Dominique Meeùs
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111.
La fatalité des crises

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L’analyse patronale des causes de la grande crise est simple : les syndicats en sont les principaux responsables. Les mécanismes du marché libre ont été violentés par un développement exagéré de l’État et des dispositions sociales, par des salaires exagérés. Puis, il y a eu des interventions externes (la hausse des prix du pétrole en octobre 1973 et en janvier 1979), qui ont renforcé ces déséquilibres. Tel est le contenu du rapport de l’OCDE, qui en 1987 est appelée au chevet du capitalisme malade : « Selon notre analyse, l’évolution récente s’explique pour l’essentiel par la conjonction exceptionnelle dans le temps d’une série d’événements malheureux, qui ne se répétera sans doute pas à la même échelle et dont l’effet s’est trouvé amplifié par certaines erreurs de politique économique qui auraient pu être évitées2. » Le remède prescrit : il faut combattre l’inflation, en diminuant les dépenses de l’État, en bloquant les hausses salariales, en menant une politique monétaire restrictive (par des intérêts élevés). Les pilules seront administrées par Thatcher, Reagan et leurs partisans.

Cette analyse part essentiellement du principe que le système est fondamentalement sain, mais qu’il a été perverti par un mauvais traitement et par des perturbations externes. « Si nous ne pouvons éviter de voir réapparaître un chômage substantiel, ce n’est en rien l’effet d’un échec du capitalisme ou d’une économie de marché, mais ceci est exclusivement le produit de nos propres erreurs en dépit de l’expérience passée et de nos connaissances », commente le penseur ultralibéral Hayek3. Depuis les économistes Ricardo et Smith, le credo libéral claironne que le système ne connaît pas de crises, mais des « déséquilibres ». Ceux-ci se résolvent spontanément si les principes du marché ont libre cours ! La théorie libérale de l’équilibre spontané a plusieurs variantes, comme le « monétarisme » et la « théorie de l’offre »4. La mise en pratique politique de ces idées revient à Thatcher, Reagan, Kohl, Mitterrand, Martens V à VIII. Le soutien logistique est assuré par des « services d’étude » capitalistes, le rapport McCracken aux États-Unis, le rapport Albert-BallDM pour la CEE, les rapports de l’OCDE, les rapports de la Banque nationale, etc. C’est avec ces rapports que les dirigeants syndicaux sont bombardés, pour « prouver » que le temps est à la modération.

Toutes ces théories ont un noyau commun : partout la logique interne du système capitaliste est laissée hors cause. On « traite » les symptômes et non les causes réelles. Les médicaments peuvent temporairement maîtriser et cacher la maladie, voire éveiller l’illusion que tout est résolu, mais celle-ci se vengera lors de la prochaine crise.

Qui veut, derrière les phénomènes superficiels, saisir les causes des crises débouche inévitablement sur Marx.

Pour Marx, les crises sont une composante essentielle du système économique. Les crises ne sont pas des « dérives » de l’équilibre spontané, mais sont inhérentes aux lois économiques d’un mode de production. Le maintien (ou la « reproduction ») de ce mode de production suppose un équilibre entre la production et la circulation des biens, entre la capacité de production et les possibilités de vente, entre l’accumulation du capital et le pouvoir d’achat de la population. Cet équilibre est impossible à réaliser étant donné que trois contradictions insolubles déchirent le capitalisme. Ces contradictions rendent les crises de surproduction non seulement possibles, mais même inévitables. (Voir l’encadré 111 bis.)

111 bis. Trois contradictions du capitalisme qui mènent à la crise

Le mode de production définit l’ensemble des conditions dans lesquelles s’accomplissent la production et la reproduction des conditions de vie matérielles qui déterminent la vie de l’homme en communauté. Le mode de production capitaliste se caractérise par deux éléments essentiels :

1o Le marché est la forme dominante d’échange de produits (« l’économie du marché libre »).

2o Les producteurs directs de ces produits sont séparés de la propriété des moyens de production (il y a propriété privée des moyens de production). L’unique façon pour les ouvriers de rester en vie est de vendre leur force de travail à ceux qui possèdent le capital. La production et l’échange de produits renferment donc des rapports sociaux.

Le mode de production capitaliste est dominé par trois contradictions insolubles qui conduisent inévitablement à la crise.

1o Il y a une contradiction entre d’une part, l’organisation scientifique de la production à l’intérieur de chaque entreprise et de chaque groupe et d’autre part, l’absence de planification sociale. La chasse au profit et la concurrence effrénée conduisent à l’anarchie sociale, au développement inégal de secteurs, de régions, de pays et de continents. Les capitalistes poursuivent individuellement un bénéfice maximal. Il n’y a pas de plan global, il y a anarchie sur le plan social. Cela mène à un développement déséquilibré des secteurs. Marx montre comment la reproduction doit satisfaire à certaines lois afin de ne pas perturber l’équilibre entre la production de machines et la production de produits de consommation. Sous le capitalisme, cet équilibre est constamment perturbé, de grands déséquilibres conduisent à des réactions en chaîne et à la crise. De plus, cette anarchie est à la base du développement inégal des continents, des pays et des régions. Ce sous-développement empêche le développement harmonieux de l’offre et de la demande au niveau mondial.

2o Il y a contradiction entre d’une part, la tendance vers un développement illimité de la capacité de production et d’autre part, les limites des débouchés. Ceci conduit inévitablement à des crises de surproduction, d’abord dans certains secteurs, ensuite partout.

Les propriétaires des moyens de production investissent de l’argent dans le processus de production et jettent le résultat de cette production sur le marché où ils espèrent le vendre. Si leur produit ne trouve pas d’acheteur, il est sans valeur socialement, l’argent investi n’est pas « réalisé ». La concurrence pour les débouchés contraint chaque capitaliste à accumuler, à réinvestir le profit réalisé. Cette contrainte d’accumulation devient la loi de base du mode de production. Cela veut dire : produire plus à moindre coût.

D’autre part, les propriétaires des moyens de production achètent la force de travail à un prix inférieur à la valeur produite par cette force de travail lors du processus de production. La différence est la plus-value. L’ouvrier reçoit en échange de sa prestation une somme d’argent qui correspond plus ou moins à ce dont il a besoin pour maintenir à niveau sa force de travail (et celui de la génération future). Le capitaliste essaie en permanence d’augmenter la plus-value et de diminuer la part du salaire (ceci est le taux d’exploitation). Une expansion de la production sans augmentation du taux d’exploitation est inutile du point de vue du mode de production capitaliste. Mais l’augmentation de l’exploitation diminue en même temps le pouvoir d’achat de la partie la plus importante de la population des travailleurs.

Les capitalistes veulent augmenter leur bénéfice en développant les forces productives, en augmentant la production. La capacité de production accrue se heurte aux limites de la demande. La demande solvable de moyens de production (nouvelles machines) et de moyens de consommation s’accroît moins rapidement que les possibilités de production. « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. » (Marx1.)

3o Il y a une contradiction entre d’une part la recherche de bénéfice maximal et d’autre part la tendance à la baisse du taux de profit. Ce qui intéresse toute la classe capitaliste en tant que classe est le bénéfice total à répartir. Mais ce qui intéresse le capitaliste individuel est le taux de profit, qui est le rapport entre le profit réalisé et la totalité du capital investi.

Ce capital investi consiste en capital constant (C, investi en machines, moyens de travail, bâtiments…) et en capital variable (V, investi en force de travail).

Le taux de profit (P′) pour toute la société se calcule donc ainsi :

P = P C + V

Tout capitaliste individuel peut augmenter son taux de profit en introduisant de nouvelles machines et techniques, et en remplaçant la main-d’œuvre par des machines. Mais ainsi, à l’échelle globale, la part du capital total qui va aux machines augmente. La part de C augmente par rapport à V ou en termes marxistes, la composition organique du capital C V s’accroît. Ainsi diminue relativement la partie consacrée à la main-d’œuvre, la seule source de plus-value.

Il en suit, au niveau de la société, une baisse du taux de profit. On peut s’en rendre compte dans la formule mentionnée, en divisant le numérateur et le dénominateur par le même nombre V. On obtient :

P = P V C V + 1

Ce qui permet d’affirmer que le taux de profit P′ est proportionnel au taux d’exploitation P V et [en gros] inversement proportionnel à la composition organique C V [parce que 1 est très petit par rapport à C V (D.M.)]. Cela a pour conséquence qu’à long terme, le taux de profit tend à la baisse, car la composition organique s’accroît. Par unité de capital investi, on fait moins de bénéfice.

Le moteur de la production capitaliste s’arrête, on investit moins. Il y a suraccumulation de capital. La chute du taux de profit peut être neutralisée temporairement par une augmentation du taux d’exploitation, par une diminution des prix des matières premières, par l’investissement dans des pays à composition organique faible, etc., mais se manifeste pleinement en période de crise. Cela se traduit par l’investissement croissant en activité non productrice et spéculatrice.

1.
Le Capital, Livre III, chapitre 30.

Les trois contradictions se manifestent violemment en période de crise. En période de crise, toutes les contradictions du système prennent une forme aiguë. Toutes les crises capitalistes sont essentiellement des crises de surproduction. La vie économique s’arrête, pas parce qu’on produit trop peu, mais parce qu’on produit trop. Des usines ferment leurs portes, des ouvriers sont licenciés parce qu’il y a trop de produits qui ne peuvent être vendus avec un bénéfice suffisamment élevé. La crise se manifeste par une croissance très ralentie ou même négative, une sous-utilisation des machines, une chute des bénéfices, une baisse des investissements, une hausse du chômage. Sur base de ces caractéristiques, on peut discerner un développement cyclique de la production. Chaque cycle connaît une phase d’essor (expansion), de crise (revirement), de dépression (creux) et de reprise (revirement). Ainsi se dessine un mouvement ondulatoire.

Le capitalisme ne peut éviter les crises périodiques, étant donné qu’il est fondé sur la propriété privée des moyens de production, sur l’exploitation. Les trois contradictions trouvent leur origine dans la contradiction principale du système capitaliste : la contradiction entre le caractère social croissant de la production d’une part et de la propriété privée des moyens de production avec appropriation privée des biens produits d’autre part. De la propriété privée des moyens de production découle que la concurrence et la chasse au bénéfice maximal sont les moteurs de la production. Le motif n’est pas la satisfaction des besoins sociaux et des intérêts collectifs, mais le profit et l’accumulation toujours accrue de capital. Cette contradiction fondamentale ne fait que s’accentuer. De plus en plus de moyens de production se concentrent entre les mains d’une petite minorité de la population, par accumulation de bénéfices et par regroupement de capital (fusions, reprises…). Mais par la formation de monopoles, par l’extension de l’impérialisme et l’internationalisation de la production, le caractère social de la production ne cesse de croître. Ceci a pour conséquence que l’ampleur, les répercussions et le rayonnement international des crises s’accroissent également.

Notes
2.
OCDE, Rapport McCracken, « Pour le plein emploi et la stabilité des prix », juin 1977, p. 17.
3.
F. Hayek, « Full employment at any price ? », Occasional Paper 45, The Institute of Economic Affairs, 1975, p. 24.
4.
Margaret Thatcher s’inspire de la doctrine de Milton Friedman et des monétaristes (l’école de Chicago). D’après le monétarisme l’inflation est le danger principal. Cette inflation est engendrée par des dépenses publiques exorbitantes et la création d’argent qu’elles entraînent (la politique keynésienne). Pour l’éviter, il est nécessaire de mener une politique monétaire d’austérité et de restrictions et les augmentations salariales doivent être évitées. Ronald Reagan effectue un mélange de monétarisme et d’ « économie de l’offre » (supply-side economies). Cette dernière repose sur la loi de Say : « Toute offre crée sa propre demande ». Selon cette théorie, il suffit de créer des conditions de production optimales pour rétablir l’équilibre. Finissons-en donc avec tous les blocages sociaux et économiques, le mot d’ordre devient dérégulation. Un des blocages les plus importants est la pression fiscale bien trop élevée, exprimée par la « courbe de Laffer ». Elle considère qu’au-dessus d’un certain taux d’imposition, les recettes fiscales totales commencent à baisser. La réforme fiscale devient le slogan à la mode.
DM
En ligne http://aei.pitt.edu/5539/1/5539.pdf, Dominique Meeùs 2018-07-29T16:10:56.904049346.
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