Dominique Meeùs

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3. Les divergences de tactique entre bolchéviks et menchéviks. Le IIIe congrès du Parti. L’ouvrage de Lénine Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Les principes tactiques du parti marxiste.

La révolution avait mis en mouvement toutes les classes de la société. Le tournant suscité par la révolution dans la vie politique du pays les avait délogées de leurs vieilles positions traditionnelles et les avait amenées à se regrouper en fonction du nouvel état de choses. Chaque classe, chaque parti s’efforçait de fixer sa tactique, sa ligne de conduite, son attitude envers les autres classes et envers le gouvernement. Le gouvernement tsariste lui-même se vit obligé d’adopter une tactique nouvelle et bien éloignée de ses habitudes, promettre la réunion d’un « organe représentatif » : la Douma de Boulyguine.

Le Parti social-démocrate devait également élaborer sa tactique. Ainsi le voulait l’essor de plus en plus vigoureux de la révolution. Ainsi le voulaient les questions pratiques qui se posaient de toute urgence devant le prolétariat : organisation de l’insurrection armée ; renversement du gouvernement tsariste ; formation d’un gouvernement révolutionnaire provisoire ; participation de la social-démocratie à ce gouvernement ; attitude à adopter envers la paysannerie, envers la bourgeoisie libérale, etc. II fallait élaborer une tactique social-démocrate marxiste, une et mûrement réfléchie.

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Mais l’opportunisme et l’action scissionniste des menchéviks avaient fait en sorte que la social-démocratie de Russie se trouvait, à l’époque, scindée en deux fractions. Sans doute, on ne pouvait pas encore considérer la scission comme totale ; officiellement, les deux fractions n’étaient pas encore deux partis distincts, mais en réalité, elles rappelaient beaucoup deux partis différents avec leurs propres centres et journaux.

Ce qui contribuait à aggraver la scission, c’est que les menchéviks avaient ajouté à leurs anciennes divergences avec la majorité du Parti sur les problèmes d’organisation, des divergences nouvelles portant sur les questions de tactique.

L’absence d’un parti uni entraînait l’absence d’une tactique unique dans le Parti. Mais on pouvait trouver la solution de cet état de choses, à condition de convoquer sans retard le IIIe congrès du Parti, d’adopter au congrès une tactique unique et de faire un devoir à la minorité d’appliquer honnêtement les décisions du congrès, de se soumettre aux décisions de la majorité de ce congrès. C’est justement cette solution que les bolchéviks offrirent aux menchéviks. Mais ceux-ci ne voulurent pas entendre parler de la convocation du IIIe congrès. Aussi, jugeant qu’il eût été criminel de laisser plus longtemps le Parti dépourvu d’une, tactique approuvée par lui et obligatoire pour tous ses membres, les bolchéviks décidèrent de prendre l’initiative de la convocation du IIIe congrès.

Toutes les organisations du Parti, tant bolchéviques que menchéviques, avaient été invitées au congrès. Mais les menchéviks refusèrent d’y prendre part et résolurent de convoquer leur propre congrès. Vu le petit nombre de délégués, ils donnèrent à leurs assises le nom de conférence ; mais c’était bien un congrès, un congrès du parti menchévik, dont les décisions étaient obligatoires pour tous les menchéviks.

En avril 1905 se réunit à Londres le IIIe congrès du Parti social-démocrate de Russie. Il comprenait 24 délégués de 20 comités bolchéviks. Toutes les grosses organisations du Parti y étaient représentées.

Le congrès condamna les menchéviks comme « portion dissidente du Parti » et passa à l’examen des questions inscrites à l’ordre du jour en vue de fixer la tactique du Parti.

En même temps que le congrès de Londres, se tenait à Genève la conférence des menchéviks.

« Deux congrès, deux partis », c’est ainsi que Lénine avait défini la situation.

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Congrès et conférence traitèrent en réalité les mêmes questions de tactique, mais les décisions adoptées étaient directement opposées. Les deux séries de résolutions adoptées au congrès et à la conférence révélaient toute la profondeur dos divergences tactiques entre le IIIe congrès du Parti et la conférence des menchéviks, entre bolchéviks et menchéviks.

Voici quels étaient les points essentiels de divergence.

Ligne tactique du IIIe congrès du Parti. — Le congrès estimait que, malgré le caractère démocratique bourgeois de la révolution en cours et bien qu’elle ne pût à ce moment sortir du cadre des choses possibles sous le capitalisme, sa victoire totale intéressait avant tout le prolétariat ; car la victoire de cette révolution devait permettre au prolétariat de s’organiser, de s’élever politiquement, d’acquérir l’expérience et la pratique de la direction politique à exercer sur les masses travailleuses et de passer de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste.

La tactique du prolétariat, visant à la victoire totale de la révolution démocratique bourgeoise, ne saurait être soutenue que par la paysannerie, celle-ci étant incapable de venir à bout des propriétaires fonciers et d’obtenir les terres seigneuriales sans la victoire complète de la révolution. La paysannerie est, par conséquent, l’alliée naturelle du prolétariat.

Quant à la bourgeoisie libérale, elle n’est pas intéressée à la victoire complète de cette révolution, puisqu’elle a besoin du pouvoir tsariste pour s’en servir comme d’un fouet contre les ouvriers et les paysans qu’elle craint par-dessus tout ; elle s’efforcera donc de maintenir le pouvoir tsariste, en rognant quelque peu sur ses prérogatives. Aussi la bourgeoisie libérale s’efforcera-t-elle de régler la question par un arrangement avec le tsar, sur la base d’une monarchie constitutionnelle.

La révolution ne vaincra que si le prolétariat se met à sa tête ; si en qualité de chef de la révolution, il sait assurer l’alliance avec la paysannerie ; si la bourgeoisie libérale est isolée ; si la social-démocratie prend une part active à l’organisation de l’insurrection populaire contre le tsarisme ; si l’insurrection victorieuse aboutit à la création d’un gouvernement révolutionnaire provisoire, capable d’extirper la contre-révolution et de réunir l’Assemblée constituante du peuple entier ; si la social-démocratie, les conditions étant favorables, ne refuse pas de prendre part au gouvernement révolutionnaire provisoire, pour mener la révolution jusqu’au bout.

Ligne tactique de la conférence menchévique. — La révolution p. 72étant bourgeoise, seule la bourgeoisie libérale peut en être le chef. Ce n’est pas de la paysannerie que doit se rapprocher le prolétariat, mais de la bourgeoisie libérale. L’essentiel, ici, est de ne pas effrayer la bourgeoisie libérale avec l’esprit révolutionnaire et de ne pas lui fournir un prétexte pour se détourner de la révolution, car si elle s’en détourne, la révolution faiblira.

Il est possible que l’insurrection triomphe, mais la social-démocratie, après la victoire de l’insurrection, doit se tenir à l’écart pour ne pas effrayer la bourgeoisie libérale. Il est possible qu’à la suite de l’insurrection un gouvernement révolutionnaire provisoire soit constitué ; mais la social-démocratie ne doit en aucun cas y participer, parce que ce gouvernement ne sera pas socialiste par sa nature et que surtout, du fait de sa participation et de son esprit révolutionnaire, la social-démocratie pourrait effrayer la bourgeoisie libérale et ainsi compromettre la révolution.

Du point de vue des perspectives de la révolution, il vaudrait mieux que soit convoqué quelque organe représentatif — comme un Zemski Sobor ou une Douma d’État — sur lequel puisse s’exercer du dehors la pression de la classe ouvrière, pour en faire une Assemblée constituante ou le pousser à convoquer cette Assemblée.

Le prolétariat a ses intérêts propres, purement ouvriers ; et il devrait se préoccuper de ces intérêts précis, au lieu d’aspirer à devenir le chef de la révolution bourgeoise, qui est une révolution politique générale et qui concerne, par conséquent, toutes les classes et non pas uniquement le prolétariat.

Telles étaient, en bref, les deux tactiques des deux fractions du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Lénine fit une critique brillante de la tactique des menchéviks et donna une géniale justification de celle des bolchéviks, dans son livre magistral Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

Cet ouvrage fut publié en juillet 1905, c’est-à-dire deux mois après le IIIe congrès du Parti. À en juger par le titre, on pourrait croire que Lénine n’y traite que les questions de tactique se rapportant à la période de la révolution démocratique bourgeoise et ne vise que les menchéviks russes. Mais la vérité est qu’en critiquant la tactique des menchéviks, il dénonce en même temps la tactique de l’opportunisme international. D’autre part, en justifiant la tactique des marxistes en période de révolution bourgeoise et en établissant la distinction de la révolution bourgeoise p. 73et de la révolution socialiste, il formule en même temps les principes de la tactique marxiste dans la période de transition de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste.

Voici les principes tactiques essentiels qui furent développés par Lénine dans son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique :

1o Le principe tactique essentiel qui imprègne l’ouvrage de Lénine est cette idée que le prolétariat peut et doit être le chef de la révolution démocratique bourgeoise, le dirigeant de la révolution démocratique bourgeoise en Russie.

Lénine reconnaissait le caractère bourgeois de cette révolution qui, comme il l’indiquait, « n’était pas capable de sortir directement du cadre d’une révolution simplement démocratique ». Cependant il estimait qu’elle n’était pas une révolution des couches supérieures, mais une révolution populaire qui mettait en mouvement le peuple entier, toute la classe ouvrière, toute la paysannerie. Aussi Lénine considérait-il comme une trahison des intérêts du prolétariat les tentatives des menchéviks de diminuer l’importance de la révolution bourgeoise pour le prolétariat, d’abaisser le rôle du prolétariat dans cette révolution, de l’en écarter.

Le marxisme, écrivait Lénine, apprend au prolétaire non pas à s’écarter de la révolution bourgeoise, à se montrer indifférent à son égard, à en abandonner la direction à la bourgeoisie, mais au contraire à y participer de la façon la plus énergique, à mener la lutte la plus résolue pour la démocratie prolétarienne conséquente, pour l’achèvement de la révolution.

Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, « 6. D’où vient pour le prolétariat le danger d’avoir les mains liées dans la lutte contre la bourgeoisie inconséquente ? », Œuvres, t. 9, p. 47.

Nous ne devons pas oublier, ajoutait-il plus loin, que pour rapprocher le socialisme il n’y a pas et il ne peut y avoir aujourd’hui d’autre moyen qu’une entière liberté politique, qu’une république démocratique […].

Ibidem, « 13. Conclusion. Oserons-nous vaincre ? », p. 110.

Lénine prévoyait deux issues possibles à la révolution :

a) ou bien les choses se termineraient par une victoire décisive sur le tsarisme, par le renversement du tsarisme et l’instauration de la république démocratique ;

b) ou bien, si les forces venaient à manquer, les choses pourraient se terminer par un arrangement entre le tsar et la bourgeoisie aux dépens du peuple, par une constitution tronquée, ou plutôt par une caricature de constitution.

Le prolétariat est intéressé à l’issue la meilleure, c’est-à-dire à la victoire décisive sur le tsarisme. Mais une telle issue n’est p. 74possible que si le prolétariat sait devenir le chef, le dirigeant de la révolution.

L’issue de la révolution, écrivait Lénine, dépend de ceci : la classe ouvrière jouera-t-elle le rôle d’un auxiliaire de la bourgeoisie, puissant par l’assaut qu’il livre à l’autocratie, mais impuissant politiquement, ou dirigera-t-elle la révolution populaire ?

Ibidem, « Préface », p. 13.

Lénine considérait que le prolétariat avait toutes les possibilités de se soustraire au sort d’auxiliaire de la bourgeoisie et de devenir le dirigeant de la révolution démocratique bourgeoise. Ces possibilités, selon Lénine, étaient les suivantes :

Premièrement, « le prolétariat étant, de par sa situation, la classe révolutionnaire la plus avancée et la seule conséquente, est par là même appelé à jouer un rôle dirigeant dans le mouvement révolutionnaire démocratique général de Russie ». (Ibidem, « 8. L’idéologie de l’Osvobojdénié et celle de la nouvelle Iskra », p. 68. Note de Lénine à l’édition de 1907.)

Deuxièmement, le prolétariat possède son propre parti politique, indépendant de la bourgeoisie, parti qui lui permet de se grouper « en une force politique, une et indépendante ». (Ibidem.)

Troisièmement, le prolétariat est plus intéressé à la victoire décisive de la révolution que la bourgeoisie, ce qui fait que « la révolution bourgeoise est, dans un certain sens, plus avantageuse au prolétariat qu’à la bourgeoisie ». (Ibidem, « 6. D’où vient pour le prolétariat le danger d’avoir les mains liées dans la lutte contre la bourgeoisie inconséquente ? », p. 45.)

… il est avantageux pour la bourgeoisie, écrivait Lénine, de s’appuyer sur certains vestiges du passé contre le prolétariat, par exemple sur la monarchie, l’armée permanente, etc. Il est avantageux pour la bourgeoisie que la révolution bourgeoise ne balaye pas trop résolument tous les vestiges du passé, qu’elle en laisse subsister quelques-uns, autrement dit que la révolution ne soit pas tout à fait conséquente, n’aille pas jusqu’au bout, ne se montre pas résolue et implacable. […] Pour la bourgeoisie, il est plus avantageux que les transformations nécessaires dans le sens de la démocratie bourgeoise s’accomplissent plus lentement, plus graduellement, plus prudemment, moins résolument, par des réformes et non par une révolution ;[…] que ces transformations stimulent aussi peu que possible l’initiative révolutionnaire et l’énergie de la plèbe, c’est-à-dire de la paysannerie et surtout des ouvriers. Car autrement il serait d’autant plus facile aux ouvriers de « changer leur fusil d’épaule », comme disent les Français, c’est-à-dire de retourner contre la bourgeoisie elle-même les armes que la révolution bourgeoise leur aura fournies, les libertés qu’elle aura introduites, les institutions p. 75démocratiques qui auront surgi sur le terrain débarrassé de la féodalité.

Pour la classe ouvrière, au contraire, il est plus avantageux que les transformations nécessaires dans le sens de la démocratie bourgeoise soient acquises précisément par la voie révolutionnaire et non par celle des réformes, car la voie des réformes est celle des atermoiements, des tergiversations et de la mort lente et douloureuse des parties gangrenées de l’organisme national. Les prolétaires et les paysans sont ceux qui souffrent les premiers et le plus de cette gangrène. La voie révolutionnaire est celle de l’opération chirurgicale la plus prompte et la moins douloureuse pour le prolétariat, celle qui consiste à amputer résolument les parties gangrenées, celle du minimum de concessions et de précautions à l’égard de la monarchie et de ses institutions infâmes et abjectes, où la gangrène s’est mise et dont la puanteur empoisonne l’atmosphère.

Ibidem, « 6. D’où vient pour le prolétariat le danger d’avoir les mains liées dans la lutte contre la bourgeoisie inconséquente ? », p. 45-46.

C’est pourquoi, poursuit Lénine, le prolétariat est au premier rang dans la lutte pour la République, repoussant avec mépris le conseil stupide, indigne de lui, de compter avec la désaffection possible de la bourgeoisie.

Ibidem, « 12. La révolution démocratique perdra-t-elle de son envergure si la bourgeoisie s’en détourne ? » p. 95.

Pour que les possibilités d’une direction prolétarienne de la révolution se transforment en réalité, pour que le prolétariat devienne réellement le chef, le dirigeant de la révolution bourgeoise, il faut, selon Lénine, au moins deux conditions.

Pour cela il est nécessaire, premièrement, que le prolétariat ait un allié intéressé à la victoire décisive sur le tsarisme et susceptible d’accepter la direction du prolétariat. C’est ce qu’impliquait l’idée même de direction ; car le dirigeant cesse d’être un dirigeant s’il n’a personne à diriger ; le chef cesse d’être un chef, s’il n’a personne à guider. Cet allié, selon Lénine, était la paysannerie.

Pour cela il est nécessaire, deuxièmement, que la classe qui lutte contre le prolétariat pour la direction de la révolution et qui veut en devenir le dirigeant unique soit écartée de la direction et isolée. C’est ce qu’impliquait aussi l’idée même de direction, qui exclut la possibilité d’admettre deux dirigeants dans la révolution. Cette classe, selon Lénine, était la bourgeoisie libérale.

Seul le prolétariat, écrivait Lénine, peut combattre avec esprit de suite pour la démocratie. Mais il ne peut vaincre dans ce combat que si la masse paysanne se rallie à sa lutte révolutionnaire.

Ibidem, « 6. D’où vient pour le prolétariat le danger d’avoir les mains liées dans la lutte contre la bourgeoisie inconséquente ? » p. 56.
p. 76

Et plus loin :

La paysannerie renferme une masse d’éléments semi-prolétariens à côté de ses éléments petits-bourgeois. Ceci la rend instable, elle aussi, et oblige le prolétariat à se grouper en un parti de classe strictement défini. Mais l’instabilité de la paysannerie diffère radicalement de l’instabilité de la bourgeoisie, car, à l’heure actuelle, la paysannerie est moins intéressée à la conservation absolue de la propriété privée qu’à la confiscation des terres seigneuriales, une des formes principales de cette propriété. Sans devenir pour cela socialiste, sans cesser d’être petite-bourgeoise, la paysannerie est capable de devenir un partisan décidé, et des plus radicaux, de la révolution démocratique. Elle le deviendra inévitablement si seulement le cours des événements révolutionnaires qui font son éducation, n’est pas interrompu trop tôt par la trahison de la bourgeoisie et la défaite du prolétariat. À cette condition, la paysannerie deviendra inévitablement le rempart de la révolution et de la République, car seule une révolution entièrement victorieuse pourra tout lui donner dans le domaine des réformes agraires, tout ce que la paysannerie désire, ce dont elle rêve, ce qui lui est vraiment nécessaire…

Ibidem, « 12. La révolution démocratique perdra-t-elle de son envergure si la bourgeoisie s’en détourne ? » p. 95-96.

En analysant les objections des menchéviks qui prétendaient que cette tactique des bolchéviks « obligerait les classes bourgeoises à se détourner de la révolution dont elle amoindrirait ainsi l’envergure » et en les caractérisant comme « une tactique de trahison de la révolution », comme « une tactique de transformation du prolétariat en un misérable appendice des classes bourgeoises », Lénine écrivait encore :

Qui comprend véritablement le rôle de la paysannerie dans la révolution russe victorieuse ne dira jamais que l’envergure de la révolution diminuera quand la bourgeoisie s’en sera détournée. Car le véritable essor de la révolution russe ne commencera vraiment, la révolution n’atteindra vraiment la plus grande envergure possible dans le cadre d’un mouvement démocratique bourgeois que lorsque la bourgeoisie s’en sera détournée et que la masse paysanne, marchant de conserve avec le prolétariat, assumera un rôle révolutionnaire actif. Pour être menée jusqu’au bout d’une façon conséquente, notre révolution démocratique doit s’appuyer sur des forces capables de paralyser l’inconséquence inévitable de la bourgeoisie (c’est-à-dire capables justement de « l’obliger à se détourner » […]).

Ibidem, p. 97.
p. 77

Tel est le principe tactique essentiel touchant le prolétariat, comme chef de la révolution bourgeoise, le principe tactique essentiel touchant l’hégémonie (le rôle dirigeant) du prolétariat dans la révolution bourgeoise, d’après l’exposé qu’en a fait Lénine dans son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

On voit la nouvelle attitude du Parti marxiste quant aux questions de tactique dans la révolution démocratique bourgeoise, attitude foncièrement distincte des conceptions tactiques qui avaient existé précédemment dans l’arsenal marxiste. Jusqu’alors les choses se présentaient comme suit : dans les révolutions bourgeoises, par exemple en Occident, la bourgeoisie gardait le rôle dirigeant, le prolétariat jouait bon gré mal gré le rôle de son auxiliaire, tandis que la paysannerie formait la réserve de la bourgeoisie. Les marxistes considéraient une telle combinaison comme plus ou moins inévitable, avec cette réserve toutefois que le prolétariat devait défendre autant que possible ses revendications de classe immédiates et avoir son propre parti politique. Mais maintenant, dans la nouvelle situation historique, les choses se présentaient, suivant la conception de Lénine, de telle sorte que le prolétariat devenait la force dirigeante de la révolution bourgeoise ; la bourgeoisie était écartée de la direction de la révolution, tandis que la paysannerie se transformait en réserve du prolétariat.

L’affirmation que Plékhanov « était lui aussi » pour l’hégémonie du prolétariat, est basée sur un malentendu. Plékhanov flirtait avec l’idée de l’hégémonie du prolétariat et ne se faisait pas faute de la reconnaître en paroles. Cela est vrai. Mais en fait il était contre la substance de cette idée. L’hégémonie du prolétariat, c’est son rôle dirigeant dans la révolution bourgeoise, le prolétariat pratiquant une politique d’alliance avec la paysannerie et une politique d’isolement de la bourgeoisie libérale. Or Plékhanov était, comme on sait, contre la politique d’isolement de la bourgeoisie libérale, pour la politique d’entente avec elle, contre la politique d’alliance du prolétariat avec la paysannerie. En réalité, la position tactique de Plékhanov était une position menchévique de négation de l’hégémonie du prolétariat.

2o Le moyen essentiel de renverser le tsarisme et d’arriver à la République démocratique, Lénine le voyait dans la victoire de l’insurrection armée du peuple. À l’encontre des menchéviks, Lénine estimait que « le mouvement révolutionnaire démocratique général a déjà conduit à la nécessité d’une insurrection armée » ; que « l’organisation du prolétariat en vue de l’insurrection » est p. 78d’ores et déjà mise à l’ordre du jour comme une des tâches principales, essentielles et nécessaires pour le Parti » ; qu’il est nécessaire de « prendre les mesures les plus énergiques afin d’armer le prolétariat et d’assurer la direction immédiate de l’insurrection ». (Ibidem, pp. 470, 471.)

Pour amener les masses à l’insurrection et faire en sorte que l’insurrection devienne celle du peuple entier, Lénine estimait nécessaire de formuler des mots d’ordre, des appels à la masse, susceptibles de donner libre cours à l’initiative révolutionnaire des masses, de les organiser en vue de l’insurrection et de désorganiser l’appareil du pouvoir tsariste. Ces mots d’ordre étaient pour Lénine les décisions tactiques du IIIe congrès du Parti, à la défense desquelles était consacré son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

Selon Lénine, il s’agissait des mots d’ordre suivants :

a) pratiquer « des grèves politiques de masse, qui peuvent avoir une grande importance au début et au cours même de l’insurrection » (ibidem, p. 470) ;

b) procéder à « l’application immédiate par la voie révolutionnaire de la journée de 8 heures et des autres revendications pressantes de la classe ouvrière » (ibidem, p. 435) ;

c) procéder à « l’organisation immédiate de comités paysans révolutionnaires pour l’application » par la voie révolutionnaire « de toutes les transformations démocratiques », jusques et y compris la confiscation des terres seigneuriales (ibidem, p. 486) ;

d) armer les ouvriers.

Ici, deux éléments sont surtout intéressants :

Tout d’abord, la tactique de l’application révolutionnaire de la journée de huit heures à la ville et des transformations démocratiques à la campagne, c’est-à-dire l’emploi d’une forme qui ne tient pas compte des autorités, qui ne tient pas compte de la loi, qui ignore et les pouvoirs constitués et la légalité, brise la législation en vigueur et établit un nouvel ordre de choses de son propre chef, de sa propre autorité. Procédé tactique nouveau dont l’application paralysa l’appareil du pouvoir tsariste et donna libre cours à l’activité et à l’initiative créatrice des masses. C’est sur la base de cette tactique qu’ont surgi les comités de grève révolutionnaires dans les villes et les comités paysans révolutionnaires à la campagne, dont les premiers deviendront par la suite les Soviets des députés ouvriers, les seconds, les Soviets des députés paysans.

En second lieu, l’application des grèves politiques de masse, des grèves politiques générales, qui joueront plus tard, au cours p. 79de la révolution, un rôle de premier ordre pour la mobilisation révolutionnaire des masses. Arme nouvelle, capitale dans les mains du prolétariat, inconnue jusque-là dans la pratique des partis marxistes et qui recevra plus tard droit de cité.

Lénine estimait qu’à la suite de la victoire de l’insurrection populaire, le gouvernement tsariste devait être remplacé par un gouvernement révolutionnaire provisoire. Ce dernier avait pour tâche de consolider les conquêtes de la révolution, d’écraser la résistance de la contre-révolution et d’appliquer le programme minimum du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Lénine estimait que sans l’accomplissement de ces tâches, il était impossible de remporter une victoire décisive sur le tsarisme. Or, pour accomplir ces tâches et remporter une victoire décisive sur le tsarisme, le gouvernement révolutionnaire provisoire ne devait pas être un gouvernement ordinaire, mais le gouvernement de la dictature des classes victorieuses, des ouvriers et des paysans ; il devait être la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Invoquant la thèse bien connue de Marx, selon laquelle, « après la révolution, toute organisation provisoire de l’État exige la dictature, et une dictature énergique », Lénine en arrivait à conclure que le gouvernement révolutionnaire provisoire, s’il veut assurer la victoire définitive sur le tsarisme ne peut être rien d’autre que la dictature du prolétariat et de la paysannerie.

La victoire décisive de la révolution sur le tsarisme, écrivait Lénine, c’est la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie… Et cette victoire sera précisément une dictature, c’est-à-dire qu’elle devra de toute nécessité s’appuyer sur la force armée, sur l’armement des masses, sur l’insurrection, et non sur telles ou telles institutions constituées « légalement », par la « voie pacifique ». Ce ne peut être qu’une dictature, parce que les transformations absolument et immédiatement nécessaires au prolétariat et à la paysannerie provoqueront de la part des propriétaires fonciers, des grands bourgeois et du tsarisme, une résistance désespérée. Sans une dictature, il serait impossible de briser cette résistance, de repousser les attaques de la contre-révolution. Cependant ce ne sera évidemment pas une dictature socialiste, mais une dictature démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans que la révolution ait franchi diverses étapes intermédiaires) aux fondements du capitalisme. Elle pourra, dans le meilleur des cas, procéder à une redistribution radicale de la propriété foncière au profit de la paysannerie ; appliquer à p. 80fond un démocratisme conséquent jusques et y compris la proclamation de la République ; extirper non seulement de la vie des campagnes, mais aussi de la vie des usines, les survivances du despotisme asiatique ; commencer à améliorer sérieusement la condition des ouvriers et à élever leur niveau de vie ; enfin, chose qui vient en dernier lieu, mais pas au dernier rang d’importance, étendre l’incendie révolutionnaire à l’Europe. Cette victoire ne fera encore nullement de notre révolution bourgeoise une révolution socialiste ; la révolution démocratique ne sortira pas directement du cadre des rapports sociaux et économiques bourgeois ; mais cette victoire n’en aura pas moins une portée immense pour le développement futur de la Russie et du monde entier. Rien n’élèvera davantage l’énergie révolutionnaire du prolétariat mondial, rien n’abrégera autant son chemin vers la victoire complète que cette victoire décisive de la révolution commencée en Russie.

Ibidem, pp. 454-455.

En ce qui concerne l’attitude de la social-démocratie envers le gouvernement révolutionnaire provisoire et la possibilité pour la social-démocratie d’y participer, Lénine défendait en tous points la résolution du IIIe congrès du Parti sur cette question, qui porte :

Suivant le rapport des forces et autres facteurs impossibles à déterminer d’avance avec précision, on pourrait admettre la participation des mandataires de notre Parti à un gouvernement révolutionnaire provisoire, en vue de lutter sans merci contre toutes les tentatives contre-révolutionnaires et de défendre les intérêts propres de la classe ouvrière ; les conditions indispensables de cette participation sont : le contrôle rigoureux du Parti sur ses mandataires et la sauvegarde constante de l’indépendance de la social-démocratie qui, aspirant à une révolution socialiste totale, est de ce fait même irréductiblement hostile à tous les partis bourgeois ; indépendamment de la possibilité d’une participation de la social-démocratie au gouvernement révolutionnaire provisoire, il importe de diffuser dans les plus larges milieux prolétariens l’idée de la nécessité d’une pression constante du prolétariat armé et dirigé par la social-démocratie sur le gouvernement provisoire dans le but de protéger, de consolider et d’élargir les conquêtes de la révolution.

Ibidem, pp. 423-424.

Les objections des menchéviks disant que le gouvernement provisoire serait quand même un gouvernement bourgeois ; qu’on p. 81ne saurait admettre la participation des social-démocrates à un tel gouvernement, si l’on ne veut pas recommencer la faute du socialiste français Millerand, qui avait fait partie d’un gouvernement bourgeois en France, — Lénine les écartait en montrant que les menchéviks confondaient ici deux choses différentes et révélaient leur incapacité d’aborder la question en marxistes : en France il s’agissait de la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois réactionnaire, alors qu’il n’y avait pas de situation révolutionnaire dans le pays, ce qui faisait un devoir aux socialistes de ne pas participer à ce gouvernement ; en Russie, il s’agit de la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois révolutionnaire, en lutte pour la victoire de la révolution, au moment où la révolution bat son plein, circonstance qui rend admissible et, les conditions étant favorables, obligatoire la participation des social-démocrates à ce gouvernement, pour battre la contre-révolution non seulement « d’en bas », du dehors, mais aussi « d’en haut », du sein du gouvernement.

3o Tout en luttant pour la victoire de la révolution bourgeoise et la conquête de la République démocratique, Lénine ne pensait pas le moins du monde s’en tenir à l’étape démocratique et limiter l’élan du mouvement révolutionnaire à l’accomplissement de tâches démocratiques bourgeoises. Au contraire : Lénine estimait qu’une fois les objectifs démocratiques atteints, la lutte du prolétariat et des autres masses exploitées devait commencer cette fois pour la révolution socialiste. Lénine savait cela et considérait qu’il était du devoir de la social-démocratie de prendre toutes mesures utiles pour que la révolution démocratique bourgeoise se transformât en révolution socialiste. Selon Lénine, la dictature du prolétariat et de la paysannerie était nécessaire non point pour terminer la révolution par la victoire sur le tsarisme, mais pour prolonger le plus possible l’état de révolution, pour réduire en poussière les débris de la contre-révolution, étendre la flamme de la révolution à l’Europe et après avoir, pendant ce temps, ménagé au prolétariat la possibilité de s’instruire politiquement et de s’organiser en une grande armée, — passer directement à la révolution socialiste.

À propos de l’envergure de la révolution bourgeoise et du caractère que le Parti marxiste doit donner à cette envergure, Lénine écrivait :

Le prolétariat doit faire jusqu’au bout la révolution démocratique, en s’adjoignant la masse paysanne, pour écraser p. 82par la force la résistance de l’autocratie et paralyser l’instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste en s’adjoignant la masse des éléments semi-prolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l’instabilité de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. Telles sont les tâches du prolétariat, tâches que les gens de la nouvelle Iskra1 présentent d’une façon si étriquée dans tous leurs raisonnements et toutes leurs résolutions sur l’envergure de la révolution.

Ibidem, p. 496.

Ou encore :

À la tête du peuple entier et surtout de la paysannerie, pour la liberté totale, pour une révolution démocratique conséquente, pour la République ! À la tête de tous les travailleurs et de tous les exploités, pour le socialisme ! Telle doit être pratiquement la politique du prolétariat révolutionnaire, tel est le mot d’ordre de classe qui doit dominer, déterminer la solution de tous les problèmes tactiques, toutes les actions pratiques du parti ouvrier pendant la révolution.

Ibidem, p. 508.

Pour qu’il ne restât rien d’obscur, Lénine, deux mois après la parution de son livre Deux tactiques, donna encore les explications suivantes dans son article sur « L’attitude de la social-démocratie à l’égard du mouvement paysan » :

La révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt — et dans la mesure précise de nos forces, dans la mesure des forces du prolétariat conscient et organisé — la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à moitié chemin.

Ibidem, p. 540.

Il y avait là une nouvelle conception du rapport entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, une nouvelle théorie du regroupement des forces autour du prolétariat, vers la fin de la révolution bourgeoise, pour passer directement à la révolution socialiste : la théorie de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste.

En établissant cette nouvelle conception, Lénine s’est appuyé d’abord sur la thèse célèbre de Marx à propos de la révolution ininterrompue, thèse formulée à la fin des années 40 du siècle dernier dans l’ « Adresse à la Ligue des communistes », et en second p. 83lieu, sur l’idée connue de Marx, au sujet de la nécessité de combiner le mouvement révolutionnaire paysan avec la révolution prolétarienne, idée qu’il formula dans une lettre adressée à Engels en 1856 et où il disait : « En Allemagne, tout dépendra de la possibilité d’appuyer la révolution prolétarienne par une réédition quelconque de la Guerre des paysans. » Mais ces géniales pensées de Marx n’avaient pas été développées ultérieurement dans les ouvrages de Marx et d’Engels et les théoriciens de la IIe Internationale avaient pris toutes mesures utiles pour les enterrer et les vouer à l’oubli. Il était réservé à Lénine de tirer au grand jour les thèses oubliées de Marx et de les rétablir intégralement. Mais en les rétablissant, Lénine ne s’est pas borné — d’ailleurs il n’aurait pu se borner — à les répéter simplement ; il les a développées plus avant, il les a transformées en une théorie harmonieuse de la révolution socialiste, en y introduisant un nouveau facteur, comme facteur obligatoire de la révolution socialiste : l’alliance du prolétariat et des éléments semi-prolétariens de la ville et de la campagne, comme une condition de la victoire de la révolution prolétarienne.

Cette conception réduisait en poussière les positions tactiques de la social-démocratie de l’Europe occidentale qui partait du point de vue qu’après la révolution bourgeoise les masses paysannes, y compris les masses de paysans pauvres, devaient nécessairement s’écarter de la révolution, ce qui fait qu’après la révolution bourgeoise devait intervenir une longue période de trêve, une longue période d’« accalmie », de 50 à 100 ans si ce n’est plus, durant laquelle le prolétariat serait « pacifiquement » exploité, tandis que la bourgeoisie s’enrichirait « légitimement » jusqu’à ce que sonne l’heure d’une nouvelle révolution, de la révolution socialiste.

Lénine donnait une nouvelle théorie de la révolution socialiste, réalisée non par le prolétariat isolé contre toute la bourgeoisie, mais par le prolétariat exerçant l’hégémonie et disposant d’alliés en la personne des éléments semi-prolétariens de la population, en la personne des innombrables « masses de travailleurs et d’exploités ».

D’après cette théorie, l’hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise — le prolétariat étant allié à la paysannerie — devait se transformer en hégémonie du prolétariat dans la révolution socialiste, le prolétariat étant allié aux autres masses de travailleurs et d’exploités ; et la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie devait préparer le terrain pour la dictature socialiste du prolétariat.

p. 84

Cette théorie renversait la théorie accréditée auprès des social-démocrates d’Europe occidentale, qui niaient les possibilités révolutionnaires des masses semi-prolétariennes de la ville et de la campagne et qui partaient du point de vue qu’« en dehors de la bourgeoisie et du prolétariat, nous ne voyons pas d’autres forces sociales sur lesquelles puissent s’appuyer, chez nous, les combinaisons d’opposition ou révolutionnaires » (déclaration de Plékhanov, typique pour les social-démocrates d’Europe occidentale).

Les social-démocrates d’Europe occidentale estimaient que dans la révolution socialiste, le prolétariat serait seul contre toute la bourgeoisie, sans alliés, contre toutes les classes et couches non prolétariennes. Ils ne voulaient pas tenir compte du fait que le capital exploite non seulement les prolétaires, mais aussi les masses innombrables des couches semi-prolétariennes de la ville et de la campagne, opprimées par le capitalisme et capables d’être les alliés du prolétariat dans la lutte qu’il soutient pour affranchir la société du joug capitaliste. C’est pourquoi les social-démocrates d’Europe occidentale estimaient que pour une révolution socialiste, les conditions n’étaient pas encore mûres en Europe, qu’on ne pourrait les considérer comme telles que lorsque le prolétariat serait devenu la majorité de la nation, la majorité de la société, en conséquence du développement économique à venir de la société.

La théorie de la révolution socialiste formulée par Lénine renversait résolument cette conception viciée et antiprolétarienne des social-démocrates d’Europe occidentale.

La théorie de Lénine ne concluait pas encore directement à la possibilité, pour le socialisme, de vaincre dans un seul pays pris à part. Mais elle renfermait tous les éléments, ou presque tous les éléments essentiels qui étaient nécessaires pour tirer tôt ou tard cette conclusion.

On sait que Lénine y arriva en 1915, c’est-à-dire dix ans plus tard.

Tels sont les principes tactiques essentiels développés par Lénine dans son ouvrage magistral Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

L’importance historique de cet ouvrage de Lénine, c’est tout d’abord qu’il a battu idéologiquement la conception tactique petite-bourgeoise des menchéviks ; il a armé la classe ouvrière de Russie pour le développement ultérieur de la révolution démocratique bourgeoise, pour un nouvel assaut contre le tsarisme ; p. 85il a donné aux social-démocrates russes des vues claires sur la nécessité de transformer la révolution bourgeoise en révolution socialiste.

Mais là ne se borne pas l’importance de l’ouvrage de Lénine. Ce qui fait sa valeur inestimable, c’est qu’il a enrichi le marxisme d’une nouvelle théorie de la révolution, qu’il a jeté les bases de la tactique révolutionnaire du Parti bolchévik à l’aide de laquelle, en 1917, le prolétariat de notre pays a remporté la victoire sur le capitalisme.

Notes
1.
C’est-à-dire les menchéviks. — N. de la Réd.