Dominique Meeùs

Dernière modification le   

retour à la table des matièresà l’index des notionsau dossier marxisme

5. La révolution de Février. Chute du tsarisme. Formation des Soviets de députés ouvriers et soldats. Formation du gouvernement provisoire. Dualité des pouvoirs.

p. 194

L’année 1917 débuta par la grève du 9 janvier. Au cours de cette grève des manifestations se déroulèrent à Pétrograd, Moscou, Bakou, Nijni-Novgorod. À noter que le 9 janvier, à Moscou, près d’un tiers de tous les ouvriers prirent part à la grève. Une manifestation de deux mille personnes sur le boulevard Tverskoï fut dispersée par la police montée. Sur la chaussée de Vyborg, à Pétrograd, les soldats firent cause commune avec les manifestants.

La police de Pétrograd écrivait dans son rapport : « L’idée de la grève générale rallie de jour en jour de nouveaux partisans ; elle devient populaire comme elle le fut en 1905. »

Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires s’appliquaient à faire entrer le mouvement révolutionnaire qui s’amorçait dans le cadre voulu par la bourgeoisie libérale. Au 14 février, lors de l’ouverture de la Douma d’État, les menchéviks proposèrent d’organiser un cortège des ouvriers dans la direction de la Douma. Mais les masses ouvrières suivirent les bolchéviks : au lieu d’aller à la Douma, elles s’en furent manifester.

Le 18 février 1917 éclata à Pétrograd la grève de l’usine Poutilov. Le 22 février, les ouvriers de la plupart des grandes entreprises se joignirent au mouvement. Le 23 février (8 mars), Journée internationale des femmes, à l’appel du Comité bolchévik de Pétrograd, les ouvrières descendirent dans la rue pour manifester contre la famine, la guerre le tsarisme. Cette manifestation fut soutenue par l’action gréviste générale des ouvriers de Pétrograd. La grève politique commença à se transformer en une manifestation politique générale contre le régime tsariste.

Le 24 février (9 mars), la manifestation redouble de force. Cette fois, 200 000 ouvriers sont en grève.

Le 25 février (10 mars), le mouvement révolutionnaire s’étend à tous les ouvriers de Pétrograd. Les grèves politiques des différents quartiers se transforment en une grève politique générale de la ville entière. Partout, ce ne sont que manifestations et collisions avec la police. Sur les masses ouvrières flottent des drapeaux rouges portant ces mots d’ordre : « À bas le tsar ! », « À bas la guerre ! », « Du pain ! »

Dans la matinée du 26 février (11 mars), la grève politique et la manifestation commencent à se transformer en essais p. 195d’insurrection. Les ouvriers désarment la police et la gendarmerie et ils s’arment eux-mêmes. Toutefois, la collision armée avec la police, place Znamenskaïa, se termine par la fusillade de la manifestation.

Le général Khabalov, commandant de la région militaire de Pétrograd, signifie aux ouvriers d’avoir à reprendre le travail le 28 février (13 mars), sinon ils seront envoyés au front. Le 25 février (10 mars), le tsar mande au général Khabalov : « J’ordonne de faire cesser dès demain les désordres dans la capitale. »

Mais il n’était plus possible de « faire cesser » la révolution !

Dans la journée du 26 février (11 mars), la 4o compagnie du bataillon de réserve du régiment Pavlovski ouvre le feu, non sur les ouvriers, mais sur les détachements de police montée qui échangeaient des coups de feu avec les ouvriers. La lutte pour l’armée se déploya, énergique et opiniâtre, notamment du côté des ouvrières, qui faisaient directement appel aux soldats, fraternisaient avec eux, les exhortaient à aider le peuple à renverser l’autocratie tsariste exécrée.

L’action pratique du Parti bolchévik était dirigée par le Bureau du Comité central de notre Parti, qui se trouvait alors à Pétrograd, avec le camarade Mololov en tête. Le 26 février (11 mars), le Bureau du Comité central lança un manifeste qui engageait à poursuivre la lutte armée contre le tsarisme, à créer un Gouvernement révolutionnaire provisoire.

Le 27 février (12 mars), à Pétrograd, les troupes refusent de tirer sur les ouvriers et passent aux côtés du peuple insurgé. Dans la matinée, il n’y avait que 10 000 soldats insurgés ; le soir, ils étaient déjà plus de 60 000.

Ouvriers et soldats soulevés procèdent à l’arrestation des ministres et des généraux tsaristes ; ils remettent en Liberté les révolutionnaires emprisonnés. Sitôt libres, les détenus politiques s’incorporent à la lutte révolutionnaire.

Dans les rues, la fusillade continuait avec les agents de police et les gendarmes, qui avaient posté des mitrailleuses dans les greniers des maisons. Mais le rapide passage de la troupe aux côtés des ouvriers décida du sort de l’autocratie tsariste.

Lorsque la nouvelle de la révolution victorieuse à Pétrograd arriva dans les autres villes et sur le front, ouvriers et soldats se mirent en devoir de destituer partout les fonctionnaires tsaristes.

La révolution démocratique bourgeoise de Février triomphait.

Elle avait triomphé parce que sa promotrice avait été la classe p. 196ouvrière, qui s’était mise à la tête du mouvement des millions de paysans en capote de soldat « pour la paix, pour le pain, pour la liberté ». L’hégémonie du prolétariat avait déterminé le succès de la révolution :

La révolution a été accomplie par le prolétariat ; c’est lui qui a fait preuve d’héroïsme, qui a versé son sang, qui a entraîné derrière lui les plus grandes masses des travailleurs et de la population pauvre…, écrivait Lénine dans les premiers jours de la révolution.

Lénine, t. XX, pp. 23-24, éd. russe.

La première révolution 1905 de avait préparé la victoire rapide de la deuxième révolution de 1917 :

Si le prolétariat russe n’avait pas, pendant trois ans, de 1905 à 1907, livré les plus grandes batailles de classe et déployé son énergie révolutionnaire, la deuxième révolution n’eût pas été aussi rapide, en ce sens que son étape initiale n’eût pas été achevée en quelques jours », indiqua Lénine.

Lénine, Œuvres choisies, t. I, pp. 898-899.

Les Soviets apparurent dès les premiers jours de la révolution. La révolution victorieuse s’appuya sur les Soviets des députés ouvriers et soldats, créés par les ouvriers et les soldats insurgés. La révolution de 1905 avait montré que les Soviets étaient les organes de l’insurrection armée et en même temps l’embryon d’un pouvoir nouveau, révolutionnaire. L’idée des Soviets vivait dans la conscience des masses ouvrières et elles la réalisèrent dès le lendemain du renversement du tsarisme, avec cette différence toutefois qu’en 1905 c’étaient des Soviets uniquement de députés ouvriers, tandis qu’en février 1917, sur l’initiative des bolchéviks, furent formés des Soviets de députés ouvriers et soldats.

Pendant que les bolchéviks assumaient la direction immédiate de la lutte des masses dans la rue, les partis de conciliation, menchéviks et socialistes-révolutionnaires, s’emparèrent des sièges de députés dans les Soviets, y établissant leur majorité. Ce qui pour une part avait contribué à cette situation, c’est que la majorité des chefs du Parti bolchévik se trouvaient en prison ou en exil (Lénine, dans l’émigration, Staline et Sverdlov, déportés en Sibérie), alors que menchéviks et socialistes-révolutionnaires déambulaient en toute liberté dans les rues de Pétrograd. C’est p. 197ainsi que les représentants des partis de conciliation, menchéviks et socialistes-révolutionnaires, se trouvèrent à la tête du Soviet de Pétrograd et de son Comité exécutif. Il en fut de même à Moscou et dans plusieurs autres villes. C’est seulement à Ivanovo-Voznessensk, à Krasnoïarsk et dans quelques villes encore que la majorité au sein des Soviets appartint dès le début aux bolchéviks.

Le peuple armé, les ouvriers et les soldats, en déléguant leurs représentants au Soviet, regardaient celui-ci comme l’organe du pouvoir populaire. Ils estimaient, ils étaient convaincus que le Soviet des députés ouvriers et soldats ferait aboutir toutes les revendications du peuple révolutionnaire et qu’en premier lieu la paix serait conclue.

Mais la crédulité excessive des ouvriers et des soldats allait leur jouer un mauvais tour. Les socialistes-révolutionnaires et Les menchéviks ne songeaient même pas à mettre un terme à la guerre, à obtenir la paix. Ils entendaient utiliser la révolution pour continuer la guerre. Pour ce qui était de la révolution et des revendications révolutionnaires du peuple, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks considéraient que la révolution était terminée, qu’il s’agissait maintenant de la consolider et de s’engager dans la voie d’une coexistence « normale », constitutionnelle, avec la bourgeoisie. C’est pourquoi la direction socialiste-révolutionnaire et menchévique du Soviet de Pétrograd prit toutes les mesures qui dépendaient d’elle pour escamoter le problème de la cessation de la guerre, la question de la paix et remettre le pouvoir à la bourgeoisie.

Le 27 février (12 mars) 1917, les députés libéraux de la Douma d’État, après s’être concertés dans la coulisse avec les leaders socialistes-révolutionnaires et menchéviks, constituèrent le Comité provisoire de la Douma d’État avec, en tête, le président de la IVe Douma Rodzianko, grand propriétaire foncier et monarchiste. Quelques jours après, le Comité provisoire et les leaders socialistes-révolutionnaires et menchéviks du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers et soldats s’entendirent entre eux, à l’insu des bolchéviks, pour former un nouveau gouvernement de la Russie, le Gouvernement provisoire bourgeois avec, à sa tête, le prince Lvov, dont le tsar Nicolas II, avant la révolution de Février, avait pensé faire son premier ministre. Le Gouvernement provisoire comprenait le chef des cadets Milioukov, le chef des octobristes Goutchkov et d’autres représentants notoires de la classe des capitalistes ; le socialiste-révolutionnaire p. 198Kérenski y avait été introduit comme représentant de la « démocratie ».

Voilà comment les leaders socialistes-révolutionnaires et menchéviks du Comité exécutif du Soviet livrèrent le pouvoir à la bourgeoisie ; le Soviet des députés ouvriers et soldats, mis au courant du fait, approuva à la majorité l’activité des leaders socialistes-révolutionnaires et menchéviks, malgré les protestations des bolchéviks.

C’est ainsi que fut formé, en Russie, le nouveau pouvoir d’État, composé, comme dit Lénine, des représentants « de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers embourgeoisés ».

Mais à côté du gouvernement bourgeois existait un autre pouvoir, le Soviet des députés ouvriers et soldats. Les députés soldats étaient principalement des paysans mobilisés. Le Soviet des députés ouvriers et soldats était l’organe de l’alliance des ouvriers et des paysans contre le pouvoir tsariste et, en même temps, l’organe de leur pouvoir, l’organe de la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie.

Il en résulta un original enchevêtrement de deux pouvoirs, de deux dictatures : la dictature de la bourgeoisie représentée par le Gouvernement provisoire et la dictature du prolétariat et de la paysannerie représentée par le Soviet des députés ouvriers et soldats.

Il y eut dualité des pouvoirs.

Comment expliquer que les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires se soient trouvés au début en majorité dans les Soviets ?

Comment expliquer que les ouvriers et les paysans victorieux aient remis volontairement le pouvoir aux représentants de la bourgeoisie ?

Lénine l’expliquait par ce fait que des millions d’hommes non initiés à la politique s’étaient éveillés à la politique, s’y sentaient attirés. C’étaient pour la plupart de petits exploitants, des paysans, des ouvriers récemment venus de la campagne, des hommes qui tenaient le milieu entre la bourgeoisie et le prolétariat. La Russie était alors le pays petit-bourgeois par excellence entre les grands pays d’Europe. Et dans ce pays, « une formidable vague petite-bourgeoise avait tout submergé, avait écrasé non seulement par son nombre, mais aussi par son idéologie, le prolétariat conscient, c’est-à-dire qu’elle avait contaminé de très larges milieux ouvriers, en leur communiquant ses conceptions petites-bourgeoises en politique ». (Lénine, Œuvres choisies, t. II, p. 21.)

p. 199

C’est cette vague de l’élément petit-bourgeois qui avait fait remonter à la surface les partis petits-bourgeois : menchévik et socialiste-révolutionnaire.

Lénine indiqua encore une autre raison, à savoir le changement intervenu dans la composition du prolétariat pendant la guerre et le degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat au début de la révolution. Pendant la guerre, des changements notables s’étaient opérés dans la composition du prolétariat lui-même. Près de 40 % des hommes de condition ouvrière avaient été incorporés à l’armée. Un grand nombre de petits propriétaires, d’artisans, de boutiquiers, étrangers à la mentalité prolétarienne, s’étaient infiltrés dans les entreprises pour échapper à la mobilisation.

Ce sont ces éléments petits-bourgeois du monde ouvrier qui formaient justement le terrain où s’alimentèrent les politiciens petits-bourgeois, menchéviks et socialistes-révolutionnaires.

Voilà pourquoi les grandes masses populaires non initiées à la politique, débordées par la vague de l’élément petit-bourgeois et grisées par les premiers succès de la révolution, se trouvèrent, dans les premiers mois de la révolution, sous l’emprise des partis conciliateurs ; voilà pourquoi elles consentirent à céder à la bourgeoisie le pouvoir d’État, croyant dans leur candeur que le pouvoir bourgeois ne gênerait pas l’activité des Soviets.

Une tâche s’imposait au Parti bolchévik : par un patient travail d’explication auprès des masses, dévoiler le caractère impérialiste du Gouvernement provisoire, dénoncer la trahison des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks et montrer qu’il était impossible d’obtenir la paix à moins de remplacer le Gouvernement provisoire par le gouvernement des Soviets.

Et le Parti bolchévik s’attela à cette besogne avec la plus grande énergie.

Il reconstitue ses organes de presse légaux. Cinq jours seulement après la révolution de Février, le journal Pravda paraît à Pétrograd et, quelques jours plus tard, le Social-Démocrate à Moscou. Le Parti se met à la tête des masses qui perdent leur confiance dans la bourgeoisie libérale, leur confiance dans les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires. Il explique patiemment aux soldats, aux paysans, la nécessité d’une action commune avec la classe ouvrière. Il leur explique que les paysans n’auront ni la paix ni la terre, si la révolution ne continue pas à se développer, si le Gouvernement provisoire bourgeois n’est pas remplacé par le gouvernement des Soviets.