Dominique Meeùs
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532.
L’anarcho-syndicalisme en tant que courant historique

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De nombreux courants anarchistes se sont opposés au marxisme, en particulier à sa doctrine sur l’État, la révolution et le parti. Certains courants anarchistes étaient aussi résolument opposés au syndicat en tant que forme d’organisation (et préféraient les coopératives), d’autres voyaient dans le syndicat la forme d’organisation « anarchie-syndicaliste ». Bakounine, le premier doctrinaire anarchiste, s’opposait à tout État et niait la nécessité de lutte politique et d’organisation politique de la classe ouvrière. Il s’opposait à l’élaboration d’une théorie socialiste scientifique et considérait comme impossible et sans importance l’introduction d’une telle théorie parmi les ouvriers. La lutte économique était la seule forme de lutte pour les masses ouvrières et le syndicat, l’organisation la plus importante. Bakounine : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, dit le préambule de nos statuts généraux [ceux de la Première Internationale]… Mais le monde ouvrier est généralement ignorant, la théorie lui manque encore tout à fait. Donc il ne reste qu’une seule voie, c’est celle de son émancipation par la pratique. Quelle peut et quelle doit être cette pratique ? Il n’en est qu’une seule. C’est celle de la lutte solidaire des ouvriers contre les patrons, c’est l’organisation de la fédération des caisses de résistance [les syndicats]… Faisant abstraction de toute politique nationale et locale, elle donnera à l’agitation ouvrière dans tous les pays un caractère essentiellement économique14. »

Le but de la lutte ouvrière était, pour Bakounine, exclusivement économique : « 1. L’égalité de situation économique, politique et sociale de toutes les classes et de tous les hommes qui vivent sur notre globe. 2. L’abolition de la propriété héréditaire. 3. La remise de la terre en usufruit aux associations agricoles et du capital et de tous les instruments de production aux associations des travailleurs. » (Id.)

Avec de telles positions, il se heurtait de front aux conclusions tirées par Marx dans son étude et son élaboration du « matérialisme historique ». Marx soulignait, dans la Première Internationale, l’importance d’introduire une théorie révolutionnaire, d’organiser l’avant-garde dans un parti politique, de former les masses ouvrières et les syndicats à la lutte politique, l’importance de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. On retrouvera ces positions de Bakounine chez tous les courants ultérieurs de l’anarcho-syndicalisme. Au sein de la Première Internationale, Karl Marx a mené une lutte acerbe contre les thèses anarchistes de Bakounine. Grâce à cette lutte et suite au développement de grands partis socialistes dans les pays capitalistes les plus importants, l’anarchisme comme courant politique fut repoussé.

Mais au début du siècle, l’anarcho-syndicalisme resurgissait suite au développement du réformisme au sein des partis ouvriers socialistes. Pourquoi ? Les réformistes reniaient la révolution. Ils faisaient de la lutte parlementaire le moyen de lutte primordial et souhaitaient participer aux gouvernements capitalistes pour y arracher des « réformes ». Ils tentaient de prouver leur « bonne volonté » à la bourgeoisie, en tenant les masses en respect et en laissant de temps à autre fonctionner une soupape de sécurité. Ce qui provoqua un grand désarroi et une sérieuse amertume parmi les ouvriers et les syndicalistes. Au lieu de critiquer le réformisme et de revenir à une position marxiste conséquente, ce désarroi fut utilisé contre le marxisme par les anarcho-syndicalistes et orienté contre toute politique et contre tout parti. Ce fut le cas, en particulier, en France où le marxisme n’avait jamais été sérieusement étudié et introduit par les dirigeants socialistes. La France était aussi le pays où, pour la première fois, un réformiste (Millerand) devenait ministre dans un gouvernement bourgeois. (Déjà en 1899 — en Belgique en 1914 seulement.) Le courant anarcho-syndicaliste était très fort et connu sous le nom de « syndicalisme révolutionnaire ». Sorel, principal théoricien de ce syndicalisme révolutionnaire, devait écrire : « Le marxisme ne saurait se confondre avec les partis politiques, si révolutionnaires fussent-ils, parce que ceux-ci sont obligés de fonctionner comme les partis bourgeois, modifiant leur attitude suivant des besoins qu’imposent les circonstances électorales […]. Il fallait pour cela que le prolétariat s’organisât avec des intentions nettement révolutionnaires, c’est-à-dire en se tenant complètement en dehors de la bourgeoisie [en dehors de toute politique puisque toute politique est bourgeoise]15. » Pour Sorel, la grève générale est le moyen de lutte suprême et ouvre la voie au monde futur. Influencée par ces positions anarchistes, la CGT, syndicat français, écrivit dans sa déclaration de principes que le syndicat est l’organisation essentielle des ouvriers et qu’au sein des syndicats, il ne faut pas faire de politique ; les syndicats ne devaient s’occuper que de la lutte contre le patronat.

Les réformistes considéraient la lutte parlementaire comme l’unique forme de lutte ; de même, les anarcho-syndicalistes réduisaient la lutte ouvrière à une lutte purement syndicale. Lénine considérait l’anarcho-syndicalisme comme « le frère jumeau de l’opportunisme » parce que les deux tendances s’opposaient à la lutte révolutionnaire pour le pouvoir politique. Au lieu de diriger toutes les formes de lutte (tant parlementaire que syndicale) vers un même but final, la révolution socialiste, ils considéraient une de ces formes comme lutte principale. L’anarcho-syndicalisme laissait le monopole de la « politique » aux réformistes. Incapables d’élaborer indépendamment une politique révolutionnaire propre, ils s’alliaient donc au réformisme, à certains moments cruciaux. C’est ce qui se passa en France quand la guerre éclata en 1914. Tout comme les réformistes, le dirigeant de la CGT appela les ouvriers à se battre aux côtés de la bourgeoisie française contre la bourgeoisie allemande. Sorel, le théoricien de l’anarcho-syndicalisme, et ses partisans ont été si loin dans leur critique de « toute politique » et « tout parti » que, dans les années 20 et 30, ils se sont joints au mouvement fasciste montant16.

Notes
14.
Bakounine, « La Politique de l’Internationale », dans A. Losovski, Marx et les syndicats, 1933, p. 33.
15.
Sorel, La décomposition du marxisme, Paris, 1907, p. 60-65.
16.
Voir à ce propos l’analyse de Zeev Sternhell sur la continuité dans la pensée du « syndicalisme révolutionnaire » dans Ni Gauche, ni Droite : L’idéologie fasciste en France, Éd. du Seuil, 1983.
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