Dominique Meeùs

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4. Lutte de Lénine contre le populisme et le « marxisme légal ». L’idée de Lénine sur l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie. Ier congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Bien que Plékhanov eût porté, dès 1880-1890, un rude coup au système des conceptions populistes, celles-ci ralliaient encore, après 1890, les sympathies d’une partie de la jeunesse révolutionnaire. Il y en avait, parmi les jeunes, qui continuaient à penser que la Russie pouvait éviter la voie du développement capitaliste, que le rôle principal dans la révolution appartiendrait à la paysannerie et non la classe ouvrière. Ce qui restait de populistes s’efforçait par tous les moyens d’empêcher la diffusion p. 23du marxisme en Russie ; ils engagèrent la lutte contre les marxistes, qu’ils cherchèrent à noircir de toutes les manières. Il importait donc de démolir à fond le populisme, sur le terrain idéologique, pour assurer la diffusion continue du marxisme et la possibilité de créer un parti social-démocrate.

Cette tâche, ce fut Lénine qui s’en acquitta.

Dans son ouvrage Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates (1894), Lénine a arraché le masque des populistes, ces faux « amis du peuple » qui, en fait, marchaient contre le peuple.

Les populistes de 1890-1900 avaient, à la vérité, abandonné depuis longtemps toute lutte révolutionnaire contre le gouvernement tsariste. Les populistes libéraux prêchaient la réconciliation avec le gouvernement tsariste. « Ils pensent tout simplement, écrivait Lénine en parlant des populistes de ce temps, que ce gouvernement, si on le lui demande bien et assez gentiment, pourra tout arranger pour le mieux. » (Lénine, Œuvres, t. I, p. 161, éd. russe1.)

Les populistes de 1890-1900 fermaient les yeux sur la situation des paysans pauvres, sur la lutte de classe au village, où les paysans pauvres étaient pressurés par les koulaks ; ils exaltaient les progrès des exploitations koulaks. En réalité, ils s’affirmaient comme les porte-parole des intérêts des koulaks.

En même temps, dans leurs revues, ils faisaient campagne contre les marxistes. En déformant et en altérant à dessein les conceptions des marxistes russes, ils prétendaient que les marxistes voulaient ruiner la campagne, qu’ils voulaient « faire passer chaque moujik par la fournaise de l’usine ». Lénine, dénonçant cette tendancieuse critique populiste, montra qu’il ne s’agissait point des « désirs » des marxistes, mais de la marche réelle du développement du capitalisme en Russie, qui faisait que le prolétariat, inévitablement, croissait en nombre. Or le prolétariat serait le fossoyeur de l’ordre capitaliste.

Lénine montra que les vrais amis du peuple, ceux qui désirent supprimer l’oppression des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, supprimer le tsarisme, n’étaient pas les populistes, mais les marxistes.

Dans son ouvrage Ce que sont les « amis du peuple », il formula pour la première fois l’idée de l’alliance révolutionnaire des ouvriers et des paysans, principal moyen de renverser le tsarisme, les propriétaires fonciers, la bourgeoisie.

Dans plusieurs ouvrages de cette période, Lénine a aussi critiqué les moyens de lutte politique qui étaient ceux du principal p. 24groupe populiste — des narodovoltsy [membres de la Narodnala Volia] — et, plus tard, des continuateurs des populistes, les socialistes-révolutionnaires ; il critiqua surtout la tactique de la terreur individuelle. Lénine considérait cette tactique comme nuisible au mouvement révolutionnaire, puisqu’elle substituait à la lutte des masses la lutte de héros isolés. Elle révélait le manque de foi dans le mouvement révolutionnaire populaire.

Dans son ouvrage Ce que sont les « amis du peuple », Lénine traçait les objectifs fondamentaux des marxistes russes. Selon Lénine, les marxistes russes devaient, en premier lieu, organiser un parti ouvrier socialiste unique avec les cercles marxistes dispersés. Lénine indiquait ensuite que c’était la classe ouvrière de Russie qui, en alliance avec la paysannerie, renverserait l’autocratie tsariste ; après quoi, le prolétariat russe, allié aux masses laborieuses et exploitées, prendrait aux côtés du prolétariat des autres pays la voie directe de la lutte politique ouverte, vers la victoire de la révolution communiste.

Voilà comment il y a plus de quarante ans, Lénine a montré de façon juste le chemin que devait suivre la lutte de la classe ouvrière, défini son rôle de force révolutionnaire d’avant-garde dans la société et défini le rôle de la paysannerie en tant qu’alliée de la classe ouvrière.

Dès 1890-1900, la lutte de Lénine et de ses partisans contre le populisme aboutit à la déroute idéologique, définitive, de ce dernier.

Une haute importance s’attache également à la lutte de Lénine contre le « marxisme légal ». Comme il arrive toujours dans l’histoire, des « compagnons de route » s’accrochent pour un temps aux grands mouvements sociaux. Parmi ces « compagnons de route », il y eut aussi ceux qu’on appela les « marxistes légaux ». Quand le marxisme eut pris un large développement en Russie, les intellectuels bourgeois commencèrent à s’affubler de l’habit marxiste. Ils faisaient imprimer leurs articles dans les revues et journaux légaux, c’est-à-dire autorisés par le gouvernement tsariste. D’où le nom de « marxistes légaux ».

Ils luttaient à leur manière contre le populisme. Mais cette lutte, ainsi que le drapeau du marxisme, ils cherchaient à les utiliser pour subordonner et adapter le mouvement ouvrier aux intérêts de la société bourgeoise, aux intérêts de la bourgeoisie. De la doctrine de Marx, ils rejetaient l’essentiel : la doctrine de la révolution prolétarienne, de la dictature du prolétariat. Piotr Strouvé, le plus en vue des marxistes légaux, exaltait la bourgeoisie p. 25et, au lieu d’exhorter à la lutte révolutionnaire contre le capitalisme, il appelait « à avouer notre manque de culture et à nous mettre à l’école du capitalisme ».

Dans la lutte contre les populistes, Lénine admettait des ententes provisoires avec les « marxistes légaux », afin de les utiliser contre les populistes, par exemple, pour la publication en commun d’un recueil dirigé contre eux. Mais en même temps Lénine faisait une critique sévère des « marxistes légaux », dont il dénonçait le fond de libéralisme bourgeois.

Beaucoup de ces « compagnons de route » deviendront par la suite des cadets (principal parti de la bourgeoisie russe) et, pendant la guerre civile, de parfaits gardes blancs.

Parallèlement aux « Unions de lutte » de Pétersbourg, Moscou, Kiev, etc., des organisations social-démocrates se forment aussi dans les régions périphériques nationales dans l’ouest de la Russie. Après 1890, les éléments marxistes se retirent du parlement nationaliste polonais pour former la « Social-démocratie de Pologne et de Lituanie ». Vers 1900 se constituent les organisations de la social-démocratie lettone. En octobre 1897, dans les provinces occidentales de Russie, se crée le Bund, Union générale social-démocrate juive.

En 1898, plusieurs « Unions de lutte » — celles de Pétersbourg, Moscou, Kiev, Iékatérinoslav — ainsi que le Bund font une première tentative pour se grouper en un parti social-démocrate. À cet effet ils réunissent à Minsk, en mars 1898, le Ier congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (P.O.S.D.R.).

Le Ier congrès du P.O.S.D.R. ne rassembla que neuf délégués. Lénine n’avait pu y assister, étant à l’époque déporté en Sibérie. Le Comité central du Parti, élu au congrès, fut bientôt arrêté. Le Manifeste lancé au nom du congrès laissait encore à désirer sur bien des points. Il restait muet sur la nécessité, pour le prolétariat, de conquérir le pouvoir politique ; il ne disait rien de l’hégémonie du prolétariat, il restait également muet sur les alliés du prolétariat dans sa lutte contre le tsarisme et la bourgeoisie.

Dans ses décisions et dans son Manifeste, le congrès proclamait la création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

C’est dans cet acte formel, destiné à jouer un grand rôle au point de vue de la propagande révolutionnaire, que réside l’importance du Ier congrès du P.O.S.D.R.

Toutefois, malgré la réunion de ce Ier congrès, le Parti social-démocrate marxiste n’était pas encore effectivement crée en Russie. Le congrès n’avait pu grouper les cercles et organisations p. 26marxistes ni les rattacher par des liens d’organisation. Il n’y avait pas encore de ligne unique dans le travail des organisations locales, ni programme, ni statuts du parti ; il n’y avait pas de direction émanant d’un centre unique.

Pour ces raisons et bien d’autres encore, le désarroi idéologique s’était accru dans les organisations locales ; et c’est ce qui créa des conditions favorables au renforcement d’un courant opportuniste, l’ « économisme », au sein du mouvement ouvrier.

Il fallut plusieurs années de travail intense de Lénine et du journal Iskra [l’Etincelle] fondée par lui, pour surmonter le désarroi, vaincre les flottements opportunistes et préparer la formation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Notes
1.
Dans le même genre, je trouve ceci (D.M.) :

Au reste nous verrons encore plus loin que c’est là une tactique constante et très conséquente des « amis du peuple »  : fermer pharisaïquement les yeux sur la situation impossible des travailleurs de Russie, la représenter comme simplement « ébranlée », de sorte qu’il suffirait des efforts de la « société cultivée » et du gouvernement pour tout remettre dans la bonne voie.

Lénine, Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates, Œuvres, tome 1, p. 213.