Dominique Meeùs
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Préface (1891) de la quatrième édition de 1892

Les quatorze années qui se sont écoulées depuis la parution de son œuvre capitale ont puissamment enrichi notre documentation sur l’histoire des sociétés humaines primitives. Aux anthropologues, aux voyageurs et aux préhistoriens de profession se sont joints les spécialistes de droit comparé, apportant soit des faits nouveaux soit de nouveaux points de vue. Mainte hypothèse de détail établie par Morgan est devenue par là chancelante ou même caduque. Mais nulle part la documentation nouvelle n’a conduit à remplacer par d’autres ses grands points de vue essentiels. Dans ses traits principaux, l’ordre qu’il a établi dans la préhistoire reste encore aujourd’hui valable.

Il parle d’abord de sociétés humaines primitives, puis de préhistoire. Mais du temps d’Engels, ni Morgan ni personne ne pouvait dire quelque chose d’un peu valable sur une préhistoire dont on ne savait autant dire rien1. Morgan projette sur un passé préhistorique les conclusions qu’il tire de sociétés contemporaines ou récentes.

Au moment où Engels écrit ceci, il souligne l’abondance des nouveaux apports en quatorze ans et admet que « mainte hypothèse de détail […] est devenue […] chancelante ou même caduque ». Il a donc bien conscience que c’est un domaine nouveau, où les recherches sont actives et où des choses peuvent changer — comme toujours d’ailleurs en science. Il nous alerte par là sur la nécessité de nous maintenir au courant du progrès dans ce domaine, de tenir compte des nouveaux développements. Quand il juge que les traits principaux n’ont pas de raison d’être remis en question, il ne dit absolument pas qu’ils ne pourraient jamais l’être. Or, ils le sont : aujourd’hui, l’existence même d’un matriarcat primitif est contestée. Voir dans Darmangeat 2012 la synthèse des avancées récentes à ce sujet. Cela étant, ce n’est pas être fidèle à Engels de s’en tenir dogmatiquement (comme le fait, très malheureusement, Mary Davis) à la lettre de son texte en ce qui concerne le matriarcat.

Notes
1.
Du temps de Marx et d’Engels, et pour moi encore à l’école, la préhistoire, ça voulait dire la civilisation d’êtres humains taillant des silex comme outils. On les appelait hommes des cavernes en raison de leur habitat sous nos latitudes, bien qu'on mentionnait aussi des cités lacustres (sans doute sous des cieux plus cléments). Nous savons aujourd’hui que nous faisons partie des grands singes et que notre branche a divergé de celle des chimpanzés et des bonobos il y a environ 7 millions d’années. Notre branche, ce sont d’abord les Australopithèques, auxquels les Homo succèdent il y a environ 2,5 millions d’années. Il se peut que les Kenyanthropus soient les premiers fabricants d’outils de pierre taillée, il y a 3,4 millions d’années. Les Homo ont certainement taillé des silex très tôt, et contrôlé aussi le feu, bien avant l’apparition, il y a 200 ou 300 000 ans, des Homo sapiens. On en connaît aujourd’hui beaucoup plus qu’au 19e siècle, mais on a conscience aussi de la complexité de cette filiation. (Tous les tailleurs de silex ne sont pas nos ancêtres.) On a donc affaire à différentes espèces dans le temps et à différentes espèces au même moment, chacune avec son bagage phylogénétique, à quoi il faut ajouter une grande variété de cultures.