Dominique Meeùs
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236.
La flexibilité positive et la qualité positive

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Dès qu’il était clair que l’organisation flexible du travail et des horaires de travail était devenue une stratégie patronale prioritaire, certains se sont surtout attachés à « mener à bien les revendications patronales ». Le raisonnement est séduisant : puisque le patronat veut la flexibilité, hé bien ! parlons flexibilité, mais alors de la bonne flexibilité, une flexibilité à l’avantage des travailleurs. Cette approche fut défendue entre autres par le groupe de réflexion Polekar21 et vite reprise dans les textes de la CSC. « Imposons la flexibilité des employeurs », affirmait le dernier congrès de la CSC (avril 1990). « Permettre des régimes de travail qui rencontrent mieux les préférences individuelles des travailleurs : temps de travail variables, travail à temps partiel volontaire, libre choix des jours de congé et de repos compensatoire, interruption de carrière, emplois de fin de carrière, semaine de travail de quatre jours, durée de travail flexible “à la carte”, pension flexible… » (P. 25.) Le congrès de la CMB (mars 1990) est plus prudent et pose des conditions pour une telle offensive de flexibilité d’inspiration syndicale : d’abord que le chômage soit ramené à des proportions acceptables, puis que l’application des formules flexibles soit totalement exempte de tout arbitraire patronal (contre la « liberté » forcée) et que les intérêts collectifs des travailleurs ne soient en aucune manière remis en question. (P. 43.) Les trois dangers principaux d’une telle tactique sont ainsi correctement cernés, mais, selon nous, pas résolument conjurés. Il n’est pas interdit de rêver, si on réalise à temps qu’on vit dans une société de classes. Le patron est le chef et il sait où il veut en venir. Il joue sur la force d’attraction du « choix individuel » et cherche, de cette manière, à ouvrir des brèches dans le front du refus. Quoi qu’il en soit, le choix individuel se limitera à ce que le patron proposera. Le droit aux « vacances libres » se transforme en suppression du congé collectif et en obligation de prendre ses congés à n’importe quel moment. La liberté individuelle se retourne inévitablement contre les droits collectifs. Le travail à temps partiel, par exemple, est le moyen patronal par excellence pour contrer la réduction de la durée du travail avec maintien de salaire. Le droit à des contrats de travail à temps partiel devient le droit du patronat à ne plus proposer que cette sorte de contrats (dans les grandes surfaces, par exemple).

Impossible de contrôler toute cette matière dans le cadre d’une CCT, comme le propose la CSC (par analogie avec la CCT 42). Le syndicat en est réduit à l’impuissance parce que tout est taillé en pièces dans des négociations par entreprise, dans des choix individuels. On laisse ainsi proliférer librement l’individualisme et la mentalité du « chacun-pour-soi », ce qui met en cause jusqu’à la raison d’être du syndicat. « L’offensive syndicale » tourne entièrement à l’avantage du patronat. Une expérience similaire a déjà été entreprise au début des années 80 avec les « sacrifices offensifs », une idée qui avait germé dans les mêmes milieux. Le raisonnement était identique : si le patronat exige des sacrifices, lions-les au moins à des exigences dans le domaine de l’emploi. L’idée d’une réduction du temps de travail avec perte salariale en résulta. L’idée fit son chemin, elle déboucha sur un plan gouvernemental (l’opération 5-3-3), qui devint un « accord général et contraignant ». Les travailleurs sacrifièrent effectivement 3 % du salaire, mais on ne vit jamais trace des 3 % d’emplois supplémentaires. Chaque patron annonça que ces sacrifices avaient permis de… réduire les pertes d’emploi.

La première — et la meilleure — réponse à toute offensive patronale est et reste le refus, clair et décidé. Contre la flexibilité patronale, il faut prôner la rigidité du règlement du travail et des droits syndicaux. Par ailleurs, la seule alternative au fractionnement par préférences individuelles, c’est d’avancer des revendications collectives qui offrent des avantages à chacun et à l’ensemble de la classe ouvrière, qui puissent unir le secteur privé et public, les travailleurs et les chômeurs, les ouvriers et les employés dans une réelle contre-offensive : par exemple, la semaine de 32 heures avec maintien de salaire et embauches compensatoires. (Voir l’encadré 236 bis.)

236 bis. Sondage d’opinion sur la flexibilité

Les travailleurs sont-ils demandeurs en matière de flexibilité ? Les représentants patronaux — et parfois certains représentants syndicaux — partagent facilement cet avis. Mais qu’en est-il, en réalité ? De mars à mai 1990, l’hebdomadaire Solidaire a sondé l’opinion de 2 535 travailleurs (ouvriers et employés, hommes et femmes) de différents secteurs et des trois régions du pays (Solidaire, 13 juin 1990). Les résultats complets peuvent être obtenus à l’adresse de la rédaction : bd Maurice Lemonnier 171, 1000 Bruxelles.

Préférence personnelle

Dans une première série de questions, les personnes interrogées ont dû se prononcer sur leur préférence personnelle. Supposez que vous ayez le libre choix, que choisiriez-vous personnellement ? Les résultats sont révélateurs.

89 % des personnes interrogées choisissent de travailler du lundi au vendredi, 8 % de travailler en alternance semaine et week-end et seulement 2 % de travailler en équipes fixes de week-end. Remarquons que 81 % de ceux qui font déjà l’expérience du travail de week-end donnent la préférence au travail en semaine, du lundi au vendredi.

En outre, 74 % des personnes interrogées préfèrent travailler dans une équipe fixe du matin ou du jour. Seuls 9 % choisissent résolument pour l’une ou l’autre forme de travail de nuit (2 % pour une équipe fixe de nuit et 7 % pour un système de trois équipes). Parmi les personnes interrogées qui sont déjà confrontées au travail de nuit, il n’y en a que 23 % qui feraient librement ce choix.

Dans le secteur de l’automobile — un secteur où le patronat fait pression pour étendre les temps de production par l’introduction du travail de week-end et de nuit —, 95 % des travailleurs optent pour le travail en semaine et seulement 3 % choisiraient le travail de nuit, s’ils étaient libres de choisir.

90 % des personnes interrogées optent pour le travail à horaires fixes ; il est encore de 80 % parmi ceux qui sont actuellement confrontés à des horaires variables.

En ce qui concerne les contrats flexibles, 95 % des interrogés donnent la préférence à des contrats à durée indéterminée. 84 % optent pour des contrats à temps plein, 9 % optent pour un trois quarts temps et 5 % pour un mi-temps.

Que doivent revendiquer les syndicats ?

La seconde partie de l’enquête s’intéresse aux revendications syndicales. Qu’en ressort-il ?

72 % des personnes interrogées estiment que les syndicats doivent exiger une limitation de la durée du temps de travail à 8 heures par jour et 40 heures semaines maximum. Seuls 17 % soutiennent l’option syndicale actuelle : maximum 11 heures de travail par jour et 50 heures par semaine.

Comme le montre le tableau ci-dessous, 52 % des personnes interrogées estiment que les syndicats doivent exiger une interdiction du travail du samedi dans les secteurs où le travail en continu n’est pas justifié par des raisons sociales ou techniques ; 42 % exigent « plus de compensations ». En ce qui concerne le travail du dimanche, les chiffres sont respectivement de 62 % et de 34 %. 43 % exigent l’interdiction du travail de nuit pour les hommes et les femmes, 18 % pour les femmes seulement, tandis que 33 % exigent plus de compensations pour le travail de nuit. 68 % des personnes interrogées exigent une interdiction des horaires variables.

58 % souhaitent une interdiction des contrats temporaires. Et, pour 66 %, l’introduction de la semaine de 32 heures avec maintien de salaire constitue une alternative au travail à temps partiel.

Rapport de force

Une grande majorité se prononce donc pour le refus, par les syndicats, des temps de travail flexibles. Il y a en plus un groupe de 30 à 40 % qui, personnellement, n’opteraient pas pour le travail de week-end ou le travail de nuit, mais qui donnent la préférence à des compensations, plutôt que d’exiger une interdiction de principe. (Voir tableau.) C’est ce groupe qui est utilisé par le patronat pour imposer la flexibilité à tous les travailleurs. Il faut remarquer que ce groupe est plus important dans les secteurs où le travail en continu existe déjà (comme dans le secteur de la sidérurgie) que dans les secteurs (comme celui de l’automobile) où il n’existe pas et où le patronat voudrait l’introduire. Ce pourcentage est aussi moins élevé parmi les syndiqués et parmi les gens qui adoptent des positions anticapitalistes. (Voir tableau.)

% qui trouvent que les syndicats doivent exiger : Toutes les réponses veulent travailler le week-end syndiqués estiment que les patrons doivent payer
non oui oui non oui non
— l’interdiction du travail le samedi 52 55 20 54 42 64 44
— plus de compensations pour le travail du samedi 42 39 67 41 48 32 48
— l’interdiction du travail le dimanche 62 66 21 64 53 72 56
— plus de compensations pour le travail du dimanche 34 30 71 32 40 26 38
— interdiction du travail de nuit pour les femmes 18 19 12 18 18 16 20
— interdiction du travail de nuit pour tous 43 46 21 44 37 56 35
— plus de compensations pour le travail de nuit 33 30 61 32 37 25 38

Il est clair que la décision finale de ces personnes n’est pas seulement dictée par leurs préférences personnelles, mais que les rapports de force entrent aussi en jeu. « Si on ne peut rien faire pour l’empêcher, au moins, faisons payer les patrons » : c’est un raisonnement de ce genre qui a cours et qui, du reste, est fortement soutenu par les instances syndicales nationales. Il est certain que ces gens auraient un autre point de vue si la direction syndicale adoptait une position claire contre la flexibilité et mobilisait les travailleurs pour la lutte. Il revient aux syndicalistes de combat d’agir en ce sens au sein des syndicats. Ils peuvent s’appuyer sur les chiffres de ce sondage d’opinion.

Notes
21.
Polekar était, dans les années 80, un groupe de réflexion d’économistes flamands, à la recherche d’une alternative néokeynésienne à la crise. L’une des figures de proue était Frank Vandenbroucke, actuel président du Socialistische Partij.
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