Dominique Meeùs

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7. Lutte du Parti bolchévik pour la consolidation du pouvoir des Soviets. Paix de Brest-Litovsk. Le VIIe congrès du Parti.

Pour consolider le pouvoir des Soviets, il fallait détruire, mettre en pièces le vieil appareil d’État bourgeois et créer à sa place l’appareil nouveau de l’État soviétique. Il fallait détruire les vestiges des castes anciennes el le régime d’oppression nationale, abolir les privilèges de l’Église, supprimer la presse contre-révolutionnaire et les organisation contre-révolutionnaires de toute sorte, légales et illégales ; dissoudre l’Assemblée constituante de la bourgeoisie. Il fallait enfin, après avoir nationalisé la terre, nationaliser aussi toute la grande industrie et puis sortir de l’état de p. 237guerre, en finir avec la guerre qui entravait plus que tout le reste la consolidation du pouvoir des Soviets.

Toutes ces mesures furent réalisées en l’espace de quelques mois, de la fin de 1917 au milieu de 1918.

Le sabotage des fonctionnaires des anciens ministères, organisé par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, est brisé et liquidé. Les ministères sont supprimés et remplacés par des administrations soviétiques et des commissariats du peuple. On crée le Conseil suprême de l’économie nationale pour gérer l’industrie du pays. On organise la Commission extraordinaire de Russie (Vétchéka), dirigée par F. Dzerjinski et chargée de combattre la contre-révolution et le sabotage. Un décret est rendu sur la création de l’Armée et de la Flotte rouges. L’Assemblée constituante dont les élections avaient eu lieu, pour l’essentiel, dès avant la révolution d’Octobre et qui avait refusé de ratifier les décrets du IIe congrès des Soviets sur la paix, la terre et le passage du pouvoir aux Soviets est dissoute.

Pour faire définitivement disparaître les vestiges du féodalisme, des castes et de l’inégalité dans tous les domaines de la vie sociale, des décrets sont rendus sur l’abolition des castes, la suppression des restrictions nationales et confessionnelles, la séparation de l’Église et de l’État et la séparation de l’École et de l’Église, l’égalité des femmes, l’égalité des nationalités de Russie.

Une décision spéciale du gouvernement soviétique connue sous le nom de « Déclaration des droits des peuples de Russie », porte que le libre développement des peuples de Russie et leur complète égalité en droits sont consacrés par la loi.

Pour miner la puissance économique de la bourgeoisie et organiser une économie nouvelle, l’économie nationale du pays des Soviets, avant tout pour organiser la nouvelle industrie soviétique, on nationalise les banques, les chemins de fer, le commerce extérieur, la flotte marchande et toute la grosse industrie : charbon, métallurgie, pétrole, produits chimiques, constructions mécaniques, textile, raffineries de sucre, etc.

Afin de libérer notre pays de la dépendance financière et de l’exploitation des capitalistes étrangers, on annule les emprunts placés à l’étranger par le Tsar et le Gouvernement provisoire. Les peuples de notre pays n’entendaient pas payer les dettes qui avaient été contractées pour continuer la guerre de rapine et qui asservissaient la Russie au capital étranger.

Toutes les dispositions de ce genre sapèrent jusqu’à la racine la puissance de la bourgeoisie, des grands propriétaires fonciers, des p. 238fonctionnaires réactionnaires, des partis contre-révolutionnaires et affermirent considérablement le pouvoir des Soviets à l’intérieur du pays.

Mais on ne pouvait tenir la situation du pouvoir des Soviets pour parfaitement consolidée tant que la Russie se trouvait en état de guerre avec l’Allemagne et l’Autriche. Pour stabiliser définitivement le pouvoir des Soviets, il fallait en finir avec la guerre. Aussi le Parti déploya-t-il la lutte pour la paix aussitôt après la victoire de la Révolution d’Octobre.

Le gouvernement soviétique proposa « à tous les peuples en guerre et à leurs gouvernements d’engager sans délai des pourparlers pour une paix démocratique équitable ». Mais les « alliés » — l’Angleterre et la France — repoussèrent la proposition du gouvernement soviétique. Devant le refus de la France et de l’Angleterre de négocier la paix, le gouvernement soviétique, accomplissant la volonté des Soviets, décida d’engager des pourparlers avec l’Allemagne et l’Autriche.

Les négociations s’ouvrirent le 3 décembre, à Brest-Litovsk. Le 5 décembre, un armistice était conclu.

Les pourparlers se poursuivirent au milieu d’une crise profonde de l’économie nationale ; le pays était fatigué de la guerre et nos troupes abandonnaient le front qui se désagrégeait. Durant les pourparlers, il apparût que les impérialistes allemands voulaient s’emparer d’immenses territoires de l’ancien empire tsariste et qu’ils entendaient transformer la Pologne, l’Ukraine et les provinces baltiques et États dépendants de l’Allemagne.

Continuer la guerre dans ces conditions, c’eût été mettre en péril l’existence de la République soviétique nouvellement formée. La classe ouvrière et la paysannerie se virent dans la nécessité d’accepter de dures conditions de paix, de reculer devant le rapace le plus dangereux à l’époque, l’impérialisme allemand, pour obtenir une trêve, consolider le pouvoir des Soviets et créer une armée nouvelle, l’Armée rouge, qui fût capable de défendre le pays contre l’agresseur.

Tous les contre-révolutionnaires, depuis les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, jusqu’aux gardes blancs les plus avérés, se lancèrent dans une agitation forcenée contre la signature du traité de paix. Leurs intentions étaient claires : faire échouer les pourparlers de paix, provoquer une offensive des allemands et exposer aux coups le pouvoir soviétique encore mal affermi, mettre en péril les conquêtes des ouvriers et des paysans.

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Ils avaient pour alliés dans cette infâme besogne Trotski et son sous-ordre Boukharine qui, avec Radek et Piatakov, se trouvaient à la tête d’un groupe hostile au Parti, groupe qui s’intitulait, pour se camoufler, groupe des « communistes de gauche ». Trotski et les « communistes de gauche » engagèrent au sein du Parti une lutte acharnée contre Lénine, pour la continuation de la guerre. Ces gens-là faisaient manifestement le jeu des impérialistes allemands et des contre-révolutionnaires à l’intérieur du pays, puisqu’ils voulaient exposer aux coups de l’impérialisme allemand la jeune République soviétique, encore dépourvue d’armée.

Politique de provocation habilement masquée de phrases gauchistes.

Le 10 février 1918, les pourparlers de paix de Brest-Litovsk furent interrompus. Bien que Lénine et Staline eussent insisté au nom du Comité central pour que la paix fût signée, Trotski, président de la délégation soviétique à Brest-Litovsk, viola traîtreusement les directives expresses du Parti bolchévik. Il déclara que la République des Soviets refusait de signer la paix aux conditions imposées par l’Allemagne ; en même temps, il informa les allemands que la République des Soviets ne ferait pas la guerre, qu’elle continuerait de démobiliser.

Acte monstrueux. Les impérialistes allemands ne pouvaient se promettre davantage d’un traître aux intérêts du pays des Soviets !

L’Allemagne rompit l’armistice et reprit l’offensive. Les restes de notre ancienne armée cédèrent à la poussée des troupes allemandes et prirent la fuite. Les allemands avançaient vite, s’emparant d’un immense territoire et menaçant Pétrograd. L’impérialisme allemand, après avoir pénétré en terre soviétique, se proposait de renverser le pouvoir soviétique et de réduire notre patrie à l’état de colonie. La vieille armée tsariste désorganisée ne pouvait résister aux cohortes de l’impérialisme allemand. Elle refluait sous les coups de l’armée d’invasion.

Cependant, l’intervention militaire des impérialistes allemands provoqua un puissant essor révolutionnaire dans le pays. À l’appel lancé par le Parti et le gouvernement des Soviets « La patrie socialiste est en danger », la classe ouvrière répondit par la formation intense des unités de l’Armée rouge. Les jeunes détachements de la nouvelle armée, — armée du peuple révolutionnaire — repoussèrent héroïquement l’assaut du rapace allemand armé jusqu’aux dents. Devant Narva et Pskov, une riposte énergique fût infligée aux envahisseurs. Leur avance sur Pétrograd fût arrêtée. Et le 23 février, p. 240date à laquelle les troupes de l’impérialisme allemand avaient été repoussées, marqua la naissance de la jeune Armée rouge.

Dès le 18 février, le Comité central du Parti avait adopté la proposition de Lénine d’adresser au gouvernement allemand un télégramme proposant la signature immédiate de la paix. Afin de s’assurer des conditions de paix plus avantageuses, les Allemands continuaient l’offensive. Le 22 février seulement, le gouvernement allemand accepta de signer la paix et cela à des conditions beaucoup plus dures pour nous que lors des premières négociations.

Lénine, Staline et Sverdlov eurent à soutenir, au sein du Comité central, une lutte des plus acharnées contre Trotski, Boukharine et les autres trotskistes, pour obtenir un vote en faveur de la paix. Lénine indiqua que Boukharine et Trotski avaient « aidé en fait les impérialistes allemands et entravé le progrès et le développement de la révolution en Allemagne ». (Lénine, Œuvres choisies, t. II, p.337.)

Le 23 février, le Comité central décida d’accepter les conditions de l’État-major allemand et de signer la paix. La trahison de Trotski et Boukharine avait coûté cher à la République soviétique. La Lettonie, l’Estonie, sans parler de la Pologne, passaient à l’Allemagne ; l’Ukraine était détachée de la République des Soviets pour devenir un État vassal de l’Allemagne. La République soviétique s’engageait à payer une contribution aux Allemands.

Cependant les « communistes de gauche » qui continuaient à combattre Lénine, roulaient de plus en plus bas dans le bourbier de la trahison.

Le Bureau de la région de Moscou du Parti communiste, dont s’étaient momentanément emparés les « communistes de gauche » (Boukharine, Ossinski, Iakovléva, Stoukov, Mantsev), adopta une résolution scissionniste de défiance envers le Comité central ; il déclara qu’il n’estimait « guère possible de conjure la scission du Parti à bref délai ». Les « communistes de gauche » allèrent dans cette résolution jusqu’à prendre une décision antisoviétique : « Dans l’intérêt de la révolution internationale, écrivaient-ils, nous estimons opportun d’admettre la perte éventuelle du pouvoir soviétique, qui devient désormais purement formel. »

Lénine qualifia cette décision d’ « étrange et monstrueuse ».

À ce moment, la cause véritable de la conduite hostile au Parti, ainsi adoptée par Trotski et les « communistes de gauche », n’était pas encore claire pour le Parti. Mais comme l’a établi dernièrement (au début 1938) le procès de l’organisation antisoviétique dite « bloc des droitiers et des trotskistes », Boukharine et le groupe des p. 241« communistes de gauche » qu’il dirigeait, tramaient à l’époque, de concert avec Trotski et les socialistes-révolutionnaires « de gauche », un complot contre le gouvernement soviétique. Il apparaît que Boukharine, Trotski et leurs complices s’assignaient comme but de saboter le traité de paix de Brest-Litovsk, de faire arrêter V. Lénine, J. Staline, J. Sverdlov, de les assassiner et de former un nouveau gouvernement composé de boukhariniens, de trotskistes et de socialistes-révolutionnaires « de gauche ».

Tout en organisant un complot contre-révolutionnaire, le groupe des « communistes de gauche », soutenu par Trotski, attaquait ouvertement le Parti bolchévik dans le but de scinder le Parti et de disloquer ses rangs. Mais, en ce moment difficile, le Parti se rallia autour de Lénine, Staline et Sverdlov, et soutint le Comité central dans la question de la paix, de même que dans toutes les autres questions.

Le groupe des « communistes de gauche » se trouva isolé et défait.

Pour régler définitivement la question de la Paix, le Parti réunit son VIIe congrès.

Celui-ci s’ouvrit le 6 mars 1918. C’était le premier congrès depuis la prise du pouvoir par notre Parti. Il comprit 46 délégués avec voix délibérative et 58 avec voix consultatives, représentant 145 000 membres du Parti. En réalité, le Parti comptait à l’époque au moins 270 000 adhérents. La différence s’explique par le fait que, vu l’urgence du congrès, une partie considérable des organisations n’avaient pas eu le temps d’envoyer leurs délégués ; et les organisations dont le territoire était momentanément occupé par les Allemands avaient été dans l’impossibilité de se faire représenter.

À propos de la paix de Brest-Litovsk, Lénine dit au congrès que « … la crise pénible que traverse notre Parti, du fait qu’une opposition de gauche s’est formée en son sein, est une des plus graves qu’ait connues la révolution russe. » (Lénine, Œuvres choisies, t. II, p. 352.)

Par 30 voix contre 12 et 4 abstentions fût adoptée la résolution sur la paix de Brest-Litovsk.

Le lendemain, Lénine écrivit dans un article intitulé « Une paix malheureuse » :

Les conditions de paix son infiniment dures. Toutefois l’histoire aura le dernier mot… Au travail pour l’organisation, l’organisation et l’organisation ! En dépit de toutes les épreuves, l’avenir est à nous.

Lénine, t. XXII, p. 288, éd. russe.
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La résolution du congrès indiquait qu’une nouvelle action militaire des États impérialistes était inévitable contre la République des Soviets ; aussi le congrès estimait-il que la tâche essentielle du Parti était de prendre les mesures les plus énergiques et les plus résolues pour élever sa propre discipline et celle des ouvriers et des paysans, pour préparer les masses à défendre avec abnégation la patrie socialiste, pour organiser l’Armée rouge, pour donner à la population l’instruction militaire générale.

Le congrès, après avoir confirmé la justesse de la ligne de Lénine touchant la paix de Brest-Litovsk, condamna la position de Trotski et Boukharine ; il flétrit la tentative des « communistes de gauche » défaits, de poursuivre au congrès même leur travail de scission.

La conclusion de la paix de Brest-Litovsk permit au Parti de gagner du temps pour consolider le pouvoir des Soviets et mettre de l’ordre dans l’économie du pays.

La conclusion de la paix permit d’utiliser les conflits dans le camp de l’impérialisme (la guerre continuait entre le bloc austro-allemand et l’Entente), de décomposer les forces adverses, d’organiser l’économie soviétique, de créer l’Armée rouge.

La conclusion de la paix permit au prolétariat de conserver l’appui de la paysannerie et de rassembler des forces pour écraser les généraux gardes-blancs pendant la guerre civile.

Dans la période de la Révolution d’Octobre, Lénine avait enseigné au Parti bolchévik l’art d’attaquer avec intrépidité et résolution, lorsque les conditions nécessaires sont réunies,. Dans la période de Brest-Litovsk, Lénine enseigna au Parti l’art de se replier en bon ordre, quand les forces adverses sont manifestement supérieures aux nôtres, afin de préparer, avec la plus grande énergie une nouvelle offensive contre l’ennemi.

L’histoire a démontré la justesse de la ligne de Lénine.

Le VIIe congrès décida de changer le nom du Parti et d’en modifier le programme. Le parti s’appela dès lors Parti communiste (bolchévik) de Russie, P.C.(b)R. C’est Lénine qui avait proposé d’appeler notre Parti « Parti communiste », parce que ce nom répondait exactement au but que le parti s’assigne : réaliser le communisme.

Pour établir le nouveau programme du Parti, fût élue une commission spéciale, composée de Lénine, de Staline et d’autres ; on prit pour base du programme un projet élaboré par Lénine.

Ainsi le VIIe congrès s’est acquitté d’une immense tâche historique : il a battu les ennemis embusqués au sein de notre Parti, p. 243« communistes de gauche » et trotskistes ; il a réussi à tirer le pays de la guerre impérialiste et à obtenir la paix, la trêve ; il a permis au Parti de gagner du temps pour organiser l’Armée rouge ; il a fait un devoir au Parti d’établir l’ordre socialiste dans l’économie nationale.