Dominique Meeùs
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IX. Barbarie et civilisation

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Par division sociale du travail, on pense, dans une société donnée, à une répartition du travail social entre différentes catégories, couches, classes… (Il rappelle un peu plus haut la division du travail entre les sexes, dite, elle aussi, première.) Ici, ne s’agit pas de division du travail dans un groupe, mais de spécialisation de sociétés différentes. On ne peut alors parler de division du travail, sauf à jeter des mots en l’air, que si deux telles sociétés voisines (une pastorale nouvelle et une autre restée barbare) ont entre elles des échanges par lesquels elles se partagent en quelque sorte le travail.

La « première grande division sociale du travail », élevage et agriculture, entraîne « nécessairement » l’esclavage et c’est « la première grande division de la société en deux classes ».

Je ne comprends pas comment — ou plus justement, je ne peux pas croire — qu’on puisse passer d’un coup d’un niveau de survie sans surplus à la richesse généralisée de tout le groupe, qui en deviennent du coup tous propriétaires d’esclaves. Je ne suis pas grand historien, mais il me semble que dans la Grèce antique, il doit y avoir une différenciation (et des luttes de classes) entre gros propriétaires et petits. Ulysse (Ὀδυσσεύς), roi d’Ithaque, est un petit roi local. C’est un riche propriétaire, avec des concurrents, nobles, un peu moins riches que lui (qui veulent prendre sa place en épousant sa femme). Il a des domestiques, des ouvriers agricoles, mais il doit avoir aussi des voisins pauvres. Les esclaves sont alors surtout des femmes esclaves domestiques, pas encore des hommes dans la production. Tous les hommes libres ne sont pas également propriétaires d’esclaves, ils ne forment pas une seule classe sociale. Ce monde n’est pas fait que de nobles. À moi, ça me semble évident et je ne comprends pas bien à quoi Engels pensait.

On peut parler de division de la société en classes quand une classe arrive à s’approprier le surplus de ce que produit une autre classe et je ne sais pas où Engels va chercher que cela apparaît avec l’esclavage. C’est comme s’il n’avait jamais entendu parler de l’Égypte. Le pharaon et son entourage prélèvent le surplus du travail des paysans et cela constitue deux classes sociales, bien avant qu’il soit question d’esclavage.

Il suppose aussi qu’à ce stade aussi, la propriété commune devient propriété privée des « chefs de famille ». Ce serait l’homme (mâle), et pas la femme, parce que la capture et l’apprivoisement d’animaux serait le fait des hommes (mâles). Déjà avant, « Gagner la subsistance avait toujours été l’affaire de l’homme. » Je ne comprends pas. Allait-il à l’usine tandis que sa femme restait à la maison ?

Avec les troupeaux et les autres richesses nouvelles, la famille subit alors une révolution. Gagner la subsistance avait toujours été l’affaire de l’homme ; c’est lui qui produisait les moyens nécessaires à cet effet et qui en avait la propriété. Les troupeaux constituaient les nouveaux moyens de gain ; ç’avait été l’ouvrage de l’homme que de les apprivoiser d’abord, de les garder ensuite. Aussi le bétail lui appartenait-il, tout comme les marchandises et les esclaves troqués contre du bétail. Tout le bénéfice que procurait maintenant la production revenait à l’homme ; la femme en profitait, elle aussi, mais elle n’avait point de part à la propriété. Le « sauvage » guerrier et chasseur s’était contenté de la seconde place à la maison, après la femme ; le pâtre « aux mœurs plus paisibles », se prévalant de sa richesse, se poussa au premier rang et rejeta la femme au second. Et elle ne pouvait pas se plaindre. La division du travail dans la famille avait réglé le partage de la propriété entre l’homme et la femme ; il était resté le même et, pourtant, il renversait maintenant les rapports domestiques antérieurs uniquement parce qu’en dehors de la famille la division du travail s’était modifiée. La même cause qui avait assuré à la femme sa suprématie antérieure dans la maison : le fait qu’elle s’adonnait exclusivement aux travaux domestiques, cette même cause assurait maintenant dans la maison la suprématie de l’homme : les travaux ménagers de la femme ne comptaient plus, maintenant, à côté du travail productif de l’homme ; celui-ci était tout ; ceux-là n’étaient qu’un appoint négligeable.

E.S. 1983:270.

Bien que l’État soit toujours en principe l’État de la classe dominante, il peut, dans certaines circonstances, jouer une classe, ou un ordre, contre l’autre.

Comme l’État est né du besoin de refréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’État de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C’est ainsi que l’État antique était avant tout l’État des propriétaires d’esclaves pour mater les esclaves, comme l’État féodal fut l’organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l’État représentatif moderne est l’instrument de l’exploitation du travail salarié par le capital. Exceptionnellement, il se présente pourtant des périodes où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer que le pouvoir de l’État, comme pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine indépendance vis-à-vis de l’une et de l’autre. Ainsi, la monarchie absolue du 17e et du 18e siècle maintint la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie ; ainsi, le bonapartisme du Premier, et notamment celui du Second Empire français, faisant jouer le prolétariat contre la bourgeoisie, et la bourgeoisie contre le prolétariat. La nouvelle performance en la matière, où dominateurs et dominés font une figure également comique, c’est le nouvel Empire allemand de nation bismarckienne : ici, capitalistes et travailleurs sont mis en balance les uns contre les autres, et sont également grugés pour le plus grand bien des hobereaux prussiens dépravés.

E.S. 1983:283-284.

La question de ces États « pseudo-médiateurs » est discutée dans la controverse entre Dobb et Sweezy (aussi Maspero 1977 p. 173-174 et passim) sur le passage de la féodalité au capitalisme. Les participants estiment que cette position ambiguë de la monarchie ne modifie pas le mode de production féodal où l’appropriation du surplus se fait de manière autoritaire sur base d’une hiérarchie sociale et non dans un rapport marchand de salariat. La bourgeoisie des 17e et 18e était encore surtout marchande et bancaire. La question est celle d’une indépendance relative de la superstructure par rapport à la base, pas d’un changement de celle-ci.

Mais, relisant ça en 2023, je réalise que, dans la discussion, il y a aussi une contestation de la traduction même, de ce qu’Engels a réellement écrit, de ce qu’il a vraiment voulu dire.

Je ne trouve pas en français de mot pour faire la différence entre le bourgeois étymologique, citoyen d’un bourg, d’une ville, au moyen âge et la bourgeoisie comme classe des capitalistes. En allemand, le terme Bürgertum désigne le statut du citoyen du bourg et Bourgeoisie la classe des capitalistes. Il y aurait dans toute l’œuvre de Marx et Engels quelque 250 occurrences du premier contre près de 4 600 du second. Engels choisit donc clairement de parler des bourgeois au sens ancien, ce que les deux traduction anglaises rendent par les burghers et pas du tout de la bourgeoisie.

Autre difficulté, la monarchie, se faisant passer pour médiatrice, semble jouer de l’opposition, jouer les uns contre les autres, « gegeneinander balanciert », « balancing the nobles and the burghers against one another » et non « held the balance between », non « maintint la balance égale » comme on le traduit erronément aux Éditions Sociales.

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