Dominique Meeùs

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3. Bolchéviks et menchéviks dans les années de la réaction stolypinienne. Lutte des bolchéviks contre les liquidateurs et les otzovistes.

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Pendant les années de réaction, il fut beaucoup plus difficile de travailler dans les organisations du Parti que pendant la période précédente de développement de la révolution. Les effectifs du Parti avaient fortement diminué. De nombreux compagnons de route petits-bourgeois, des intellectuels surtout, abandonnaient les rangs du Parti par crainte des poursuites du gouvernement tsariste.

Lénine a indiqué qu’en de tels moments, les partis révolutionnaires doivent parfaire leur éducation. Dans la période d’essor de la révolution, ils ont appris à attaquer ; dans la période de réaction, ils doivent apprendre à se replier en bon ordre, à passer à l’action clandestine, à conserver et fortifier le parti illégal, à utiliser les possibilités légales, toutes les organisations légales, de masse surtout, pour raffermir leurs relations avec les masses.

Les menchéviks se repliaient dans la panique, ne croyant pas à la possibilité d’un nouvel essor de la révolution ; ils répudiaient honteusement les revendications révolutionnaires du programme et les mots d’ordre révolutionnaires du Parti ; ils entendaient liquider, supprimer le parti révolutionnaire illégal du prolétariat. C’est pourquoi on appela ce genre de menchéviks liquidateurs.

À la différence des menchéviks, les bolchéviks avaient la certitude que dans les prochaines années se produirait un essor révolutionnaire et que le Parti se devait de préparer les masses en vue de ce nouvel essor. Les tâches essentielles de la révolution n’avaient pas été accomplies. La paysannerie n’avait pas reçu la terre seigneuriale ; les ouvriers n’avaient pas obtenu la journée de huit heures : l’autocratie tsariste exécrée du peuple n’avait pas été renversée ; elle avait étouffé le peu de libertés politiques que le peuple lui avait arrachées en 1905. Ainsi demeuraient entières les causes qui avaient enfanté la révolution de 1905. C’est pourquoi les bolchéviks avaient la certitude d’un nouvel essor du mouvement révolutionnaire ; ils s’y préparaient, ils rassemblaient les forces de la classe ouvrière.

Cette certitude d’un nouvel essor inévitable de la révolution, les bolchéviks la puisaient encore dans le fait que la révolution de 1905 avait appris à la classe ouvrière à conquérir ses droits par p. 148la lutte révolutionnaire de masse. Dans les années de réaction, dans les années d’offensive du capital, les ouvriers ne pouvaient pas avoir oublié les enseignements de 1905. Lénine a cité des lettres d’ouvriers dans lesquelles ceux-ci, parlant des nouvelles vexations et brimades des fabricants, disaient : « Patience, il y aura un autre 1905 ! »

Le but politique essentiel des bolchéviks restait le même qu’en 1905 : renverser le tsarisme, achever la révolution démocratique bourgeoise, passer à la révolution socialiste. Pas un instant les bolchéviks n’oubliaient ce but ; ils continuaient à formuler devant les masses les mots d’ordre révolutionnaires essentiels : république démocratique, confiscation de la terre des grands propriétaires fonciers, journée de huit heures.

Mais la tactique du Parti ne pouvait rester la même que dans la période d’essor de la révolution de 1905. Par exemple, on ne pouvait, à bref délai, appeler les masses à la grève politique générale ou à l’insurrection armée, car on était en présence d’un déclin du mouvement révolutionnaire, d’une extrême lassitude de la classe ouvrière et d’un sérieux renforcement des classes réactionnaires. Le Parti ne pouvait pas ne pas tenir compte de la nouvelle situation. Il fallait remplacer la tactique d’offensive par la tactique de défensive, par la tactique de rassemblement des forces, la tactique de retrait des cadres dans l’illégalité et d’action clandestine du Parti, la tactique du travail illégal combiné avec le travail dans les organisations ouvrières légales.

De cette tâche, les bolchéviks surent s’acquitter.

Nous avons su travailler durant de longues années avant la révolution. Ce n’est pas sens raison qu’on a dit de nous : fermes comme le roc. Les social-démocrates ont constitué un parti prolétarien qui ne se laissera pas décourager par l’échec d’un premier assaut militaire ; il ne perdra pas la tête, il ne se laissera pas aller aux aventures.

Lénine, Œuvres choisies, t. I, pp. 572-573.

Les bolchéviks luttaient pour le maintien et le renforcement des organisations illégales du Parti. Mais en même temps ils jugeaient nécessaire d’utiliser toutes les possibilités légales, tout prétexte légal permettant d’entretenir et de conserver le contact avec les masses et de renforcer ainsi le Parti.

Dans cette période, notre Parti opéra un tournant de la lutte révolutionnaire ouverte contre le tsarisme aux méthodes p. 149de lutte détournées, à l’utilisation des possibilités légales de tout ordre et de tout genre, depuis les caisses d’assurance jusqu’à la tribune de la Douma. Période de recul, après la défaite subie dans la révolution de 1905. Ce tournant nous astreignait à nous assimiler les méthodes de lutte nouvelles pour pouvoir, une fois que nous aurions rassemblé nos forces, engager de nouveau une lutte révolutionnaire déclarée contre le tsarisme.

Staline : Compte rendu sténographique du XVe Congrès, pp. 366-367, 1935, éd. russe.

Les organisations légales restées debout servirent en quelque sorte d’abris aux organisations illégales du Parti et d’organes de liaison avec les masses. Pour conserver cette liaison, les bolchéviks utilisèrent les syndicats et les autres organisations sociales légales : caisses d’assurance-maladie, coopératives ouvrières, clubs et sociétés culturelles, maisons du peuple. Ils utilisèrent la tribune de la Douma d’État pour dénoncer la politique du gouvernement tsariste, pour démasquer les cadets et faire passer les paysans aux côtés du prolétariat. Le maintien de l’organisation illégale et la direction de toutes les autres formés du travail politique par le moyen de cette organisation, garantissaient au Parti l’application de sa ligne juste, la préparation des forces pour un nouvel essor révolutionnaire.

Les bolchéviks appliquaient leur ligne révolutionnaire en luttant sur deux fronts, contre les deux variétés d’opportunisme dans le Parti : contre les liquidateurs, adversaires déclarés du Parti, et contre ce qu’on appelait les otzovistes, ennemis masqués du Parti.

Lénine, les bolchéviks, avaient mené une lutte intransigeante contre le courant de liquidation dès l’apparition de cette tendance opportuniste. Lénine indiquait que le groupe des liquidateurs était une agence de la bourgeoisie libérale dans le Parti.

En décembre 1908 se tint à Paris la cinquième conférence (nationale) du P.O.S.D.R. Sur la proposition de Lénine, cette conférence condamna le courant de liquidation, c’est-à-dire les tentatives de certains intellectuels du Parti (les menchéviks) de « liquider l’organisation existante du P.O.S.D.R. pour la remplacer par un groupement informe dans le cadre de la légalité coûte que coûte, cette légalité dût-elle s’acheter au prix d’une renonciation manifeste au programme, à la tactique et aux traditions du Parti ». (Le P.C. de l’U.R.S.S. dans ses résolutions, 1re partie, p. 128, éd. russe.)

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La conférence appela toutes les organisations du Parti à lutter résolument contre les tentatives de liquidation.

Mais les menchéviks ne se soumirent pas à la décision de la conférence ; ils glissaient de plus en plus dans la voie de la liquidation, de la trahison à l’égard de la révolution, du rapprochement avec les cadets. Les menchéviks abandonnaient de plus en plus ouvertement le programme révolutionnaire du Parti prolétarien, les mots d’ordre de république démocratique, de journée de huit heures, de confiscation des terres des propriétaires fonciers. En renonçant au programme et à la tactique du Parti, ils pensaient obtenir du gouvernement tsariste qu’il autorisât l’existence d’un parti déclaré, légal, soi-disant « ouvrier ». Les menchéviks étaient prêts à s’accommoder du régime stolypinien, à s’y adapter. C’est pourquoi les liquidateurs furent encore appelés « parti ouvrier de Stolypine ».

En même temps qu’ils combattaient les adversaires déclarés de la révolution, les liquidateurs — à la tête desquels se trouvaient Dan, Axelrod, Potressov, aidés de Martov, de Trotski et des autres menchéviks — les bolchéviks menaient une lutte irréconciliable contre les liquidateurs camouflés, contre les otzovistes, qui masquaient leur opportunisme sous une phraséologie gauchiste. On appelait otzovistes une partie des anciens bolchéviks qui exigeaient le rappel des députés ouvriers de la Douma d’État et, en général, la cessation de tout travail dans les organisations légales.

En 1908, une partie des bolchéviks avaient demandé le rappel des députés social-démocrates de la Douma d’État. D’où leur nom d’otzovistes [du mot otozvat, rappeler]. Les otzovistes formaient un groupe à part (Bogdanov, Lounatcharski, Alexinski, Pokrovski, Roubnov et autres), qui engagea la lutte contre Lénine et la ligne léniniste. Ils refusaient catégoriquement de travailler dans les syndicats ouvriers et les autres associations légales, portant ainsi un grave préjudice à la cause ouvrière. Ils cherchaient à détacher le Parti de la classe ouvrière, à le priver de son contact avec les masses sans-parti ; ils voulaient se replier dans l’organisation clandestine, mettant par là le Parti en péril, puisqu’ils lui ôtaient la possibilité d’utiliser toute couverture légale. Les otzovistes ne comprenaient pas que dans la Douma d’État et par son intermédiaire, les bolchéviks pouvaient influer sur la paysannerie, dénoncer la politique du gouvernement tsariste, la politique des cadets, qui cherchaient par la ruse à entraîner derrière eux la paysannerie. Les otzovistes gênaient le rassemblement des forces en vue d’un nouvel essor révolutionnaire. Ils étaient, par conséquent, p. 151des « liquidateurs à l’envers » ; ils s’efforçaient de liquider la possibilité d’utiliser les organisations légales et renonçaient en fait à la direction des grandes masses sans-parti par le prolétariat, ils renonçaient au travail révolutionnaire.

Le conseil élargi de la rédaction du journal bolchévik Proletari, convoqué en 1909 pour discuter de la conduite des otzovistes, prononça leur condamnation. Les bolchéviks déclarèrent n’avoir rien de commun avec eux et ils les exclurent de l’organisation bolchévique.

Liquidateurs et otzovistes n’étaient, en tout et pour tout, que les compagnons de route petits-bourgeois du prolétariat et de son parti. Dans un moment difficile pour le prolétariat, liquidateurs et otzovistes avaient montré en toute netteté leur véritable physionomie.