Dominique Meeùs

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4. L’essor révolutionnaire se poursuit. Grève politique générale d’octobre 1905. Le tsarisme bat en retraite. Le manifeste du tsar. Formation des Soviets de députés ouvriers.

À l’automne 1905, le mouvement révolutionnaire avait gagné le pays entier. Il montait avec une force irrésistible.

Le 19 septembre éclatait à Moscou la grève des typographes. Elle gagna Pétersbourg et nombre d’autres villes, À Moscou même, la grève des typographes, soutenue par les ouvriers des autres industries, se transforma en grève politique générale.

Au début d’octobre, la grève éclatait sur le chemin de fer Moscou-Kazan. Un jour après, tout le réseau des chemins de fer de Moscou débrayait. Le mouvement s’étendit bientôt à tous les chemins de fer du pays. La poste et le télégraphe avaient cessé le travail. Des milliers d’ouvriers se réunissaient en meetings dans les différentes villes de Russie et décidaient d’arrêter le travail. La grève gagnait de fabrique en fabrique, d’usine en usine, de ville en ville, de région en région. Les ouvriers en grève étaient rejoints par les petits employés, les étudiants, les intellectuels, avocats, ingénieurs, médecins.

La grève politique d’octobre devint générale, embrassant presque tout le pays jusqu’aux régions les plus lointaines, entraînant presque tous les ouvriers jusqu’aux couches les plus arriérées ; elle englobait près d’un million d’ouvriers industriels, sans compter les cheminots, les employés des P.T.T. et autres, qui enregistraient également un grand nombre de grévistes. Toute la vie du pays était arrêtée. Les forces du gouvernement étaient paralysées.

C’est la classe ouvrière qui prenait la direction de la lutte des masses populaires contre l’autocratie.

Le mot d’ordre des bolchéviks sur la grève politique de masse portait ses fruits.

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La grève générale d’octobre, qui montrait la force, la puissance du mouvement prolétarien, obligea le tsar, saisi d’une frayeur mortelle, à lancer le manifeste du 17 octobre 1905. Il y promettait au peuple « les bases immuables de la liberté civile : inviolabilité véritable de la personne, liberté de conscience, de parole, droit de réunion et d’association ». Promesse était faite de réunir une Douma législative, en faisant participer aux élections toutes les classes de la population.

C’est ainsi que la Douma purement consultative de Boulyguine était balayée par la poussée de la révolution. La tactique bolchévique de boycottage de cette Douma s’était avérée juste.

Et cependant le manifeste du 17 octobre était une mystification des masses populaires, une ruse du tsar, une sorte de trêve dont le tsar avait besoin pour endormir les naïfs, gagner du temps, rassembler ses forces, afin de pouvoir s’abattre ensuite sur la révolution. Le gouvernement tsariste, en paroles, avait promis la liberté ; en fait, il ne donna rien de substantiel. Les ouvriers et les paysans ne reçurent rien du gouvernement, que des promesses. Au lieu de la large amnistie politique attendue, on n’amnistia le 21 octobre qu’une partie insignifiante des détenus politiques. Simultanément, afin de diviser les forces du peuple, le gouvernement organisait une série de sanglants pogroms contre les Juifs au cours desquels des milliers et des milliers d’hommes trouvèrent la mort ; en outre, pour réprimer la révolution, il créait des organisations policières d’hommes de main : l’ « Union du peuple russe », l’ « Union de l’Archange Saint-Michel ». Ce sont ces organisations, dans lesquelles les propriétaires fonciers réactionnaires, les gros marchands, les popes avec les éléments déclassés — individus sans aveu — jouaient un rôle important, que le peuple baptisa du nom de « Cent-Noirs ». Les Cent-Noirs matraquaient et assassinaient ouvertement, avec la complicité de la police, les ouvriers d’avant-garde, les intellectuels révolutionnaires, les étudiants ; ils incendiaient et mitraillaient les meetings et les réunions de citoyens. Voilà tout ce qu’avait donné le manifeste du tsar !

Il y avait alors un couplet en vogue dans le peuple :

Le tsar terrifié lance un manifeste :
Aux morts, la liberté, aux vivants la prison !

Les bolchéviks expliquaient aux masses que le manifeste du 17 octobre était un piège. La conduite du gouvernement, après le manifeste, était stigmatisée par eux comme une provocation. p. 87 Les bolchéviks appelaient les ouvriers à prendre les armes, à préparer l’insurrection armée.

Les ouvriers s’attelèrent encore plus énergiquement à la formation de détachements de combat. Ils avaient compris que la première victoire du 17 octobre, arrachée par la grève politique générale, leur imposait de nouveaux efforts, une nouvelle lutte pour le renversement du tsarisme.

Lénine considérait que le manifeste du 17 octobre marquait un certain équilibre des forces alors que le prolétariat et la paysannerie ont arraché le manifeste au tsar, mais ne sont pas encore en mesure de jeter bas le tsarisme, cependant que le tsarisme ne peut plus gouverner uniquement à l’aide des vieux moyens et qu’il est obligé de promettre en paroles les « libertés civiles » et une Douma « législative ».

Lors des journées orageuses de la grève politique d’octobre, dans le feu de la lutte contre le tsarisme, le génie créateur des masses révolutionnaires avait forgé une nouvelle arme puissante : les Soviets des députés ouvriers.

Les Soviets des députés ouvriers, qui réunissaient les délégués de toutes les fabriques et usines, étaient une organisation politique de masse de la classe ouvrière, encore sans exemple dans le monde. Les Soviets apparus pour la première fois en 1905 ont été la préfiguration du pouvoir des Soviets, que devait créer le prolétariat en 1917, sous la direction du Parti bolchévik. Les Soviets ont été une nouvelle forme révolutionnaire du génie créateur du peuple. Ils ont été uniquement l’œuvre des couches révolutionnaires de la population ; ils renversaient toutes les lois et toutes les normes du tsarisme. Ils représentaient une des manifestations de l’initiative du peuple qui se dressait pour la lutte contre le tsarisme.

Les bolchéviks considéraient les Soviets comme les embryons du pouvoir révolutionnaire. Ils estimaient que la force et l’importance des Soviets dépendaient entièrement de la force et du succès de l’insurrection.

Les menchéviks ne considéraient les Soviets ni comme des organes embryonnaires du pouvoir révolutionnaire ni comme des organes d’insurrection. C’étaient pour eux les organismes d’une administration locale, autonome, quelque chose comme des municipalités démocratisées.

C’est le 13 (26) octobre 1905 que, dans toutes les fabriques et usines de Pétersbourg, on procéda à l’élection du Soviet des députés ouvriers. La même nuit, le Soviet tint sa première séance. p. 88 À l’exemple de Pétersbourg, un Soviet des députés ouvriers se constitua à Moscou.

Le Soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, en sa qualité de Soviet du plus grand centre industriel et révolutionnaire de Russie, de la capitale de l’empire des tsars, aurait dû jouer un rôle décisif dans la révolution de 1905. Mais il ne put s’acquitter de ses tâches par suite d’une direction mauvaise, menchévique. On sait qu’à ce moment Lénine ne se trouvait pas à Pétersbourg ; il était encore à l’étranger. Les menchéviks profitèrent de son absence pour se faufiler au Soviet de Pétersbourg et s’y emparer de la direction. Rien d’étonnant dans ces conditions que les menchéviks Khroustalev, Trotski, Parvus et les autres aient réussi à tourner le Soviet de Pétersbourg contre la politique d’insurrection. Au lieu de rapprocher du Soviet les soldats et de les unir dans une lutte commune, ils demandaient le retrait des soldats de Pétersbourg. Au lieu d’armer les ouvriers et de les préparer à l’insurrection, le Soviet piétinait sur place, en s’affirmant contre les préparatifs d’insurrection.

Tout autre fut le rôle que joua dans la révolution le Soviet des députés ouvriers de Moscou. Dès les premiers jours de son existence, il pratiqua une politique révolutionnaire jusqu’au bout. La direction dans ce Soviet appartenait aux bolchéviks. Grâce à eux, on vit se former à Moscou, à côté du Soviet des députés ouvriers, le Soviet des députés soldats. Le Soviet de Moscou devint l’organe de l’insurrection armée.

D’octobre à décembre 1905, des Soviets de députés ouvriers furent créés dans plusieurs villes importantes et dans presque tous les centres ouvriers. Des tentatives furent faites pour organiser des Soviets de députés soldats et matelots et pour les unir avec les Soviets des députés ouvriers. Çà et là, il se constitua des Soviets de députés ouvriers et paysans.

L’influence des Soviets était considérable. Bien que leur apparition fût souvent spontanée, qu’ils ne fussent pas régularisés et que leur composition fût assez vague, ils agissaient en tant que pouvoir. D’autorité, les Soviets réalisaient la liberté de la presse, appliquaient la journée de huit heures, appelaient le peuple à ne pas payer les impôts au gouvernement tsariste. Dans certains cas, ils confisquaient l’argent du gouvernement tsariste et l’affectaient aux besoins de la révolution.