Dominique Meeùs

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5. Complot du général Kornilov contre la Révolution. Écrasement du complot. Les Soviets de Pétrograd et de Moscou se rangent aux côtés des bolchéviks.

Une fois maîtresse du pouvoir, la bourgeoisie se prépara à écraser les Soviets, devenus impuissants, et à établir une dictature contre-révolutionnaire déclarée. Le millionnaire Riabouchinski eut le cynisme de déclarer que la seule issue à la situation était, selon lui, « que la main décharnée de la famine, la misère du peuple prenne à la gorge les faux amis du peuple, les Soviets et Comités démocratiques ». Au front sévissaient les cours martiales et la peine de mort pour les soldats ; le 3 août 1917, le général en chef Kornilov exigea que la peine de mort fût rétablie également à l’arrière.

Le 12 août s’ouvrit à Moscou, au Grand Théâtre, la conférence d’État convoquée par le Gouvernement provisoire, en vue de mobiliser les forces de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. À la conférence assistaient principalement les représentants des grands propriétaires fonciers, de la bourgeoisie, des généraux, des officiers, des cosaques. Les Soviets y étaient représentés par des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires.

Le jour de l’ouverture de la Conférence d’État, les bolchéviks organisèrent à Moscou, en signe de protestation, une grève générale qui engloba la majorité des ouvriers. Des grèves eurent lieu également dans plusieurs autres villes.

Le socialiste-révolutionnaire Kérenski, vrai tranche-montagne, menaça dans son discours à la conférence de réprimer « par le fer et dans le sang » toutes les tentatives de mouvement révolutionnaire, y compris celles des paysans pour enlever d’autorité les terres des grands propriétaires fonciers.

Quant au général contre-révolutionnaire Kornilov, il exigeait, sans plus, « la suppression des Comités et des Soviets ».

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Et ce fut, au Grand Quartier Général, un pèlerinage de banquiers, de gros négociants, de fabricants, venant offrir à Kornilov leur argent et leur appui.

On vit également arriver chez le général Kornilov les représentants des « alliés », c’est-à-dire de l’Angleterre et de la France, pour exiger que 1’on hâtât l’offensive contre la révolution.

On s’acheminait vers le complot contre-révolutionnaire du général Kornilov.

Ce complot se préparait ouvertement. Pour détourner l’attention, les conspirateurs avaient fait courir le bruit que les bolchéviks préparaient une insurrection à Pétrograd pour le 27 août, à l’occasion des six mois de la révolution. Le Gouvernement provisoire, Kérenski en tête, fondit sur les bolchéviks, renforça la terreur contre le Parti du prolétariat. De son côté, le général Kornilov rassembla des troupes pour marcher sur Pétrograd, anéantir les Soviets et former un gouvernement à dictature militaire.

Kornilov s’était d’abord abouché avec Kérenski pour son coup de force contre-révolutionnaire. Mais, au dernier moment, Kérenski fit brusquement volte-face, se désolidarisant de son complice. Il craignait que les masses populaires, dressées contre la réaction Kornilov pour l’écraser, ne balaient du même coup le gouvernement bourgeois, si ce dernier ne se désolidarisait pas aussitôt de Kornilov.

Le 25 août, Kornilov dépêcha sur Pétrograd le 3e corps de cavalerie, sous les ordres du général Krymov, en proclamant son intention de « sauver la patrie ». En réponse à la rébellion Kornilov, le Comité central du Parti bolchévik appelle les ouvriers et les soldats à infliger une énergique riposte armée à la contre-révolution. Les ouvriers s’arment rapidement et se préparent à la riposte. En ces jours-là, les détachements de gardes rouges voient leurs effectifs augmenter de plusieurs fois. Les syndicats mobilisent leurs adhérents. Les formations militaires révolutionnaires de Pétrograd se tiennent prêtes au combat. Autour de Pétrograd on creuse des tranchées, on pose des fils de fer barbelés, on démonte les voies ferrées. Plusieurs milliers de matelots armés arrivaient de Cronstadt pour défendre la capitale. On envoya des délégués au-devant de la « division sauvage » qui marchait sur Pétrograd ; quand ils eurent expliqué aux soldats — des montagnards du Caucase — le vrai sens du coup de force Kornilov, la « division sauvage » refusa de marcher sur Pétrograd ! Des agitateurs furent également envoyés dans les autres formations de Kornilov. Partout p. 223où il y avait du danger, on créait des comités révolutionnaires et des états-majors de lutte contre Kornilov.

Saisis d’une frayeur mortelle, les leaders menchéviks et socialistes-révolutionnaires, y compris Kérenski, cherchèrent au cours de ces journées protection auprès des bolchéviks ; ils s’étaient convaincus que les bolchéviks étaient dans la capitale la seule force réelle qui fût capable de battre Kornilov.

Mais, en mobilisant les masses pour écraser Kornilov, les bolchéviks n’abandonnaient point leur lutte contre le gouvernement Kérenski. Ils dénonçaient aux masses le gouvernement de Kérenski, des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, qui par toute leur politique favorisaient objectivement le complot contre-révolutionnaire de Kornilov.

Grâce à toutes ces mesures, le coup de force Kornilov est écrasé. Le général Krymov se suicide. Kornilov et ses acolytes, Dénikine et Loukomski, sont arrêtés. (Au reste, Kérenski les fera bientôt remettre en liberté.)

L’écrasement de l’aventure Kornilov révéla d’un coup le rapport des forces entre la révolution et la contre-révolution. Il montra que tout le camp de la contre-révolution était condamné, depuis les généraux et le parti cadet jusqu’aux menchéviks et aux socialistes-révolutionnaires empêtrés dans les rets de la bourgeoisie. Il devint évident que la politique de continuation d’une guerre accablante ainsi que la ruine économique que cette politique engendrait, avaient définitivement compromis leur influence sur les masses populaires.

L’écrasement de Kornilov montra encore que le Parti bolchévik avait grandi et était devenu la force décisive de la révolution, la force capable de battre en brèche les pires menées de la contre-révolution. Notre Parti n’était pas encore un parti gouvernant, mais lors du coup de force Kornilov, il s’affirma comme la véritable force gouvernante, puisque les ouvriers et les soldats exécutaient ses directives sans hésiter.

L’écrasement de Kornilov montra enfin que les Soviets, qui semblaient morts, recélaient une force immense de résistance révolutionnaire. Il était hors de doute que c’étaient les Soviets et leurs comités révolutionnaires qui avaient barré la route aux troupes de Kornilov dont ils avaient entamé les forces.

La lutte contre Kornilov ranima les Soviets des députés ouvriers et soldats ; elle les libéra des entraves de la politique de conciliation ; elle leur fit trouver la grand’route de la lutte révolutionnaire et les orienta vers le Parti bolchévik.

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L’influence des bolchéviks dans les Soviets grandissait plus que jamais.

De même, l’influence des bolchéviks augmentait rapidement à la campagne.

La rébellion Kornilov avait montré aux grandes masses paysannes que les propriétaires fonciers et les généraux, une fois les bolchéviks et les Soviets écrasés, s’en prendraient à la paysannerie. C’est pourquoi les grandes masses de paysans pauvres se groupèrent de plus en plus étroitement autour des bolchéviks. Quant aux paysans moyens dont les hésitations avaient freiné le progrès de la révolution dans la période d’avril à août 1917, ils commencèrent après l’écrasement de Kornilov à se tourner délibérément vers le Parti bolchévik, en rejoignant la masse des paysans pauvres. Les grandes masses paysannes se rendaient compte peu à peu que seul le Parti bolchévik pouvait les débarrasser de la guerre, que seul il était capable de terrasser les propriétaires fonciers et était disposé à remettre la terre aux paysans. Les occupations de terres seigneuriales par les paysans se multipliaient énormément en septembre et octobre 1917. Le labourage effectué d’autorité sur ces terres par les paysans se généralisait dans le pays entier. Exhortations et expéditions punitives ne pouvaient plus arrêter les paysans dressés pour la révolution.

La révolution montait.

El ce fut une période d’animation et de renouvellement des Soviets, la période de leur bolchévisation. Fabriques, usines, formations militaires, en renouvelant leurs députés, envoient aux Soviets, à la place des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, des représentants du Parti bolchévik. Le 31 août, au lendemain de la victoire remportée sur Kornilov, le Soviet de Pétrograd se prononce pour la politique bolchévique. L’ancien bureau menchévik et socialiste-révolutionnaire du Soviet de Pétrograd, Tchkhéidzé en tête, démissionne, cédant la place aux bolchéviks. Le 5 septembre, le Soviet des députés ouvriers de Moscou se rallia aux bolchéviks. Le bureau menchévik et socialiste-révolutionnaire du Soviet de Moscou démissionne également, cédant le pas aux bolchéviks.

C’était la preuve que les conditions essentielles, nécessaires pour une insurrection victorieuse, étaient venues à maturité.

Et de nouveau « Tout le pouvoir aux Soviets ! » s’inscrit à l’ordre du jour.

Mais ce n’est plus le vieux mot d’ordre de remise du pouvoir aux Soviets menchéviks et socialistes-révolutionnaires. Non, p. 225c’est le mot d’ordre d’insurrection des Soviets contre le Gouvernement provisoire, pour que la plénitude du pouvoir dans le pays passe aux Soviets dirigés par les bolchéviks.

Au sein des partis de conciliation règne le désarroi.

Sous la poussée des paysans d’esprit révolutionnaire, une aile gauche se forme parmi les socialistes-révolutionnaires, savoir les socialistes-révolutionnaires « de gauche » ; ceux-ci expriment leur mécontentement de la politique de conciliation avec la bourgeoisie.

Chez les menchéviks, se forme à son tour un groupe de « gauches » dits « internationalistes », qui penchent vers les bolchéviks.

Quant aux anarchistes, groupe assez insignifiant déjà par son influence, ils se disloquent définitivement en groupuscules, dont les uns se confondent avec les éléments criminels, — voleurs cl agents provocateurs, — des bas-fonds de la société ; les autres se font expropriateurs « idéalistes », ils pillent les paysans et les petites gens de la ville, confisquent les locaux des clubs ouvriers, leurs économies ; les troisièmes enfin se jettent ouvertement dans le camp des contre-révolutionnaires pour organiser leur vie personnelle dans les arrière-cours de la bourgeoisie. Mais tous s’affirment contre tout pouvoir, y compris et surtout contre le pouvoir révolutionnaire des ouvriers et des paysans, convaincus qu’ils sont que le pouvoir révolutionnaire ne leur permettra pas de spolier le peuple et de dilapider son avoir.

Après l’écrasement de Kornilov, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires firent une nouvelle tentative pour affaiblir l’essor révolutionnaire de plus en plus vigoureux. C’est à cet effet qu’ils réunirent le 12 septembre 1917 une Conférence démocratique de Russie, composée des représentants des partis socialistes, des Soviets conciliateurs, des syndicats, des zemstvos, des cercles industriels et commerçants et de l’armée. La Conférence désigna dans son sein un Préparlement (Conseil provisoire de la République). Les conciliateurs pensaient pouvoir, à l’aide de ce Préparlement, arrêter la révolution et faire passer le pays du chemin de la révolution soviétique dans la voie du développement constitutionnel bourgeois, dans la voie du parlementarisme bourgeois. Vaine tentative de politiciens banqueroutiers pour faire tourner à rebours la roue de la révolution. Cette tentative devait échouer lamentablement et c’est bien ce qui arriva. Les ouvriers se moquèrent des exercices parlementaires des conciliateurs. Pour rire, ils baptisèrent le Préparlement du nom d’« avant-bain ».

Le Comité central du Parti bolchévik décida de boycotter le Préparlement. Il est vrai que la fraction bolchévique de ce p. 226dernier, où siégeaient des hommes tels que Kaménev et Théodorovitch, ne voulait pas quitter l’enceinte du Préparlement. Mais le Comité central du Parti l’y obligea.

C’est avec le souci de détourner le Parti des préparatifs de l’insurrection que Kaménev et Zinoviev insistaient pour la participation au Préparlement. À une séance do la fraction bolchévique de la Conférence démocratique de Russie, le camarade Staline s’éleva résolument contre cette participation. Il qualifia le Préparlement de « fausse-couche du kornilovisme ».

Lénine et Staline considéraient comme une faute grave même une participation de courte durée au Préparlement, car cette participation pouvait faire naître parmi les masses l’illusion que le Préparlement était effectivement capable de faire quelque chose pour les travailleurs.

En même temps les bolchéviks préparaient avec insistance la convocation du IIe congrès des Soviets, où ils comptaient recueillir la majorité. Sous la poussée des Soviets bolchéviks et malgré tous les subterfuges des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires installés au Comité exécutif central de Russie, le IIe congrès des Soviets fut fixé à la seconde quinzaine d’octobre 1917.