Dominique Meeùs

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142.
Le chemin du « réalisme » est celui de la soumission éternelle

Les syndicats manquent clairement de vision de l’avenir, d’idéologie avec une force mobilisatrice. Les plaidoyers de la direction syndicale pour le réalisme ne sont rien d’autre qu’une soumission à la réalité capitaliste et impérialiste.

1o Le monde n’a encore jamais avancé en se pliant à une situation existante. « Réalisme » signifie la résignation devant ce que le capitalisme peut bien accepter, la restriction aux réformes secondaires qui ne touchent en aucune façon le pouvoir capitaliste. C’est une soumission à ce que le capitalisme trouve « normal » : le bénéfice avant tout, les lois du marché, l’ordre mondial impérialiste. Quelles revendications pose-t-on aux banques qui dépouillent le trésor public (25 % du budget annuel !) et qui pompent plus d’argent du tiers monde qu’elles ne lui en prêtent ? Pour le grand-capital, le FMI, le gouvernement, on ne peut que prendre des mesures « conformes au marché », c’est-à-dire étaler les charges, mais certainement pas supprimer les intérêts ou les dettes.

Mais que rapporte ce réalisme à un pays comme le Brésil qui a payé 176 milliards de dollars d’intérêts aux banques de 1972 à 1988, soit 64 milliards de plus que sa dette exigible totale. Les seuls intérêts payés pour 1988 « correspondent à 266 millions de salaires mensuels au minimum vital, ou bien à 81 700 salles de classe, ou encore à des logements pour 30 millions de personnes39 ».

« Réalisme » signifie qu’on ne peut poser de revendications qui touchent aux riches, aux monopoles, à la propriété privée des moyens de production. Mais qu’on tienne compte de la position concurrentielle, de la crise, des difficultés des entreprises, etc. Tout ce qui est « réaliste » part du principe que ça doit être « acceptable » pour le capital et son État. Réalisme veut dire que les allocations sociales ne peuvent être maintenues en temps de crise ; réalisme veut dire que les salaires ne peuvent augmenter plus rapidement que dans les pays concurrents. Le résultat de tout ce réalisme est fixé de façon irréfutable dans les chiffres : en sachant que par la modération de 1980 à 1988, 8 % du PNB a basculé des salariés vers les possesseurs de capital (voir le paragraphe 121), cela signifie pour les travailleurs une différence annuelle d’environ 475 milliards de francs belges.

La même constatation vaut sur le plan démocratique. Être « réaliste » équivaut à faire des concessions au racisme et au fascisme montants. L’égalité des droits politiques et le droit de vote intégral pour les immigrés ont été rayés des programmes syndicaux au nom du « réalisme ». Ainsi, pas à pas, on recule devant la propagande fasciste et le racisme pénètre sous une apparence « tolérable » la doctrine syndicale.

Le but du syndicat est précisément de modifier les rapports de force pour vaincre la logique capitaliste. Comment peut-on rêver autrement d’une société différente, qui ne serait pas axée sur le profit ? La victoire sur le capital ne commence que quand ce qui est « irréaliste » devient réalité.

2o Très souvent on jongle avec ces « rapports de force » pour justifier le « réalisme ». André Vanden Broucke : « Bien qu’incapable de trouver une solution au chômage, le capitalisme s’est renforcé ces derniers temps et non affaibli. Dommage pour Marx et sa théorie, mais telle est la réalité. Depuis la crise, l’ouvrier se trouve dans une position affaiblie et nous devons être très conscients de cela en tant que syndicat40. » Cette conscience aiguë ne manque pas, en effet. Moins rigoureuse est la volonté de changer les rapports de force et de les inverser par une mobilisation qui dure des mois, voire des années. Le problème principal est que l’établissement de rapports de force ne peut se faire qu’autour de revendications radicales, susceptibles d’éveiller l’enthousiasme lorsque la masse se rend compte que la lutte est sérieusement prise en main. La direction syndicale procède d’habitude de façon inverse : les revendications sont adaptées aux « rapports de force » qui, habituellement, sont les rapports de force à la table des négociations. Être militant combatif et réaliste, c’est faire une bonne évaluation de la capacité de mobilisation de la masse, de la volonté de lutter et de l’utiliser au maximum. Le réalisme réformiste fait avant tout une estimation de ce que l’on peut grignoter du patronat par des négociations et des compromis.

Il y a autre chose. Si l’on affaiblit soi-même continuellement les revendications afin de s’adapter à la volonté patronale, on est soi-même responsable d’une baisse de la volonté de lutte des masses. De l’enquête de la FGTB, il apparaîtrait que la réduction du temps de travail suscite moins d’enthousiasme qu’avant. Mais la revendication de la semaine des 36 heures, telle qu’elle fut avancée par Debunne en 1976, s’est au fil des années tellement affaiblie, saucissonnée, liée à des pertes salariales (opération 5-3-3) qu’elle est tout à fait passée à côté de son but (la création d’emplois par le partage du travail). Et on voudrait que les ouvriers en demandent plus ?

Dans le passé on a déjà souvent avancé des revendications qui étaient annoncées comme étant « anticapitalistes », mais qui ont été vidées de leur substance pour qu’elles puissent être présentées au patronat comme « raisonnables ». Tel fut le cas, entre autres, de la nationalisation exigée par Henri De Man dans les années 30 et de celles exigées par Renard en 1954-1956. Aussi bien De Man que Renard partaient de la nécessité de rendre le capitalisme plus efficace et tel était aussi le contenu réel de leur plan. Les grandes mobilisations de masse qui les ont accompagnées ont causé une grande déception lorsqu’il apparut clairement que le système arrivait à intégrer parfaitement ces « plans anticapitalistes » et s’en servait à cœur joie pour se renforcer encore. Une mobilisation pour une vraie expropriation, durant une plus longue période s’il le fallait, n’aurait-elle pas été beaucoup plus féconde pour la conscience et pour la lutte anticapitalistes que ces mobilisations trompeuses ? Le résultat en est la désillusion, l’aversion pour des revendications structurelles, la démobilisation. Tout cela plaide en faveur de mots d’ordre radicaux, soutenus par une action planifiée et systématique et contre tout « réalisme » qui ne profite qu’au capital.

3o Le « réalisme » réduit les exigences aux objectifs immédiats. Plus on s’aventure dans l’avenir, plus dense devient le brouillard de la confusion. Comment peut-on réaliser des revendications structurelles anticapitalistes si l’on ne prévoit pas une plus longue période de sensibilisation et de mobilisation ? Un programme élaboré doit équilibrer des revendications directes pour améliorer le sort des travailleurs et des mots d’ordre à plus longue échéance. Même si ces derniers ne sont pas réalisables dans l’immédiat, ils sont indispensables pour orienter la perspective anticapitaliste.

Pendant les deux plus grandes grèves de ce siècle, la grève générale de 1950 et celle de 60‑61, le fédéralisme fut avancé par certains dirigeants syndicaux en tant que mot d’ordre structurel. C’est un exemple de la façon dont des exigences structurelles peuvent s’ancrer par une longue mobilisation, surtout pendant des mouvements importants. Hélas, ce n’est pas du tout un exemple d’un mot d’ordre anticapitaliste. Les États-Unis et l’Allemagne sont des États fédéraux et depuis lors le grand-capital s’est parfaitement adapté aux nouvelles structures d’État belges. En Wallonie, le mouvement ouvrier découvre aujourd’hui qu’il a lutté pendant trente ans pour une structure capitaliste alternative, avec exactement les mêmes dirigeants et exactement les mêmes orientations financières, économiques et sociales (ne pensons qu’à la grève des enseignants de 1990 qui dura six semaines). Ceci plaide pour des exigences anticapitalistes fondamentales à plus long terme, qui minent le pouvoir du capital dans la perspective de son anéantissement final. L’expropriation de parties importantes ou de tout le grand-capital fait inévitablement partie de la lutte pour le socialisme, et il faut que la masse en prenne conscience dès à présent.

Notes
39.
D’après un document du Conseil brésilien des Églises chrétiennes, cité dans Claude Julien, « Voyage au pays du capitalisme réel », Le Monde diplomatique, février 1990.
40.
Interview De Morgen, 20 décembre 1982.