Dominique Meeùs

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1. Guerre russo-japonaise. L’essor du mouvement révolutionnaire se poursuit en Russie. Grèves de Pétersbourg. Manifestation des ouvriers devant le Palais d’Hiver, le 9 janvier 1905. Fusillade de la manifestation. Début de la révolution.

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Dès la fin du 19e siècle, les États impérialistes avaient engagé une lutte intense pour la domination de l’océan Pacifique et le partage de la Chine. La Russie tsariste, elle aussi, participait à cette lutte. En 1900, les troupes du tsar, en commun avec les troupes japonaises, allemandes, anglaises et françaises, avaient écrasé avec une férocité inouïe l’insurrection populaire de Chine, dont la pointe était dirigée contre les impérialistes étrangers. Précédemment, le gouvernement tsariste avait contraint la Chine à céder à la Russie la presqu’île de Liao-Toung avec la forteresse de Port-Arthur. La Russie s’était réservé le droit de construire des chemins de fer en territoire chinois. Une ligne dite Chemin de fer de l’Est chinois fut construite en Mandchourie du Nord et des troupes russes amenées pour en assurer la garde. La Russie tsariste occupa militairement la Mandchourie du Nord. Le tsarisme allongeait le bras vers la Corée. La bourgeoisie russe projetait de créer une « Russie jaune » en Mandchourie.

Mais, au cours de ses conquêtes d’Extrême-Orient, le tsarisme se heurta à un autre rapace, le Japon, qui s’était rapidement transformé en pays impérialiste et visait, lui aussi, à conquérir des territoires sur le continent asiatique, en premier lieu aux dépens de la Chine. Tout comme la Russie tsariste, le Japon voulait accaparer la Corée et la Mandchourie. Dès ce moment, il rêvait de mettre la main sur l’île de Sakhaline et l’Extrême-Orient. L’Angleterre, qui redoutait de voir la Russie tsariste renforcer sa domination en Extrême-Orient, soutenait secrètement le Japon. La p. 61guerre russo-japonaise était imminente. Le gouvernement tsariste était poussé à cette guerre par la grosse bourgeoisie en quête de nouveaux débouchés, ainsi que par la partie la plus réactionnaire des propriétaires fonciers.

Sans attendre une déclaration de guerre de la part du gouvernement tsariste, le Japon engagea le premier les hostilités. Il disposait d’un bon service d’espionnage en Russie et il avait calculé que, dans cette lutte, il aurait affaire à un adversaire impréparé. Sans déclarer la guerre, le Japon attaqua donc subitement, en janvier 1904, la forteresse russe de Port-Arthur et infligea de lourdes pertes à la flotte russe qui s’y trouvait.

C’est ainsi que commença la guerre russo-japonaise.

Le gouvernement tsariste comptait que la guerre l’aiderait à consolider sa situation politique et à arrêter la révolution. Mais il se trompait dans ses calculs. La guerre ébranla encore davantage le tsarisme.

Mal armée et mal instruite, dirigée par des généraux vendus et incapables, l’armée russe essuya défaite sur défaite.

La guerre enrichissait capitalistes, hauts fonctionnaires et généraux. Partout fleurissait le vol. Les troupes étaient mal ravitaillées. Alors qu’on manquait de munitions, l’armée recevait, comme par dérision, des wagons d’icônes1. Les soldats disaient avec amertume : « Les Japonais nous régalent avec des obus ; nous autres, on les régale avec des icônes. » Au lieu d’évacuer les blessés, des trains spéciaux emportaient le butin volé par les généraux tsaristes.

Les Japonais investirent, puis enlevèrent la forteresse de Port-Arthur. Après avoir infligé une série de défaites à l’armée tsariste, ils la mirent en déroute sous Moukden. L’armée tsariste, qui comptait trois cent mille hommes, perdit dans cette bataille près de cent vingt mille tués, blessés et prisonniers. Et ce fut la débâcle ; dans le détroit de Tsou-Shima fut anéantie la flotte tsariste dépêchée de la Baltique à la rescousse de Port-Arthur investi. La défaite de Tsou-Shima s’affirma une catastrophe totale : sur vingt bâtiments de guerre envoyés par le tsar, treize furent coulés ou détruits et quatre capturés. La Russie tsariste avait définitivement perdu la guerre.

Le gouvernement du tsar se vit contraint de signer une paix honteuse. Le Japon s’emparait de la Corée, enlevait à la Russie Port-Arthur et une moitié de l’île de Sakhaline.

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Les masses populaires n’avaient pas voulu cette guerre ; elles se rendaient compte du préjudice qu’elle causerait à la Russie. Le peuple payait cher l’état arriéré de la Russie tsariste !

L’attitude des bolchéviks et des menchéviks n’était pas la même devant la guerre.

Les menchéviks, Trotski y compris, avaient glissé sur des positions jusqu’auboutistes, c’est-à-dire vers la défense de la « patrie » du tsar, des propriétaires fonciers et des capitalistes.

Lénine et les bolchéviks, au contraire, estimaient que la défaite du gouvernement tsariste dans cette guerre de rapine serait utile, car elle aboutirait à affaiblir le tsarisme et à renforcer la révolution.

Les défaites de l’armée tsariste révélèrent aux grandes masses du peuple la pourriture du tsarisme. La haine que les masses populaires portaient au tsarisme s’aviva de jour en jour. La chute de Port-Arthur marqua le début de la chute de l’autocratie, écrivait Lénine.

Le tsar avait voulu étouffer la révolution par la guerre. C’est le contraire qui se produisit. La guerre russo-japonaise hâta la révolution.

Dans la Russie des tsars, l’oppression capitaliste se trouvait aggravée du joug du tsarisme. Les ouvriers souffraient non seulement de l’exploitation capitaliste et du labeur écrasant, mais aussi de l’arbitraire qui pesait sur le peuple entier. C’est pourquoi les ouvriers conscients voulaient se mettre à la tête du mouvement révolutionnaire de tous les éléments démocratiques de la ville et de la campagne contre le tsarisme. Le manque de terre, les nombreux vestiges du servage étouffaient la paysannerie ; propriétaires fonciers et koulaks la réduisaient en servitude. Les différents peuples de la Russie tsariste gémissaient sous le double joug des propriétaires fonciers et des capitalistes indigènes et russes. La crise économique de 1900-1903 avait augmenté les souffrances des masses laborieuses ; la guerre les avait encore aggravées. Les défaites militaires exaspéraient la haine des masses contre le tsarisme. La patience populaire s’épuisait.

Comme on le voit, les causes de la révolution étaient plus que suffisantes.

En décembre 1904, sous la direction du Comité bolchévik de Bakou, les ouvriers de cette ville déclenchèrent une grève imposante, bien organisée. Le mouvement aboutit à la victoire des grévistes, à la signature d’une convention collective — la première p. 63dans l’histoire du mouvement ouvrier de Russie — entre les ouvriers et les industriels du pétrole.

La grève de Bakou marqua le début de l’essor révolutionnaire en Transcaucasie et dans plusieurs régions de la Russie.

La grève de Bakou donna le signal des glorieux mouvements de janvier et de février, qui se déroulèrent par toute la Russie.

Staline.

Cette grève fut comme un éclair avant l’orage, à la veille de la grande tempête révolutionnaire.

Puis, les évènements du 9 (22) janvier 1905, à Pétersbourg, marquèrent le début de la tempête.

Le 3 janvier 1905, une grève éclatait dans la grande usine Poutilov (aujourd’hui usine Kirov), à Pétersbourg. Elle avait été déterminée par le renvoi de quatre ouvriers et fut bientôt soutenue par d’autres usines et fabriques de la ville. La grève devint générale. Le mouvement grandissait, menaçant. Le gouvernement tsariste avait résolu de le réprimer dès le début.

Dès 1904, avant la grève de l’usine Poutilov, la police avait créé, à l’aide d’un agent provocateur, le pope Gapone, son organisation à elle parmi les ouvriers : la « Réunion des ouvriers d’usine russes ». Cette organisation avait des filiales dans tous les quartiers de Pétersbourg. Lorsqu’éclata la grève, le pope Gapone proposa aux réunions de sa société un plan provocateur : le 9 janvier, tous les ouvriers formeraient un cortège pacifique, avec bannières d’église et effigies du tsar et se présenteraient devant le Palais d’Hiver pour remettre au tsar une pétition où seraient exposés leurs besoins. Le tsar, disait-il, se montrerait au peuple, entendrait ses revendications et accorderait satisfaction. Gapone entendait par là aider l’Okhrana tsariste à provoquer le massacre et noyer le mouvement ouvrier dans le sang. Mais ce plan policier se tourna contre le gouvernement tsariste.

La pétition fut discutée dans les réunions ouvrières ; on y apporta amendements et modifications. Et dans ces réunions, les bolchéviks eux aussi prirent la parole, sans décliner ouvertement leur qualité de bolchéviks. Sous leur influence, on introduisit dans la pétition les revendications suivantes : liberté de la presse, de la parole, des associations ouvrières, convocation d’une Assemblée constituante appelée à modifier le régime politique de la Russie, égalité de tous devant la loi, séparation de l’Église et de l’État, cessation de la guerre, application de la journée de huit heures, remise de la terre aux paysans.

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En intervenant dans ces réunions, les bolchéviks expliquaient aux ouvriers que l’on n’obtient pas la liberté par des requêtes adressées au tsar, mais qu’on la conquiert, les armes à la main. Les bolchéviks mettaient en garde les ouvriers, leur disant qu’on allait tirer sur eux. Mais ils ne purent empêcher que le cortège ne se dirigeât vers le Palais d’Hiver. Une notable partie des ouvriers croyaient encore que le tsar leur viendrait en aide. Le mouvement emportait les masses, avec une force irrésistible.

La pétition disait :

Nous, ouvriers de la ville de Pétersbourg, nos femmes, nos enfants et nos vieux parents débiles, venons à toi, notre tsar, pour chercher justice et protection. Nous sommes réduits à la misère, on nous opprime, on nous accable d’un labeur au-dessus de nos forces, on nous inflige des vexations, on ne nous reconnaît pas pour des êtres humains… Nous avons souffert en silence, mais on nous pousse de plus en plus dans le gouffre de la misère, de la servitude et de l’ignorance ; le despotisme et l’arbitraire nous étouffent… Notre patience est à bout. Le moment terrible est venu pour nous, où il vaut mieux mourir que de continuer à souffrir ces tourments intolérables…

Le 9 janvier 1905, de grand matin, les ouvriers prirent le chemin du Palais d’Hiver où était alors le tsar. Ils allaient trouver le tsar par familles entières, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux parents ; ils portaient des effigies du tsar et des bannières d’église, ils chantaient des prières, ils avançaient sans armes. Plus de 140 000 personnes étaient descendues dans la rue. Nicolas II leur fit mauvais accueil. Il ordonna de tirer sur les ouvriers désarmés. Ce jour-là, les troupes tsaristes en tuèrent plus de mille et en blessèrent plus de deux mille. Le sang ouvrier inondait les rues de Pétersbourg.

Les bolchéviks marchaient avec les ouvriers. Beaucoup d’entre eux furent tués ou arrêtés. Sur place, dans les rues où coulait le sang ouvrier, les bolchéviks expliquaient aux ouvriers quel était le responsable de cet horrible forfait et comment il fallait lutter contre lui.

On donna désormais au 9 janvier, le nom de « Dimanche sanglant ». Le 9 janvier les ouvriers avaient reçu une sanglante leçon. Ce que l’on avait fusillé ce jour-là, c’était la foi des ouvriers dans le tsar. Dès lors ils avaient compris qu’ils ne pouvaient conquérir leurs droits que par la lutte. Dans la soirée même du p. 659 janvier, des barricades s’élevèrent dans les quartiers ouvriers. Les ouvriers disaient : « Le tsar a cogné sur nous, à nous de cogner sur le tsar ! »

La nouvelle terrible du sanglant forfait du tsar se répandit partout. La colère et l’indignation étreignirent la classe ouvrière, le pays entier. Point de ville où les ouvriers ne fissent grève en signe de protestation contre le crime du tsar et ne formulassent des revendications politiques. Les ouvriers descendaient maintenant dans la rue sous le mot d’ordre : « À bas l’autocratie ! » en janvier, le nombre des grévistes atteignit un chiffre formidable : 440 000. Il y eut en un mois plus d’ouvriers en grève que dans les dix années précédentes. Le mouvement ouvrier était monté très haut.

La révolution avait commencé en Russie.

Notes
1.
Objets du culte, images de dieux ou de saints. (N. des Trad.)