Dominique Meeùs
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L’idéologie allemande (1846)

Karl Marx, Friedrich Engels, Joseph Weydemeyer, Die deutsche Ideologie, Artikel, Druckvorlagen, Entwürfe, Reinschriftenfragmente und Notizen zu I. Feuerbach und II. Sankt Bruno. Marx-Engels-Jahrbuch 2003.
Friedrich Engels, Karl Marx, Joseph Weydemeyer, L’Idéologie allemande (1er et 2e chapitres), Éditions sociales, 2014, 504 pages. Édition bilingue, traduction de Jean Quétier et Guillaume Fondu, présentée par Jean Quétier. ISBN : 978-2-35367-017-8. Collection : GEME. (Édition épuisée, en cours de réédition ? Ce qu’on annonce comme 978-2-35367-062-8 semble n’être qu’unilingue français.)

L’Idéologie allemande pose un problème particulier. On a retrouvé divers manuscrits et des parties imprimées. Marx et Engels y font d’intéressantes considérations, entre autres sur le matérialisme en histoire. Les différents éditeurs à partir de 193x ont cherché à structurer ce matériel de la meilleure manière pour en faire une référence utile sur le matérialisme historique, mais ce faisant ils y introduisent une structure qui est la leur et pas celle des auteurs, avec des titres et sous-titres empruntés au corps du texte ou même à des textes extérieurs. Toutes les éditions1 avant celle de 2003, présentent différents arrangements qui sont ceux des éditeurs. L’édition de 2003, qui se veut apolitique, donne le meilleur texte quand au déchiffrement des manuscrits, mais aussi quant au respect de la pagination par les auteurs.

En français, l’édition de 2014 (malheureusement introuvable) présente (pour les chapitres publiés) le double avantage du meilleur texte allemand et d’une nouvelle traduction plus fidèle.

En français, je donne comme référence la pagination de l’édition de 1976 ou, pour la partie Feuerbach, de celle de l’édition de 1975, ou les deux. (Au début, j’ai fait apparaître des numéros de page à leur position dans le texte. Ce sont alors toujours ceux de l’édition de 1976.)

Tome premier
[Critique de la philosophie allemande la plus récente dans la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner]
Première partie
Feuerbach
Préface I
Feuerbach L’opposition de la conception matérialiste et idéaliste
I
Feuerbach A. L’idéologie en général et en particulier l’idéologie allemande

p. 11Même dans ses tout derniers efforts, la critique allemande n’a pas quitté le terrain de la philosophie. Bien loin d’examiner ses bases philosophiques générales, toutes les questions sans exception qu’elle s’est posées ont jailli au contraire du sol d’un système philosophique déterminé, le système hégélien. Ce n’est pas seulement dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions elles-mêmes qu’il y avait une mystification.

1975:39, 1976:11.
1. L’idéologie en général, spécialement la philosophie allemande.
A.

Où on assiste à la fondation de la science de l’histoire, avec le mode de production des moyens d’existence, les conditions d’existence comme présupposition de toute histoire :

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »

« … il s’agit de révolutionner le monde existant… »

p. 24[…] en réalité pour le matérialiste pratique, c’est-à-dire pour le communiste, il s’agit de révolutionner le monde existant, d’attaquer et de transformer pratiquement l’état de choses qu’il a trouvé.

1976:24, 1975:55.

p. 24⅖[…] il [Feuerbach] oscille entre une manière de voir profane qui n’aperçoit que « ce qui est visible à l’œil nu » et une manière de voir plus élevée, philosophique, qui aperçoit l’ « essence véritable » des choses *.

*
N. B. La faute de F[euerbach] ne réside pas dans le fait qu’il subordonne ce qui est visible à l’œil nu, l’apparence sensible, à la réalité sensible constatée grâce à un examen plus approfondi de l’état des choses concret, elle consiste, au contraire, dans le fait qu’en dernière instance, il ne peut venir à bout de la matérialité sans la considérer avec les « yeux », c’est à dire à travers les « lunettes » du philosophe. (Engels.)
1976:24, 1975:56.

p. 24¾D’ailleurs, dans cette conception qui voit les choses telles qu’elles sont réellement p. 25et se sont passées réellement, tout problème philosophique profond se résout tout bonnement en un fait empirique, comme on le verra encore plus clairement un peu plus loin.

1976:24, 1975:57.

… force nous est de débuter par la constatation de la présupposition première de toute existence humaine, partant de toute histoire, à savoir que les hommes doivent être à même de vivre pour pouvoir « faire l’histoire ». Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses encore. Le premier fait historique est donc la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie.

1975:59-60

Le second point est que le premier besoin une fois satisfait lui-même, l’action de le satisfaire et l’instrument déjà acquis de cette satisfaction poussent à de nouveaux besoins, — et cette production de nouveaux besoins est le premier fait historique.

1975:60.

Le troisième rapport, qui intervient ici d’emblée dans le développement historique, est que les hommes, qui renouvellent chaque jour leur propre vie, se mettent à créer d’autres hommes, à se reproduire ; c’est le rapport entre homme et femme, parents et enfants, c’est la famille. Cette famille, qui est au début le seul rapport social, devient par la suite un rapport subalterne […], lorsque les besoins accrus engendrent de nouveaux rapports sociaux et que l’accroissement de la population engendre de nouveaux besoins ; par conséquent, on doit traiter et développer ce thème de la famille d’après les faits empiriques existants et non d’après le « concept de famille » […].

1975:61.

Produire la vie, aussi bien la sienne propre par le travail que la vie d’autrui en procréant, nous apparaît donc dès maintenant comme un rapport double : d’une part comme un rapport naturel, d’autre part comme un rapport social, — social en ce sens que l’on entend par là l’action conjuguée de plusieurs individus, peu importe dans quelles conditions, de quelle façon et dans quel but. Il s’ensuit qu’un mode de production ou un stade industriel déterminés sont constamment liés à un mode de coopération ou à un stade social déterminés, et que ce mode de coopération est lui-même une « force productive » ; il s’ensuit également que la masse des forces productives accessibles aux hommes détermine l’état social, et que l’on doit par conséquent étudier et élaborer sans cesse l’ « histoire des hommes » en liaison avec l’histoire de l’industrie et des échanges. […] Donc d’emblée se manifeste un système de liens matériels entre les hommes qui est conditionné par les besoins et le mode de production et qui est aussi vieux que les hommes eux-mêmes, — système de liens qui prend sans cesse de nouvelles formes et présente donc une « histoire » même sans qu’il existe encore une quelconque absurdité politique ou religieuse qui réunisse les hommes par surcroît.

1975:61-62.

Marx dit bürgerliche Gesellschaft, ce qui, littéralement est société bourgeoise, mais c'est aussi société civile2 et c'est cette traduction qu'on retient toujours.

Cette division du travail, qui implique toutes ces contradictions et repose à son tour sur la division naturelle du travail dans la famille et sur la séparation de la société en familles isolées et opposées les unes aux autres, — cette division du travail implique en même temps la répartition du travail et de ses produits, distribution inégale en vérité tant en quantité qu’en qualité ; elle implique donc la propriété, dont la première forme, le germe, réside dans la famille où la femme et les enfants sont les esclaves de l’homme. L’esclavage, certes encore très rudimentaire et latent dans la famille, est la première propriété, qui d’ailleurs correspond déjà parfaitement ici à la définition des économistes modernes d’après laquelle elle est la libre disposition de la force de travail d’autrui. Du reste, division du travail et propriété privée sont des expressions identiques — on énonce, dans la première, par rapport à l’activité, ce qu’on énonce dans la seconde, par rapport au produit de cette activité.

De plus, la division du travail implique du même coup la contradiction entre l’intérêt de l’individu singulier ou de la famille singulière et l’intérêt collectif de tous les individus qui sont en relations entre eux ; qui plus est, cet intérêt collectif n’existe pas seulement, mettons dans la représentation, en tant qu’ « intérêt universel », mais d’abord dans la réalité comme dépendance réciproque des individus entre lesquels se partage le travail.

1975:66.

C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif à prendre, en qualité d’État, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire, mais toujours sur la base concrète des liens existants dans chaque conglomérat de famille et de tribu, tels que liens du sang, langage, division du travail à une vaste échelle et autres intérêts ; et parmi ces intérêts nous trouvons en particulier, comme nous le développerons plus loin, les intérêts des classes déjà conditionnées par la division du travail, qui se différencient dans tout groupement de ce genre et dont l’une domine toutes les autres. Il s’ensuit que toutes les luttes à l’intérieur de l’État, la lutte entre la démocratie, l’aristocratie et la monarchie, la lutte pour le droit de vote, etc., etc., ne sont que les formes illusoires sous lesquelles sont menées les luttes effectives des différentes classes entre elles […] ; et il s’ensuit également que toute classe qui aspire à la domination, même si sa domination détermine l’abolition de toute l’ancienne forme sociale et de la domination en général, comme c’est le cas pour le prolétariat, il s’ensuit donc que cette classe doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général, ce à quoi elle est contrainte dans les premiers temps.

Mots-clefs : ❦ conception de l’histoire ❦ nature, rapports entre les hommes et la — ❦ nature, opposition entre la — et l’histoire

p. 38Cette conception de l’histoire a donc pour base le développement du procès réel de la production, et cela en partant de la production matérielle de la vie immédiate ; elle conçoit la forme des relations humaines liée à ce mode de production et engendrée par elle, je veux dire la société civile à ses différents stades, comme étant le fondement de toute l’histoire, ce qui consiste à la représenter dans son action en tant qu’État aussi bien qu’à expliquer par elle l’ensemble des diverses productions théoriques et des formes de la conscience, religion, philosophie, morale, etc., et à suivre sa genèse à partir de ces productions, ce qui permet alors naturellement de représenter la chose dans sa totalité (et d’examiner aussi l’action réciproque de ses différents aspects). […]

p. 39⅞Jusqu’ici, toute conception historique a, ou bien laissé complètement de côté cette base réelle de l’histoire, ou l’a considérée comme une chose accessoire, n’ayant aucun lien avec la marche de l’histoire. De ce fait, l’histoire doit toujours être écrite d’après une norme située p. 40en dehors d’elle. La production réelle de la vie apparaît à l’origine de l’histoire, tandis que ce qui est proprement historique apparaît comme séparé de la vie ordinaire, comme extra et supra-terrestre. Les rapports entre les hommes et la nature sont de ce fait exclus de l’histoire, ce qui engendre l’opposition entre la nature et l’histoire.

Mots-clefs : ❦ Feuerbach ❦ être, chez Feuerbach ❦ essence, chez Feuerbach ❦ conditions d’existence ❦ anomalie, chez Feuerbach ❦ mission historique du prolétariat ❦ révolution ❦ nature, chez Feuerbach ❦ poisson ❦ pollution des rivières ❦ Stirner ❦ indignation, chez Stirner ❦ indignados ❦ Bruno ❦ substance, chez Bruno ❦ conscience de soi, chez Bruno

p. 43⅜Comme exemple de cette reconnaissance et méconnaissance à la fois de l’état de choses existant, que Feuerbach continue à partager avec nos adversaires, rappelons ce passage de la Philosophie de l’avenir où il développe cette idée que l’Être d’un objet ou d’un homme est également son essence, que les conditions d’existence, le mode de vie et l’activité déterminée d’une créature animale ou humaine sont ceux où son « essence » se sent satisfaite. Ici l’on comprend expressément chaque exception comme un hasard malheureux, comme une anomalie qu’on ne peut changer. Donc, si des millions de prolétaires ne se sentent nullement satisfaits par leurs conditions de vie, si leur « Être » ne correspond pas le moins du monde à leur « essence », ce serait, d’après le passage cité, un malheur inévitable qu’il conviendrait de supporter tranquillement. Cependant, ces millions de prolétaires ou de communistes ont une tout autre opinion à ce sujet et ils le prouveront, en temps voulu, quand ils mettront leur « être » en harmonie avec leur « essence » dans la pratique, au moyen d’une révolution. C’est pour cela que dans des cas de ce genre Feuerbach ne parle jamais du monde des hommes, mais qu’il se réfugie chaque fois dans la nature extérieure, dans la nature dont l’homme ne s’est pas encore rendu maître. Mais chaque invention nouvelle, chaque progrès de l’industrie font tomber p. 44un nouveau pan de ce terrain, et le champ sur lequel poussent les exemples vérifiant les propositions de ce genre se rétrécit de plus en plus. L’ « essence » du poisson, pour reprendre une des propositions de Feuerbach, n’est autre chose que son « être », l’eau, l’« essence » du poisson de rivière est l’eau d’une rivière. Mais cette eau cesse d’être son « essence », elle devient un milieu d’existence qui ne lui convient plus, dès que cette rivière est soumise à l’industrie, dès qu’elle est polluée par des colorants et autres déchets, dès que des bateaux à vapeur la sillonnent, dès qu’on détourne son eau dans des canaux où l’on peut priver le poisson de son milieu d’existence, simplement en coupant l’eau. Déclarer que toutes les contradictions de ce genre ne sont que des anomalies inévitables ne diffère pas, au fond, de la consolation que saint Max Stirner prodigue aux insatisfaits quand il leur déclare que cette contradiction est leur contradiction propre, que cette mauvaise situation est la leur : sur quoi il leur appartient soit de ne plus protester, soit de garder pour eux leur propre indignation, soit encore de se révolter contre leur sort, mais de façon mythique ; cette « explication » ne diffère pas davantage du reproche que leur fait saint Bruno quand il dit que cette malheureuse situation provient du fait que les intéressés sont restés enfoncés dans la boue de la « Substance », au lieu de progresser jusqu’à la « Conscience de soi absolue », et qu’ils n’ont pas su voir dans ces mauvaises conditions de vie l’Esprit de leur esprit.

Mots-clefs : ❦ idéologie, de la classe dominante ❦ idéologie, base matérielle ❦ idéologie, systématisation de l’apparence

p. 44½Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent ; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont p. 45donc les idées dominantes de leur époque. […] Nous retrouvons ici la division du travail que nous avons rencontrée précédemment (pp. [16 et suiv.]) comme l’une des puissances capitales de l’histoire. Elle se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d’individus à l’intérieur de cette même classe. Les uns seront les penseurs de cette classe (les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur substance principale de l’élaboration de l’illusion que cette classe se fait sur elle-même), tandis que les autres auront une attitude plus passive et plus réceptive en face de ces pensées et de ces illusions, parce qu’ils sont, dans la réalité, les membres actifs de cette classe et qu’ils ont moins de temps pour se faire des illusions et des idées sur leurs propres personnes. À l’intérieur de cette classe, cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais dès que survient un conflit pratique où la classe tout entière est menacée, cette opposition tombe d’elle-même, tandis que l’on voit s’envoler l’illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu’elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe. L’existence d’idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose déjà l’existence d’une classe révolutionnaire et nous avons dit précédemment (p. [33]) tout ce qu’il fallait sur les présuppositions que cela implique.

Admettons que, dans la manière de concevoir la marche de l’histoire, on détache les idées de la classe dominante de cette classe dominante elle-même et qu’on en fasse une entité. Mettons qu’on s’en tienne au fait que telles ou telles idées ont dominé à telle époque, sans s’inquiéter des conditions de la production ni des producteurs de ces idées, en faisant donc abstraction des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces idées. On pourra alors dire, par exemple, qu’au temps où l’aristocratie régnait, c’était le règne des concepts d’honneur, de fidélité, etc., et qu’au temps où régnait la bourgeoisie, c’était le règne des concepts de liberté, d’égalité, etc. En moyenne, la classe dominante elle même se représente que ce sont ses concepts qui règnent et ne les distingue des idées dominantes des époques antérieures qu’en les présentant comme des vérités éternelles. Ces « concepts dominants » auront une forme d’autant plus générale et généralisée que la classe dominante est davantage contrainte à présenter ses intérêts comme étant l’intérêt de tous les membres de la société. C’est ce que s’imagine la classe dominante elle-même dans son ensemble. Cette conception de l’histoire commune à tous les historiens, tout spécialement depuis le 18e siècle, se heurtera nécessairement à p. 46ce phénomène que les pensées régnantes seront de plus en plus abstraites, c’est-à-dire qu’elles affectent de plus en plus la forme de l’universalité. En effet, chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligée, ne fût-ce que pour parvenir à ses fins, de représenter son intérêt comme l’intérêt commun de tous les membres de la société ou, pour exprimer les choses sur le plan des idées : cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l’universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables. Du simple fait qu’elle affronte une classe, la classe révolutionnaire se présente d’emblée non pas comme classe, mais comme représentant la société tout entière, elle apparaît comme la masse entière de la société en face de la seule classe dominante. Cela lui est possible parce qu’au début son intérêt est vraiment encore intimement lié à l’intérêt commun de toutes les autres classes non dominantes et parce que, sous la pression de l’état de choses antérieur, cet intérêt n’a pas encore pu se développer comme intérêt particulier d’une classe particulière. De ce fait, la victoire de cette classe est utile aussi à beaucoup d’individus des autres classes qui, elles, ne parviennent pas à la domination ; mais elle l’est uniquement dans la mesure où elle met ces individus en état d’accéder à la classe dominante. Quand la bourgeoisie française renversa la domination de l’aristocratie, elle permit par là à beaucoup de prolétaires de s’élever au-dessus du prolétariat, mais uniquement en ce sens qu’ils devinrent eux-mêmes des bourgeois. Chaque nouvelle classe n’établit donc sa domination que sur une base plus large que la classe qui dominait précédemment, mais, en revanche, l’opposition entre la classe qui domine désormais et celles qui ne dominent pas ne fait ensuite que s’aggraver en profondeur et en acuité. Il en découle ceci : le combat qu’il s’agit de mener contre la nouvelle classe dirigeante a pour but à son tour de nier les conditions sociales antérieures d’une façon plus décisive et plus radicale que n’avaient pu le faire encore toutes les classes précédentes qui avaient brigué la domination.

Toute l’illusion qui consiste à croire que la domination d’une classe déterminée est uniquement la domination de certaines idées cesse naturellement d’elle-même dès que la domination de quelque classe que ce soit cesse d’être la forme du régime social, c’est-à-dire qu’il n’est plus nécessaire de représenter un intérêt particulier comme étant l’intérêt général ou de représenter « l’Universel » comme dominant.

Mots-clefs : ❦ individu, développement de ses facultés dans la communauté

Notes
1.
Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA¹) Erste Abteilung, Band. 5, 1970. (Unveränderter Neudruck der Ausgabe Berlin 1932.) Karl Marx, Friedrich Engels, Die deutsche Ideologie : Kritik der neuesten deutschen Philosophie in ihren Repräsentanten Feuerbach, B. Bauer und Stirner, und des deutschen Sozialismus in seinen verschiedenen Propheten, MEW 3, p. 9-530.

Ce texte en ligne : http://www.mlwerke.de/me/me03/me03_009.htm. Il y a peu d’indications éditoriales, mais ce devrait être proche de l’édition de 1932. La première édition de ce volume 3 serait de 1958.

Karl Marx and Frederick Engels, The German Ideology: Critique of Modern German Philosophy According to its Representatives Feuerbach, B. Bauer and Stirner, and of German Socialism According to its Various Prophets, MECW 5, p. 19-450.

La première traduction en anglais est celle des Progress Publishers, Moscou, en 1964. On donne comme source de l’arrangement de la partie Feuerbach (MECW 5:27-93) : Progress Publishers, Vol. I of Karl Marx and Frederick Engels, Selected Works (in three volumes), Moscou, 1969. Cette édition de 1969 reprenait l’arrangement adopté en russe dans Voprosy Filosofii, nos 10 et 11, Moscou, 1965. En ligne : www.marxists.org/archive/marx/works/1845/german-ideology/index.htm.

Karl Marx et Friedrich Engels, 1845-1846. L’idéologie allemande : Critique de la philosophie allemande la plus récente dans la personne de ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner et du socialisme allemand dans celle de ses différents prophètes, Éditions sociales, Paris, 1976, xxx + 622 p. Précédée des Thèses sur Feuerbach.

Cette édition serait basée sur le meilleur état des connaissances à l’époque.

Certains feuillets du manuscrit original ayant été retrouvés, un texte de la première partie (I. Feuerbach), plus complet et plus justement ordonné, a été publié en 1962 dans International Review of Social History, vol. 3, part. 1, puis dans Deutsche Zeitschrift für Philosophie, Berlin, 1966, 10-14. Jahrgang, p. 1199-1251 et plus récemment encore dans le volume-test (Probeband) de la nouvelle Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA), Dietz Verlag, Berlin, 1972.

P. xxix, la dernière page de l’avant-propos de Gilbert Badia, daté de décembre 1967, mais visiblement mis à jour sur ce point.

Je suppose qu’on parle là déjà de la MEGA², mais sans doute dans la même perspective encore que depuis les années trente, qui ne semble avoir changé qu’avec l’édition de 2003 (Marx-Engels-Jahrbuch 2003). Il y a aussi sur la partie Feuerbach (1976:11-76) une « Note des éditeurs », plus détaillée, p. 8. Les Éditions sociales avaient publié déjà une édition de poche de ce début, sur Feuerbach. L’édition de 1975 de cette partie doit être proche du texte de l’édition de 1976 ou identique.

Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, première partie, Feuerbach, précédée des Thèses sur Feuerbach, Éditions sociales, 1975.

Les Classiques des Sciences sociales publient de cette version de poche un texte dit « traduction française de Renée Cartelle et Gilbert Badia, 1952 », texte un peu différent (j’ai rencontré quelques différences mineures) puisque mon édition de 1975 dit, p. 22 : « la traduction française est à quelques révisions près celle qu’ont publiée les Éditions sociales en 1968. Elle est due à Renée Cartelle et Gilbert Badia… ». Il est curieux que les Classiques des Sciences sociales disent par ailleurs « Éditions sociales 1970 ».

C’est peut-être le même texte que celui de Chicoutimi qu’on trouve, comme toujours sans indication d’origine et sans explication du choix qui est fait, en www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000.htm.

La difficulté est qu’on se trouve ainsi devant divers arrangements différents de la partie Feuerbach. Outre, comme on l’a dit, ces arrangements représentent la vision de l’éditeur, pas nécessairement celle de Marx et Engels, il est assez difficile de retrouver un passage d’une langue à l’autre. L’arrangement des Éditions sociales en 1976 et celui des MECW seraient plus modernes que celui des MEW, mais sont cependant parfois très différents différents. Tel alinéa qui m’intéresse, au milieu d’un développement dans MEW 3, je le retrouve en français dans une toute autre partie.

2.
Je trouve des indications intéressantes dans Michaël Biziou, « De la société civile à la société civile mondiale », Cités, 2004/1 (no 17), p. 13-23. DOI : 10.3917/cite.017.0013. En ligne en https://www.cairn.info/revue-cites-2004-1-page-13.htm. La société civile remonte à Aristote avec κοινωνία πολιτική. (En latin societas civilis, chez Cicéron, entre autres.) Mais chez Aristote, c'est une question d'échelle, la dimension de la société plutôt que celle du ménage. L'une et l'autre sont de nature pour Aristote. Plus tard, l'État est considéré comme souverain (de droit divin ou par l'effet d'un contrat social), donc extérieur en quelque sorte à la société, au-dessus d'elle. À l'époque des Lumières, la société civile n'est plus un état de nature, elle se constitue. Le concept se modernise avec Adam Smith et sa « main invisible ». Le gouvernement ne doit pas trop intervenir dans le fonctionnement autonome de la société civile. Hegel traduit société civile en bürgerliche Gesellschaft, ce qui justifie qu'on traduise la bürgerliche Gesellschaft par société civile. Cependant, bürgerliche Gesellschaft est quand même aussi société bourgeoise et quand Marx écrit ça en allemand, il bénéficie de ce double sens, tantôt bürgerliche Gesellschaft comme société des citoyens (civile), tantôt bürgerliche Gesellschaft comme société des bourgeois (bourgeoise).