit que des modèles, des paradigmes, et en même temps à se « précipiter » sur tout résultat scientifique qui semble valider les croyances.

Manifestement le caractère incertain des croyances parallèles, l’obscurcissement social de la ligne de partage entre croyances légitimes et illégitimes dont elles procèdent, n’est pas toujours facile à vivre. Cette incertitude à laquelle nous sommes aujourd’hui tous confrontés est une situation tout à fait inédite. Il est vrai que, de prime abord, il semble possible de rapprocher la situation actuelle de celle de la seconde moitié du 19e siècle, lorsque se produisit aussi une fondamentale déstabilisation des cadres de la pensée établie, ceux du christianisme — c’est en 1859 que parait L’Origine des espèces de Darwin. À ce moment-là aussi, on assista à des alliances science-religion et à toutes sortes de croyances hétérodoxes : ainsi avec le spiritisme de Allan Kardec et sa « télégraphie spirituelle » avec les esprits des morts. Mais la contestation de la vérité chrétienne s’opérait alors au nom d’une autre vérité tout aussi absolue, celle de la science : le spiritisme se voulait « religion scientifique ». Après la révolution darwinienne, pendant encore un siècle, religion et science se sont disputé le monopole de la vérité. Aujourd’hui, c’est l’idée même de vérité qui est remise en cause.

Notes

(1) Rapport du conseil de l’Ordre des médecins, session du 12 décembre 1997 (information communiquée par Eric Pigani que je remercie).

(2) F. Champion, « Religieux flottant, éclectisme et syncrétismes », dans J. Delumeau, Le Fait religieux, Fayard, 1993.

(3) F. Champion, « La croyance en l’alliance de la science et de la religion dans les nouveaux courants mysiques et ésotériques », Archives de science sociales des religions,1993.

(4) Termes du « chapeau » d’une interview de H. Atlan dans la revue Esprit, oct. 1992.

(5) Sous la direction de E.-S. Mercier, La mort transfigurée : Recherches sur les expériences vécues aux approches de la mort (NDE/Near Death Experience), L’Age du Verseau, 1992.

© Sciences humaines et Fr. Champion — 1998.
http://www.multimania.com/aeimr/textes/nouvelrelig.html

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