Dominique Meeùs
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Manifeste du parti communiste (1848)

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifest der Kommunistischen Partei, février 1848. (Marx avait 29 ans et Engels 27.)
Karl Marx u. Friedrich Engels, Werke, Bd. 4, S. 459-493; Dietz Verlag Berlin, 1974 ; www.marxists.org/deutsch/archiv/marx-engels/1848/manifest/index.htm.
Manifeste du parti communiste, nombreuses éditions, voir la liste qui suit. Je pars du texte de l’édition de 1895 (traduction de Laura Marx, revue par Friedrich Engels) vue à travers celle de 1983. Je modifie cependant parfois le texte pour le rapprocher de l’allemand, à la lumière d’autres éditions françaises aussi, comme celle de 1978.
Het Manifest van de Communistische Partij, traduction par Herman Gorter, modernisée en www.marxists.org/nederlands/marx-engels/1848/manifest/index.htm.
Manifesto of the Communist Party, MECW vol. 6, p. 477-519.

Le Manifeste a été écrit en allemand à Bruxelles 1 en décembre 1847 et en janvier 1848 pour La Ligue des communistes à Londres (en allemand : Bund der Kommunisten). La Ligue avait bien une vocation internationale, mais ne regroupait alors que des cercles d’ouvriers allemands, à Bruxelles, à Londres et ailleurs. La brochure a été publiée à Londres en allemand en février 1848. Elle aurait été, encore en 1848, traduite et publiée en polonais (?), danois, « flamand » et suédois. On en aurait fait aussi la même année des traductions en français, italien et espagnol, mais qui n’ont pas été publiées alors. Cependant Marx et Engels mentionnent une publication en français « peu de temps avant l’insurrection de juin 1848 ». Diverses présentations se contredisent sur les éditions. Elle a été traduite et publiée en anglais en 1850 et en russe, à Genève, en 1869. Une réédition allemande en 1872 mentionne pour la première fois (sauf la version anglaise de 1850) le nom des auteurs 2.

Je note ici quelques éditions que je vois mentionnées :

La lutte entre « oppresseurs et opprimés » se termine « ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte ». Marx et Engels ne disent pas ici que toujours les opprimés ont renversé les oppresseurs. C’est devenu le cas lorsque dans une guerre civile au milieu du 17e siècle, la bourgeoisie d’Angleterre a imposé son pouvoir contre la féodalité (même si c’est dans un compromis avec la royauté et l’aristocratie). Déjà au début du 17e, les commerçants hollandais avaient profité de la trêve de 1609 avec l’Espagne pour imposer leur prépondérance dans les Provinces Unies. Ç’a été le cas encore à la fin du 18e siècle en France dans une révolution violente (suivie d’un siècle d’ajustements de la révolution). La bourgeoisie a alors pris le pouvoir en renversant la féodalité dans un pays après l’autre. En octobre 1917, le prolétariat de Russie a renversé la bourgeoisie. C’est cette histoire récente de révolutions que Mao résume par « une classe en renverse une autre ».

Il y a toujours des classes, mais elles sont spécifiques à chaque époque.

La forme spécifique du capitalisme oppose comme classes la bourgeoisie au prolétariat.

Le capitalisme casse tout ce qui existait avant (même le partriarcat).

Tous les rapports sociaux, traditionnels et figés, avec leur cortège de croyances et d’idées admises et vénérées se dissolvent ; celles qui les remplacent deviennent surannées avant de se cristalliser. Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané ; et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux dégrisés.

1895:32

Par ailleurs, le monde devient un village.

À la place de l’ancien isolement des nations se suffisant à elles-mêmes se développe un trafic universel, une interdépendance des nations. Et ce qui est vrai pour la production matérielle s’applique à la production intellectuelle. Les productions intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles […]

1895:33

On pourrait dire que l’humanité avait été seulement dans l’enfance et (trois ou quatre derniers millénaires, peut-être) l’adolescence. Le capitalisme est le début de l’âge adulte de l’Homo sapiens. Avant cela, un changement volontaire de la société ne pouvait être qu’utopie. Le capitalisme ouvre à l’humanité, pour la première fois, la possibilité de prendre son sort en main consciemment, « avec des yeux dégrisés ». Ceux qui peuvent le faire, ce sont les prolétaires.

Les rapports sociaux de la féodalité ont cessé de correspondre aux forces productives :

On voit se dessiner une situation semblable où les rapports de production deviennent une entrave :

Sous nos yeux il se produit un phénomène analogue. La société bourgeoise moderne, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis trente ans au moins, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est que l’histoire de la révolte des forces productives contre les rapports de propriété qui sont les conditions d’existence de la bourgeoisie et de son règne. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, mettent de plus en plus en question l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé un paradoxe s’abat sur la société — l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement rejetée dans un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui coupent tous les moyens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent annihilés. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le développement des conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces conditions qui se tournent en entraves ; et toutes les fois que les forces productives sociales s’affranchissent de ces entraves, elles précipitent dans le désordre la société tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein.

Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’une part, par la destruction forcée d’une masse de forces productives ; d’autre part, par la conquête de nouveaux marchés et l’exploitation plus parfaite des anciens. C’est-à-dire qu’elle prépare des crises plus générales et plus formidables et diminue les moyens de les prévenir.

1895:35-36, 1978:39-40.

Sur le rapport des villes et de la campagne :

Ici se pose un problème d’interprétation. Il s’agit de comprendre ce que Marx et Engels ont voulu dire et accessoirement ce que les traducteurs ont compris et comment ils l’ont rendu, avec les mots (dans l’ordre des langues ci-dessus), « Idiotismus », « idiotisme », « afstomping », « idiocy ». Certains commentateurs font remarquer que du point de vue de l’étymologie (du grec), idiot veut dire privé, isolé. Ce sens était encore vivant en allemand à l’époque, et plus encore dans l’esprit de Marx qui venait d’écrire une thèse sur un philosophe grec. On doit donc supposer que Marx et Engels visaient l’isolement des paysans (et l’étroitesse de vue inévitable dans un tel isolement) — mais non qu’ils méprisaient les paysans. Mon attention à été attirée là-dessus par Κώστας Σκορδούλης (Kostas Skordoulis) le 24 juillet 2013 dans un symposium sur Engels et l’histoire des sciences au 24th International Congress of History of Science, Technology and Medicine à Manchester. J’ai alors trouvé une note des éditeurs de Monthly Review qui cite sur ce point une analyse de Hal Draper, The Adventures of the Communist Manifesto, Center for Socialist History, Berkeley, 1998. Pour l’étymologie d’ « idiot », le TLFi donne :

Empr. au lat. class. idiota ou idiotes (adj. en lat. chrét.) « homme qui n’est pas connaisseur, ignorant », gr. ἰδιώτης « simple particulier, homme étranger à telle ou telle spécialité », d’où « ignorant, homme sans éducation ».

Au passage aussi une considération sur le caractère de classe de l’idéologie : (i) base matérielle ; (ii) de la classe dominante. C’était déjà dans l’Idéologie allemande, plus longuement.

Sur la petite bourgeoisie :

La définition est elliptique. Cette « nouvelle » classe, ce seraient les successeurs modernes des petits-bourgeois et des petits paysans du Moyen Âge, c’est-à-dire encore des travailleurs indépendants.

Notes
1.
Marx habitait alors 42 rue d’Orléans à Ixelles. (Il y a habité d’octobre 1846 à la mi-février 1848.) Cette maison a été démolie et son emplacement est celui de l’actuelle maison au 50 de la rue Jean d’Ardenne. Tout cela est détaillé dans Jean Stengers, « Ixelles dans la vie et l’œuvre de Karl Marx », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 2004, 82-1-2, p. 349-357, www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2004_num_82_1_4830.
2.
Sur la publication du Manifeste, voir note 297 (appelée de la p. 459), p. 648 du vol. 4 des MEW et la note 257 (appelée de la p. 477), p. 697-699 du vol. 6 des MECW. Mary Gabriel (Gabriel 1998) raconte comment Victoria Woodhull a publié le Manifeste pour la première fois aux États-Unis en 1872. Voir aussi Eric Hobsbawm, « Introduction to the 2012 Edition », https://www.versobooks.com/blogs/1137-eric-hobsbawm-s-introduction-to-the-2012-edition-of-marx-amp-engels-the-communist-manifesto.