Dominique Meeùs
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Marx et Engels, de Hegel au matérialisme et retour à Hegel

Adopter un point de vue historique

La position de Marx et Hegel par rapport à Hegel a elle aussi une histoire et pour étudier la conception qu’ils avaient de la dialectique hégélienne, il faut tenir compte dialectiquement de cette dimension historique.

Matérialisme contre idéalisme

Comme d’autres « jeunes hégéliens », Marx et Engels ont critiqué l’idéalisme de Hegel et se sont tournés vers le matérialisme. Cela donne la Sainte Famille, l’Idéologie allemande, les « thèses sur Feurebach » et Engels le racontera dans son Feuerbach. (*) Je reprends ce passage dans mes notes de lecture du Capital.Dans le passage (*) de la postface de 1873 au Capital où il introduit le « retournement » de la dialectique, Marx dit avoir dénoncé le côté mystique de la dialectique de Hegel « depuis près de trente ans » ce qui doit faire dans une des années 1844 ou suivantes.

Retour à Hegel

Après cette critique, il y a un mouvement de retour à Hegel. Peut-être la trace très explicite la plus ancienne est-elle la lettre du 16 janvier 1958 de Marx à Engels, mais on pourrait en trouver d’autres. Il ne faut d’ailleurs pas s’acharner à une datation absolue d’un retour à Hegel ; ils sont toujours restés hégéliens dans une certaine mesure, même dans leur combat contre l’idéalisme et pour le matérialisme.

Reflet et mouvement des idées

Chez Hegel,

(0) le mouvement du monde est le reflet du mouvement de l’Idée.

Si l’Idée est dialectique, il faut donc que le monde le soit aussi. Pour Marx et Engels, c’est l’inverse :

(1) le mouvement (dialectique) de nos idées est le reflet du mouvement (dialectique) du monde.

Hegel est idéaliste, le renversement matérialiste de la pensée de Hegel est une idée séduisante. Elle apparait dans ces termes mêmes dans la Postface de 1873 au Livre I du Capital. Ce n’est d’ailleurs que le rétablissement de la pensée de Hegel lui-même. Il est clair que Hegel qui s’insurgeait contre une histoire qui ne serait que « la bousculade informe des événements » est parti de ce qu’il connaissait de la réalité (de l’histoire des sociétés humaines, et des changements dans la nature) pour constituer son système. Dans son système, le monde reflète l’Idée, mais dans sa genèse, ce système est lui-même reflet du monde.

À la lettre, la thèse (1) est fausse. Arrivée à un niveau suffisant, notre connaissance du monde comporte la représentation du mouvement du monde (nature et société) et, cette connaissance venant du monde lui-même et pas d’un esprit transcendant, on peut l’appeler reflet ; nos contenus de pensée reflètent donc le monde avec son mouvement et il n’y a pas de pensée qui n’ait quelque reflet du monde comme point de départ. Mais en cela, notre pensée a son propre mouvement, comme l’acquisition de la connaissance, la formation de représentations, la formation de théories qui ne sont pas le reflet du mouvement du monde. Le mouvement par lequel nous relions les informations qui nous viennent des fossiles pour concevoir l’évolution n’a rien à voir avec le mouvement de la nature que constitue l’évolution elle-même. L’histoire des idées en physique (qui bien sûr n’est pas sans lien avec l’histoire tout court et l’histoire des rapports de production en particulier) n’est pas un décalque de l’expansion cosmologique, même si à un certain moment de l’histoire des idées on en est arrivé à concevoir le Big Bang. En ce sens le mouvement de notre pensée n’est en rien le reflet du mouvement du monde.

En fait la thèse (1) n’est que jeu de mots. Elle présente par rapport à (0) une symétrie frappante, agréable à l’esprit (comme le passage de l’idéalisme au matérialisme par inversion, par « retournement », « remise sur ses pieds ») et le genre de logique apparente (mais seulement apparente) que les essayistes couchent sur papier en nous proposant des idées nouvelles, surprenantes, intéressantes et candidates à la vérité, mais absolument infondées à ce niveau rhétorique. C’est avec ça qu’on fait des recueils de maximes, des phrases qui sonnent bien et ou des symétries et des analogies tiennent lieu de logique. Certaines pourraient se trouver être justes pour de meilleures raisons qu’on pourrait trouver par ailleurs et il n’est pas mauvais que des essayistes proposent des idées. L’essai est un genre littéraire respectable. Cela n’a rien à voir ni avec la pensée scientifique, ni avec la philosophie qui, même si elle n’est pas dans la même situation que la science et a moins de moyens, se veut quand même autant que possible rationnelle et fondée. Par opposition, le mot essai excuse la faiblesse ou l’absence ce fondement. Marx et Engels ont fait là un bel essai, qui nous donne à réfléchir. (On est tenté de leur dire : « joli », « bien essayé ».) Il est possible qu’on puisse tout compte fait en tirer quelque chose, qu’il y ait là une piste à suivre, mais, comme thèse, (1) est sans valeur.

Dialectique générale

On trouve chez Marx et Engels une conception de la dialectique qui se réduit à la prise en compte du changement, par opposition à une attitude fixiste. L’histoire n’est pas qu’une suite de péripéties dans un monde pour le reste inchangé. Certains changements étaient tellement lents qu’on a pu avoir l’illusion que le monde changeait peu. Les gens de la Renaissance ne devaient pas se sentir tellement étrangers à leurs prédécesseurs de l’Antiquité. Avec le développement de la société industrielle, on ne peut plus ne pas voir que l’histoire évolue. Les géologues ont montré que la terre a connu une évolution, sur des temps infiniments plus longs que les temps bibliques. Kant et Laplace ont envisagé un processus de formation des corps célestes. De plus en plus de savants sont convaincus d’une évolution du vivant lorsque Darwin apporte de nombreuses observations empiriques à l’appui et propose une théorie explicative. Mais même des penseurs anciens avaient le sens de la complexité et du devenir et Marx et Engels reconnaissent à certains auteurs grecs de l’Antiquité une qualité dialectique (même si d’autres, ou parfois les mêmes, sont à d’autres moments coupables de pensée métaphysique). Parce qu’il a vu une dimension historique dans laquelle des choses naissent les unes des autres, Fourier est considéré par Engels comme un tout grand dialecticien, à l’égal de Hegel. Il y a donc une version de la dialectique qui n’est que

(2) la conscience du changement, du fait que des choses meurent et que d’autres naissent, des interactions entre elles ; l’ouverture d’esprit aux apports de la science sur le changement et l’interaction.

Fin de la philosophie

Dialectique normative

Bien que souvent par dialectique Marx et Engels entendent simplement (2) et qu’ils récusent toute intrusion de la philosophie dans la science, à d’autres moments ils reprennent à leur compte une conception en quelque sorte normative de la dialectique :

(3) les lois de la dialectique sont les lois de mouvement les plus générales du mouvement de la nature, de la société et de la pensée.

C’est un fait que la nature et la société sont animées d’un mouvement dont rendent compte les lois de la dialectique. En vertu de (1), notre pensée est animée du même mouvement et les mêmes lois dialectiques qui rendent compte du mouvement du monde rendent compte du même coup du mouvement de notre pensée. J'ai montré plus haut en quoi la thèse (1) est fausse et le raisonnement qui conduit de (1) à (3) est doublement problématique : il se base sur la thèse (1) et il est, comme celle-ci, plus proche d’une pensée analogique comme la pensée enfantine que d’une pensée logique. Non seulement le mouvement de la pensée n’est pas le reflet de celui du monde, mais, en tant qu’il est différent, il s’en dégage des « lois » différentes. C'est vrai non seulement de la pensée mais de chaque niveau de complexité du réel. Engels a le tort de vouloir enfoncer le clou (qui n’en est pas un), prendre à la lettre, sans prendre la distance nécessaire, ce qui n’est qu’une prouesse verbale et, ce faisant, construire sur le sable (la dialectique de la nature et le « système » général de la dialectique).

Qualité des lois

Les « lois » de la dialectique et les mots avec lesquels elles sont formulées (mouvement, qualité, contradiction…) sont des abstractions abusives comme celles que Marx condamne dans la Sainte Famille à propos du concept de fruit.

Concept de mouvement

C’est d’abord le cas principalement du « mouvement ». Le mouvement n’est pas un concept. C’est un raccourci rhétorique pour rendre toute une série d’évolutions, de changements, de mouvements proprement dits absolument disparates.

Quantité et qualité

Dans le Capital, Marx mentionne cette loi à propos du seuil en quantité d’un capital. Marx (lettre) et Engels (Anti-Dühring) relativisent.

Marx fait à cette occasion des considérations sur la chimie qu’Engels reprend ailleurs (Anti-D ou Dialnat ?). Les deux exemples sont mauvais (pour des raisons différentes).

Développer l’exemple de l’eau. On triche en considérant la température et pas l’apport de calories.

Trois exemples très différents, mauvais pour des raisons différentes, qui montrent clairement qu’il n’y a qu’analogie superficielle entre situations extrêmement disparates (pattern, thème, modèle, schéma).

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