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      <titleStmt>
        <title>Friedrich Engels, La question du logement</title>
        <author>Dominique Meeùs</author>
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>
          <date>2019</date>
        </edition>
        <respStmt>
          <resp>Encodage</resp>
          <name xml:id="dm">Dominique Meeùs</name>
        </respStmt>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <p>Pour récupérer le texte d’un PDF</p>
      </publicationStmt>
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        <p>Fichier engels-1872-logement.pdf de www.karlmarx.fr</p>
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      <editorialDecl>
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          <p>Quelques choix normatifs</p>
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      <change n="1.02" when="2011-11-28" who="#dm">
        (Plusieurs jours, sans mise en ligne.)
        Révision du texte et des notes selon le texte allemand.
      </change>
      <change n="1.01" when="2011-11-10" who="#dm">Placement des balises essentielles.</change>
      <change n="1.00" when="2019-11-10" who="#dm">Début du travail.</change>
    </revisionDesc>
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    <front>
      <titlePage>
        <docTitle>
          <titlePart type="main">La question du logement</titlePart>
        </docTitle>
        <docAuthor>Friedrich Engels</docAuthor>
        <docImprint>
          <publisher>Volksstaat</publisher>
          <pubPlace>Leipzig</pubPlace>
          <docDate>1872-1873</docDate>
        </docImprint>
        <docEdition>Deuxième édition revue, 1887</docEdition>
      </titlePage>

      <divGen type="toc"/>

      <div xml:id="EnQleditorial">
        <head>Note bibliographique</head>
        <bibl rend="publie">
          Friedrich Engels, <title>Zur Wohnungsfrage</title>.
          Trois séries d’articles pour le <title>Volksstaat</title>.
          Première partie, n<hi rend="ordinal">os</hi> 51, 52, 53 en juin et juillet 1872.
          <!-- MEW18:213 -->
          Deuxième partie, n<hi rend="ordinal">os</hi> 103, 104 en décembre 1873 puis 2, 3 en janvier 1873.
          <!-- I, MEW18:233 — II, MEW18:246, III, MEW18:260 -->
          Troisième partie, n<hi rend="ordinal">os</hi> 12, 13, 15 de février 1873.
          <!-- I, MEW18:264 — II, MEW18:269, III, MEW18:278 — IV, MEW18:282 -->
          Ces trois parties ont été publiées aussi en trois tirés à part en 1873 et 1873.
          Édition de l’ensemble en brochure revue par Engels en 1887.
          <!-- Préface de 1887, MEW18:647 -->
        </bibl>
        <bibl rend="publie"><title>Zur Wohnungsfrage</title>, MEW 18:209-287. Préface de 1887 : MEW 18:647-655.</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>La question du logement</title>, traduction par L. Limon, Bureau d’Editions, Paris, 1936</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>La question du logement</title>, traduction par G. Lenoir, avant-propos de F. Billoux, Éditions Sociales, Paris, 1957.</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>The Housing Question</title>, Martin Lawrence, 1932.</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>The Housing Question</title>, Lawrence &amp; Wishart Ltd., 1942.</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>The Housing Question</title>, Progress Publishers, Moscow, 1979.</bibl>
        <bibl rend="publie"><title>The Housing Question</title>, MECW 23:315-391</bibl>
        <p>Cette édition électronique, v. 1.02 du 28-11-2019.</p>
        <p rend="alinea">
          Je pars d’un texte ramassé sur le Web, peut-être lui-même piqué aux Éditions sociales.
          Je le confronte, surtout pour les notes, au texte allemand des <title>Marx Engels Werke</title>, vol. 18.
          Je remarque en passant que la traduction est parfois très très approximative et j’essaie de l’améliorer.
          En certains points je pense l’avoir vraiment améliorée de manière significative.
          (Par exemple, <ref target="#EnQlpart3para3-Mültopie">là où Engels critique Mülberger
          sur la survenance naturelle, historique</ref>  — même si je pourrais peut-être trouver un meilleur mot que survenance —
          je crois avoir rendu mieux que dans la traduction molle dont je suis parti
          la répétition trois fois littéralement des mêmes termes :
          1. Mülberger ; 2. critique d’Engels ; 3. parodie d’Engels.)
          Cependant, je ne peux pas trouver le temps de confronter les textes vraiment mot à mot.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Je regrette en fait d’être parti de ce texte, mais j’ai commencé par travailler sur le balisage
          (le marquage informatique en vue de la publication)
          et j’étais trop avancé lorsque j’ai réalisé que la traduction était faible.
          J’espère donc donner ici une version meilleure que ce qu’on trouve d’habitude, sans plus.
        </p>
      </div>

      <div xml:id="EnQlpref1887">
        <head>Préface de 1887</head>
        <p rend="alinea">
          Les pages qui suivent sont la réimpression de trois articles que j’ai écrits en 1872 pour
          le <title>Volksstaat</title><note xml:id="pref1887-not1" n="1" place="bottom">
            <title>Der Volksstaat</title>,
            organe central du Sozialdemokratische Arbeiterpartei Deutschlands
            (le parti social-démocrate fondé à Eisenach en 1869) ;
            il parut à Leipzig de 1869 à 1876. (Réd.)
          </note>
          de Leipzig. C’était l’époque où la manne des milliards français se déversait sur
          l’Allemagne<note xml:id="pref1887-not2" n="2" place="bottom">
            Suite au traité de paix de Francfort du 10 mai 1871, mettant fin à la guerre franco-allemande.
            (Réd.)
          </note> ;
          l’État remboursait ses dettes, on construisait des places fortes et des casernes, on
          renouvelait les stocks d’armes et d’effets militaires ; brusquement, le capital disponible, tout autant que
          la masse d’argent en circulation, se trouvèrent considérablement accrus ; tout ceci à un moment où
          l’Allemagne faisait son entrée sur la scène mondiale non seulement comme « empire unifié », mais
          aussi comme grand pays industriel. Les milliards donnèrent à la grande industrie alors à ses débuts un
          puissant essor ; ce sont eux surtout qui amenèrent après la guerre la brève période de prospérité si
          riche en illusions, suivie aussitôt du grand krach de 1873-1874<note xml:id="pref1887-not3" n="3" place="bottom">
            La manne dont question ci-dessus avait conduit à de folles spéculations et à des manipulations boursières.
            (Réd.)
          </note>,
          par lequel l’Allemagne s’affirma comme un pays industriel capable d’affronter le marché mondial.
        </p>
        <p rend="alinea">
          L’époque à laquelle un pays de vieille culture passe ainsi avec une rapidité, encore accélérée par des
          circonstances si favorables, de la manufacture et de la petite entreprise à la grande industrie, est aussi
          par excellence celle de la « pénurie de logements ». D’une part des masses de travailleurs ruraux sont
          brusquement attirés dans les grandes villes qui se transforment en centres industriels ; d’autre part la
          construction de ces vieilles cités ne correspond plus aux conditions de la grande industrie nouvelle et
          du trafic qu’elle détermine ; des rues sont élargies, on en perce de nouvelles, et des voies ferrées
          traversent les cités. Dans le même moment où des travailleurs y affluent en foule, on démolit en masse
          les habitations ouvrières. De là, une brusque pénurie de logements pour les travailleurs et pour le petit
          commerce et l’artisanat qui dépendent de la clientèle ouvrière. Dans les villes qui d’emblée furent des
          centres industriels, cette pénurie est pour ainsi dire inconnue. C’est le cas de Manchester, Leeds,
          Bradford, Barmen-Elberfeld. Par contre, à Londres, Paris, Berlin, Vienne, elle a pris en son temps une
          forme aiguë et elle persiste le plus souvent à l’état chronique.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Ce fut donc cette crise aiguë du logement, symptôme de la révolution industrielle en train de
          s’accomplir en Allemagne, qui remplit alors la presse de discussions sur la « question du logement » et
          donna lieu à tout un déballage de boniments sociaux. Une série d’articles de ce genre vint s’égarer
          également dans le <title>Volksstaat</title>. L’auteur anonyme, qui se fit connaître plus tard comme étant le docteur
          en médecine A. Mülberger, de Wurtemberg, estima l’occasion favorable et se saisit de cette question
          pour rendre évidents aux yeux des travailleurs allemands les effets miraculeux de la médecine sociale
          universelle de Proudhon. Lorsque je manifestai à la rédaction mon étonnement qu’elle eût accepté ces
          singuliers articles, elle m’invita à y répondre ; ce que je fis
          (<ref target="#EnQlpart1">Première partie : Comment Proudhon résout la question du logement</ref>).
          À cette première série je rattachai peu après une deuxième, dans laquelle, m’appuyant sur un écrit
          du docteur Emil Sax, j’examinai la conception que les bourgeois philanthropes se font de la question
          (<ref target="#EnQlpart2">Deuxième partie : Comment la bourgeoisie résout la question du logement</ref>).
          Après un silence assez long, le docteur Mülberger me fit l’honneur d’une réponse<note xml:id="pref1887-not4" n="4" place="bottom">
            « Zur Wohnungsfrage (Antwort an Friedrich Engels von A. Mülberger) »,
            Volksstaat, 26 octobre 1872.
            (Réd.)
          </note>,
          qui m’obligea à une réplique
          (<ref target="#EnQlpart3">Troisième partie : Appendice sur Proudhon et la question du logement</ref>) ;
          ce qui mit fin à notre
          polémique comme à mon activité particulière sur ce sujet. Telle est la genèse de ces trois séries
          d’articles, qui parurent également sous forme de brochure. Si aujourd’hui une nouvelle édition est
          nécessaire, je le dois une fois de plus sans aucun doute à la bienveillante attention du Gouvernement
          allemand, qui, en l’interdisant, en a comme toujours grandement favorisé la vente ; je lui en exprime
          ici mes respectueux remerciements.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Pour cette nouvelle impression, j’ai revu le texte, introduit quelques adjonctions et remarques et
          rectifié, dans la première partie, une petite erreur économique<note xml:id="pref1887-not5" n="5" place="bottom">
            Engels modifié la rédaction de <ref target="#petiterreco">la décomposition du loyer</ref>
            qui suit « Nous avons vu plus haut que le prix du loyer… ».
            (Réd.)
          </note>
          que mon adversaire, le docteur Mülberger, n’avait malheureusement pas découverte.
        </p>
        <p rend="alinea">
          La révision de ce texte me fait vraiment prendre conscience des progrès gigantesques accomplis par le
          mouvement ouvrier international au cours des quatorze dernières années. C’était alors un fait que
          « <ref target="#EnQlpart1alineafin">les travailleurs de langue latine n’avaient
          d’autre nourriture intellectuelle depuis vingt ans que les ouvrages de Proudhon</ref> »
          et, dans le meilleur des cas, cette autre interprétation restreinte du proudhonisme, due
          au père de l’anarchisme, Bakounine, qui voyait dans Proudhon, <foreign xml:lang="fr">notre maître à nous
          tous</foreign>. Si en France les proudhoniens n’étaient qu’un petit groupe fermé parmi les
          travailleurs, du moins étaient-ils les seuls à posséder un programme nettement formulé et à pouvoir
          sous la Commune prendre la direction sur le plan économique. En Belgique, le proudhonisme régnait
          sans conteste chez les ouvriers wallons, et en Espagne et en Italie, à quelques rares exceptions près,
          tout ce qui dans le mouvement ouvrier n’était pas anarchiste se réclamait résolument de Proudhon. Et
          aujourd’hui ? En France, parmi les ouvriers, Proudhon est complètement liquidé et il n’a plus d’adeptes
          que parmi les bourgeois radicaux et les petits bourgeois qui, en tant que proudhoniens, se disent
          également « socialistes », mais que combattent avec la dernière violence les travailleurs socialistes. En
          Belgique, les Flamands ont évincé les Wallons de la direction du mouvement, destitué le
          proudhonisme et élevé puissamment le niveau du mouvement. En Espagne, comme en Italie, la grande
          marée anarchisante de la période 1870-1880 s’est retirée, entraînant avec elle les derniers vestiges du
          proudhonisme. Si, en Italie, le nouveau parti en est encore à la période de clarification et de formation,
          en Espagne, le petit noyau, qui, sous le nom de <ref target="https://es.wikipedia.org/wiki/Nueva_Federaci%C3%B3n_Madrile%C3%B1a">Nueva Federacion Madrilena</ref><ref target="https://es.wikipedia.org/wiki/Nueva_Federaci%C3%B3n_Madrile%C3%B1a"><figure>
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                </svg>
              </figure></ref>, était demeuré fidèle
          au Conseil général de l’Internationale, est devenu un parti robuste, et — comme on peut en juger par la
          presse républicaine elle-même — il ruine l’influence des républicains bourgeois sur les ouvriers avec
          une efficacité bien supérieure à celle dont furent jamais capables les anarchistes bruyants qui l’ont
          précédé. <title>Le Capital</title>, le <title>Manifeste du Parti communiste</title>
          et une série d’autres écrits de l’école de Marx ont pris chez les travailleurs de langue latine
          la place des ouvrages oubliés de Proudhon, et la principale exigence de Marx :
          l’appropriation de tous les moyens de production, au nom de la société, par le prolétariat parvenu
          à l’exercice exclusif du pouvoir politique, cette exigence est aujourd’hui celle
          de toute la classe ouvrière révolutionnaire, également dans les pays latins.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Si, d’après cela, le proudhonisme est définitivement rejeté par les travailleurs, y compris par ceux des
          pays latins, s’il n’est plus — conformément à sa destination véritable — que l’expression des désirs
          bourgeois et petits-bourgeois des radicaux bourgeois de France, d’Espagne, d’Italie et de Belgique,
          pourquoi alors revenir sur lui aujourd’hui ? Pourquoi, en réimprimant ces articles, reprendre le combat
          contre un adversaire défunt ?
        </p>
        <p rend="alinea">
          D’abord parce que ces articles ne se limitent pas à une simple polémique contre Proudhon et son
          représentant allemand. Par suite de la division du travail entre Marx et moi, il me revenait de défendre
          nos points de vue dans la presse périodique, notamment en luttant contre les opinions adverses, afin
          que Marx gardât le temps nécessaire à l’élaboration de son grand ouvrage. Je me trouvai ainsi amené à
          exposer notre manière de voir le plus souvent sous une forme polémique, en m’opposant à d’autres
          façons de penser. Il en est de même ici. La première et la troisième parties renferment non seulement
          une critique de la conception proudhonienne de la question, mais aussi l’exposé de la nôtre.
        </p>
        <p rend="alinea">
          En deuxième lieu, Proudhon a joué un rôle bien trop important dans l’histoire du mouvement ouvrier
          européen pour tomber si vite dans l’oubli. Liquidé sur le plan de la théorie, évincé dans la pratique, il
          continue à présenter un intérêt historique. Celui qui veut approfondir tant soit peu le socialisme
          moderne doit apprendre à connaître également les « points de vue dépassés » du mouvement.
          <ref target="MiserePhilo.html"><title>Misère de la philosophie</title> de Marx</ref>
          a paru plusieurs années avant que Proudhon ait exposé ses projets pratiques de réforme sociale ;
          ce n’est que l’embryon de la banque proudhonienne des échanges que Marx pouvait alors découvrir et critiquer.
          Sous ce rapport, son ouvrage sera donc complété par celui-ci,
          malheureusement assez imparfaitement. Marx l’aurait fait beaucoup mieux et avec des arguments plus
          frappants.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Enfin, le socialisme bourgeois et petit-bourgeois est jusqu’à présent fortement représenté en
          Allemagne. Et cela, d’un côté par des « socialistes de la chaire<note xml:id="pref1887-not6" n="6" place="bottom">
            En 1872, des économistes bourgeois formèrent l’ « Union de politique sociale »
            pour « prêcher du haut de la chaire » des réformes sociales en vue de prévenir
            la fin du régime capitaliste. Les représentants de cette tendance,
            appelée ironiquement socialisme de la chaire, exaltaient la politique
            réactionnaire de Bismarck et l’aidaient à tromper la classe ouvrière.
            (Réd.)
          </note> »
          et des philanthropes de tout genre,
          chez qui le désir de transformer les travailleurs en propriétaires de leur logement continue à jouer un
          grand rôle ; vis-à-vis d’eux, mon travail est donc toujours de saison. D’un autre côté, par un certain socialisme
          petit-bourgeois que l’on retrouve dans le parti social-démocrate lui-même et jusque dans sa fraction
          parlementaire. Et cela de la façon suivante : on reconnaît comme fondés les conceptions
          fondamentales du socialisme moderne et le mot d’ordre qui réclame la transformation de tous les
          moyens de production en propriété sociale ; mais on déclare que leur réalisation n’est possible que
          dans un temps éloigné, pratiquement hors de prévision. Pour le présent, la seule tâche qui nous
          incombe est un simple rafistolage social et l’on peut même éventuellement sympathiser avec les
          tentatives les plus réactionnaires ayant en vue la prétendue « élévation de la classe ouvrière ». Il était
          inévitable qu’une telle tendance subsistât en Allemagne, le pays de la petite bourgeoisie <foreign xml:lang="fr">par excellence</foreign>, à une époque où en masse cette petite bourgeoisie, depuis
          longtemps solidement en place, est violemment déracinée par le développement industriel. Il n’y a là
          d’ailleurs aucun danger pour le mouvement ouvrier, étant donné le merveilleux bon sens de nos
          travailleurs qui, précisément au cours de ces huit dernières années, s’est affirmé avec tant d’éclat dans
          la lutte contre la loi antisocialiste<note xml:id="pref1887-not7" n="7" place="bottom">
            Il s’agit ici de la loi d’exception contre les socialistes.
            Après des années de corruption, de persécutions policières
            et de procès pour haute trahison contre les chefs social-démocrates,
            Bismarck prit comme prétexte un attentat anarchiste contre Guillaume I<hi rend="ordinal">er</hi>
            pour obtenir du Reichstag en 1878 l’interdiction du parti social-démocrate. (Réd.)
          </note>,
          la police et les tribunaux. Mais il est indispensable de voir nettement qu’une telle tendance subsiste. Et si plus tard,
          comme cela est nécessaire et même souhaitable, elle venait à se cristalliser, en prenant des contours
          plus précis, il lui faudra pour formuler son programme remonter à ses prédécesseurs et il lui sera alors
          difficile de passer à côté de Proudhon.
        </p>
        <p rend="alinea">
          L’essentiel dans la solution qu’apportent aussi bien la grande que la petite bourgeoisie à la « question
          du logement » est que le travailleur doit être propriétaire de son habitation. Mais c’est là un point que
          le développement industriel de l’Allemagne durant les vingt dernières années a éclairé d’une façon très
          particulière. En aucun autre pays il n’existe autant de travailleurs salariés qui sont propriétaires non seulement de
          leur logement, mais aussi d’un jardin ou d’un champ; à côté d’eux, d’autres, nombreux, ont aussi
          comme fermiers une maison avec un jardin ou un champ, dont la possession leur est pratiquement à
          peu près assurée. L’industrie rurale, exercée à domicile, conjointement avec la culture d’un jardin ou
          d’un champ, forme en Allemagne la large base de la grande industrie à ses débuts ; à l’ouest dominent
          les travailleurs propriétaires, à l’est ceux qui ont leur demeure en fermage. L’association de l’industrie
          domestique avec la culture d’un jardin et d’un champ, ce qui implique le logement assuré, se rencontre
          non seulement partout où le tissage à la main lutte encore contre le métier mécanique, comme c’est le
          cas sur le cours inférieur du Rhin et en Westphalie, en Saxe dans les Monts Métalliques et en Silésie ;
          on la trouve partout où une industrie domestique, quelle qu’elle soit, s’est imposée comme industrie
          rurale, par exemple en Forêt de Thuringe et dans le Rohen. À l’occasion des débats sur le monopole
          des tabacs, il est apparu à quel point déjà la fabrication des cigares, elle aussi, s’effectue sous forme de
          travail rural à domicile ; et chaque fois qu’une crise quelconque sévit dans la petite paysannerie,
          comme il y a quelques années dans l’Eifel<note xml:id="not8" n="8" place="bottom">
            Famine de 1882-1883.
            (Une partie de l’Eifel est maintenant en Belgique.)
            Cette famine (la dernière dans cette région) est mentionnée dans
            « <ref target="https://www.geschichte.be/en/desktopdefault.aspx/tabid-5858/?ep=50814">Prussian Period</ref> »,
            Zentrum für Ostbelgische Geschichte V.o.G.
            (Réd.)
          </note>,
          aussitôt la presse bourgeoise réclame l’introduction d’une
          industrie domestique appropriée, comme l’unique remède à la situation. En réalité, la misère croissante
          des paysans parcellaires en Allemagne, tout comme la situation générale de l’industrie, pousse à une
          extension toujours plus grande de l’industrie rurale à domicile. C’est là un phénomène propre à
          l’Allemagne. Nous ne rencontrons une situation analogue en France, que tout à fait
          exceptionnellement, par exemple dans les régions de sériciculture ; en Angleterre, où la petite
          paysannerie n’existe pas, l’industrie rurale à domicile repose sur le travail des femmes et des enfants
          des journaliers agricoles ; ce n’est qu’en Irlande que nous voyons l’industrie de la confection pratiquée
          à domicile, comme en Allemagne, par de véritables familles paysannes. Nous ne parlerons
          naturellement pas ici de la Russie et d’autres pays non représentés sur le marché mondial.
        </p>
        <p rend="alinea">
          C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans de vastes régions de l’Allemagne, subsiste un état de l’industrie, qui au
          premier abord ressemble à celui qui régnait d’une manière générale avant l’introduction des machines.
          Mais seulement au premier abord. Autrefois, l’industrie rurale à domicile, associée à la culture d’un
          jardin et d’un champ, était, du moins dans les pays se développant industriellement, la base d’une
          situation matériellement supportable et, par endroits, aisée de la classe laborieuse, mais également la
          raison de sa nullité intellectuelle et politique. Le coût du produit fait à la main déterminait le prix
          marchand, et étant donné la médiocre productivité du travail, inexistante à côté de celle d’aujourd’hui,
          la demande, en règle générale, croissait plus vite que l’offre. Ceci vaut, au milieu du siècle dernier,
          pour l’Angleterre et en partie pour la France, notamment dans l’industrie textile. La situation était, il est
          vrai, bien différente dans l’Allemagne d’alors qui, à peine sortie des destructions de la guerre de Trente
          Ans, s’efforçait de se relever dans des circonstances très défavorables; la seule industrie domestique
          qui travaillât pour le marché mondial, le tissage de la toile, était tellement écrasée d’impôts et de
          charges féodales que le paysan-tisserand ne dépassait pas le très bas niveau de vie du reste de la
          paysannerie. Cependant, l’existence du travailleur rural présentait alors une certaine sécurité.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Avec l’introduction des machines tout fut changé. Le prix fut alors déterminé par le produit fait à la
          machine et le salaire du travailleur industriel à domicile tomba d’autant. Mais il était obligé de
          l’accepter ou de chercher un autre travail; ce qu’il ne pouvait faire sans devenir un prolétaire,
          c’est-à-dire sans abandonner sa maisonnette, son jardinet et son bout de champ — qu’il en fût le propriétaire
          ou le fermier. Et il ne s’y résignait que très rarement. C’est ainsi que la culture de leur jardin et de leur
          champ chez les vieux tisserands ruraux fut la cause de la si longue résistance du tissage à main contre
          le métier mécanique, résistance qui, en Allemagne, aujourd’hui encore n’est pas terminée. Cette lutte
          montra pour la première fois, notamment en Angleterre, que la même circonstance, qui jadis avait
          déterminé chez les travailleurs un bien-être relatif — à savoir la possession de leurs moyens de
          production — était devenue pour eux à présent une entrave et une calamité. Dans l’industrie, le métier
          à tisser mécanique évinça leur métier à main ; en agriculture la grande exploitation élimina leur petite
          culture. Mais tandis que dans ces deux secteurs de la production, le travail collectif et l’emploi de
          machines ainsi que de méthodes scientifiques devenaient la règle, sa maisonnette, son jardinet, son
          bout de champ et son métier à tisser l’enchaînaient à la méthode surannée de la production individuelle
          et du travail à la main. La possession d’une maison et d’un jardin avait à présent bien moins de valeur
          que la pleine liberté de mouvement. Pas un ouvrier d’usine n’aurait changé sa place contre celle du
          tisserand rural condamné à mourir lentement, mais sûrement, de faim.
        </p>
        <p rend="alinea">
          C’est tardivement que l’Allemagne a fait son entrée sur le marché mondial ; notre grande industrie, qui
          date des années 1840-1850, connut un premier essor grâce à la Révolution de 1848 et atteignit son
          plein épanouissement lorsque celles de 1866 et 1870 eurent écarté de sa route tout au moins les pires
          obstacles politiques. Mais elle trouva le marché mondial en grande partie occupé. Les articles de
          grande consommation étaient fournis par l’Angleterre ; ceux de luxe, d’un goût raffiné, par la France.
          L’Allemagne ne pouvait battre les premiers par le prix, ni les seconds par la qualité. Il ne lui restait
          donc provisoirement pas d’autre solution que de s’insinuer sur le marché mondial avec des articles dans
          la ligne de ce qu’avait été jusqu’alors la production allemande, articles que les Anglais considéraient
          comme de la pacotille et les Français comme de la camelote. L’escroquerie pratiquée couramment en
          Allemagne, qui consiste à envoyer d’abord de bons échantillons et ensuite de la mauvaise marchandise,
          se retourna assez durement contre elle-même sur le marché mondial et tomba quelque peu en
          désuétude ; d’autre part, la concurrence résultant de la surproduction, contraignit les Anglais eux-mêmes,
          si sérieux en affaires, à s’engager sur la pente glissante de l’abandon de la qualité et favorisa
          ainsi les Allemands, imbattables dans ce domaine. Et c’est ainsi que nous sommes enfin parvenus à
          posséder une grande industrie et à jouer un rôle sur le marché mondial. Mais notre <emph>grande</emph> industrie
          travaille presque exclusivement pour le marché intérieur (la sidérurgie mise à part qui produit bien
          au-delà des besoins intérieurs), et nos exportations massives se composent d’un nombre incalculable de
          petits articles qui sont livrés en grande partie par l’industrie rurale à domicile et pour lesquels la grande
          industrie fournit tout au plus les produits mi-fabriqués nécessaires.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et c’est ici qu’apparaît en pleine lumière la « faveur » que représente pour le travailleur moderne la
          possession d’une maison et d’un terrain. En aucun pays — peut-être pas même en Irlande, pays
          d’industrie domestique —, on ne paie des salaires aussi honteusement bas que dans l’industrie
          domestique en Allemagne. Ce que la famille retire par son travail de son jardin et de son bout de
          champ, le capitaliste, s’autorisant de la concurrence, le déduit du prix de la force de travail; les
          travailleurs sont contraints d’accepter n’importe quel salaire, car autrement ils ne recevraient
          absolument rien; or, ils ne peuvent vivre du seul produit de leur culture; et, d’autre part, cette culture et
          la terre qu’ils possèdent sont des liens qui les empêchent de chercher une autre occupation. Et voilà
          pourquoi l’Allemagne peut continuer à soutenir la concurrence sur le marché mondial pour toute une
          série de petits articles. <emph>Tout le profit du capital s’extrait d’une retenue sur le salaire normal et l’on peut
          faire cadeau à l’acheteur de toute la plus-value.</emph> C’est là le secret du bon marché étonnant de la plupart
          des articles allemands d’exportation.
        </p>
        <p rend="alinea">
          C’est cette circonstance qui, plus que toute autre, et dans d’autres secteurs industriels également,
          maintient les salaires et le standard de vie des travailleurs allemands à un niveau inférieur à celui
          atteint dans les États de l’Europe occidentale. Le poids terrible de ces salaires, maintenus
          traditionnellement bien au-dessous de la valeur de la force de travail, pèse aussi sur ceux des
          travailleurs des villes et même des grandes villes, les faisant descendre au-dessous de cette valeur; ceci
          d’autant plus que dans les villes également, l’industrie à domicile mal rétribuée a pris la place du vieil
          artisanat et, là aussi, abaisse le niveau général des salaires.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Voilà maintenant qui est clair : ce qui à une étape antérieure de l’histoire était la base d’un bien-être
          relatif pour les travailleurs — l’association de la petite culture et de l’industrie, la propriété d’une
          maison, d’un jardin et d’un champ, le logis assuré —, tout cela devient aujourd’hui, sous le règne de la
          grande industrie, non seulement la pire entrave pour le travailleur, mais aussi le plus grand des
          malheurs pour toute la classe ouvrière et le point de départ d’un abaissement sans précédent des
          salaires au-dessous de leur niveau normal. Ceci non seulement dans quelques branches de l’industrie et
          quelques régions, mais dans le pays tout entier. Rien d’étonnant que la grande et la petite bourgeoisie
          qui vivent et s’enrichissent de ces retenues anormalement importantes pratiquées sur les salaires,
          manifestent un tel enthousiasme pour l’industrie rurale, pour les travailleurs propriétaires de leur
          maison et qu’elles ne voient d’autre remède à toutes les crises rurales que dans l’introduction de
          nouvelles industries domestiques !
        </p>
        <p rend="alinea">
          C’est là un des côtés de la question ; mais il y a le revers de la médaille. L’industrie domestique est
          devenue la large base du commerce extérieur allemand, et par là de toute la grande industrie. Elle est
          ainsi répandue sur des vastes régions de l’Allemagne et s’étend chaque jour davantage. La ruine du
          petit paysan était devenue inévitable à partir du moment où son travail domestique pour son usage
          personnel fut rendu inutile par les produits bon marché de la confection et de la machine et où son
          bétail, donc sa production d’engrais, fut réduit à rien par l’abolition des communautés rurales<note xml:id="pref1887-not9" n="9" place="bottom">
            Il est question ici des « communautés de Marche »,
            ces anciennes associations germaniques pour l’exploitation en commun du sol,
            qui se sont maintenues jusqu’au 19<hi rend="ordinal">e</hi> siècle
            et qui avaient pour fonction essentielle la redistribution périodique
            des terres cultivées entre les membres de la communauté.
            Sur l’origine et l’évolution de ces communautés,
            voir « La Marche », texte de F. Engels publié en annexe à
            <title>L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État</title>,
            Éditions sociales, Paris 1954.
            (Réd.)
          </note>,
          des territoires communaux et du système des assolements ; cette ruine pousse
          irrésistiblement les petits paysans, tombés aux mains des usuriers, vers la forme de l’industrie
          domestique. Comme en Irlande pour la rente du propriétaire foncier, en Allemagne les intérêts de
          l’usurier hypothécaire ne peuvent être payés par le rendement du sol, mais uniquement par le salaire du
          paysan-industriel. Or, avec l’extension de l’industrie domestique, les régions paysannes se trouvent,
          l’une après l’autre, entraînées dans le mouvement industriel présent. C’est cette transformation des
          districts ruraux par l’industrie à domicile qui fait que la révolution industrielle en Allemagne s’étend
          sur un territoire bien plus vaste qu’en Angleterre et en France ; c’est le niveau relativement bas de notre
          industrie qui rend son extension d’autant plus nécessaire. Ceci explique qu’en France, le mouvement
          ouvrier révolutionnaire se soit étendu avec une telle force sur la plus grande partie du pays, au lieu de
          rester exclusivement lié à des centres urbains. Ce qui explique à son tour la progression calme,
          assurée, irrésistible du mouvement. En Allemagne il est clair qu’un soulèvement victorieux dans la
          capitale et les autres grandes villes ne sera possible que si, d’abord, la plupart des petites villes et une
          grande partie des régions rurales sont également mûres pour la révolution. Avec une évolution à peu
          près normale, nous ne nous trouverons jamais dans le cas de remporter des victoires ouvrières comme
          les Parisiens en 1848 et 1871 ; en revanche, et pour la même raison, nous ne subirons pas les défaites
          infligées à la capitale révolutionnaire par la province réactionnaire, comme Paris les connut dans ces
          deux cas. En France, le mouvement est toujours parti de la capitale; en Allemagne, des régions de
          grande industrie, de manufactures et d’industrie domestique ; c’est plus tard seulement que la capitale
          fut conquise. C’est pourquoi il est possible que, dans l’avenir également, l’initiative reste aux Français ;
          mais c’est en Allemagne que sera emportée la décision finale.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Or, voici que l’industrie domestique et la manufacture rurale, qui sont devenues la branche essentielle
          de la production en Allemagne, et qui transforment ainsi de plus en plus la paysannerie allemande, ne
          sont elles-mêmes que l’étape préliminaire d’une révolution ultérieure. Comme Marx l’a déjà indiqué
          (<title>Das Kapital</title>, <ref target="Capital-Ieditions.html#CapIde1883">1883</ref>, S. 484-495)<note xml:id="pref1887-not10" n="10" place="bottom">
            Dans cette préface de 1887, Engels cite le <title>Capital</title> dans sa troisième édition allemande de 1883.
            <title>Le Capital</title>,
            Livre I<hi rend="ordinal">e</hi>,
            p. 433 à 478 (<ref target="Capital-Ieditions.html#CapIfr1983">1983</ref>).
            (Réd.)
          </note>,
          pour elles aussi, à un certain degré de
          l’évolution, sonnera l’heure du déclin, amené par la machine et la fabrique. Et cette heure semble
          proche. Mais la suppression de l’industrie domestique et de la manufacture rurale par la machine et la
          fabrique, cela signifie pour l’Allemagne la suppression de millions de producteurs ruraux,
          l’expropriation de près de la moitié de la petite paysannerie, la transformation non seulement de
          l’industrie domestique en travail à l’usine, mais également de l’agriculture paysanne en grande
          exploitation agricole capitaliste et de la petite propriété foncière en grand domaine : c’est-à-dire, en un
          mot, une révolution industrielle et agraire au profit du capital et de la grande propriété foncière, et au
          détriment des paysans. Si ce devait être le sort de l’Allemagne d’accomplir cette transformation, alors
          que subsistent encore les vieilles conditions sociales, cela marquerait fatalement un tournant. Si,
          d’ici-là, dans aucun autre pays, la classe ouvrière n’en a pris l’initiative, l’Allemagne inévitablement entrera
          en branle et les jeunes fils de paysans, dont est faite notre « glorieuse armée », ne seront pas les
          derniers au combat.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et maintenant, l’utopie bourgeoise et petite-bourgeoise qui veut rendre chaque travailleur propriétaire
          d’une petite maison et ainsi l’enchaîner à son capitaliste par des liens semi-féodaux, cette utopie prend
          un tout autre visage. En réalité, c’est la transformation de tous les petits propriétaires ruraux en
          travailleurs industriels à domicile ; c’est la disparition de l’ancien isolement et par là de la nullité
          politique des petits paysans, entraînés dans le « tourbillon social » ; c’est l’extension de la révolution
          industrielle à la campagne et ainsi, la transformation de la classe la plus stable, la plus conservatrice de
          la population en une pépinière révolutionnaire ; c’est, enfin, comme conclusion, l’expropriation par la
          machine des paysans industriels travaillant à domicile, ce qui les pousse avec force à l’insurrection.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Nous ne chicanerons pas aux philanthropes socialistes-bourgeois la jouissance privée de leur idéal
          aussi longtemps que, dans leur fonction publique de capitalistes, ils continueront à le réaliser ainsi à
          l’envers, pour le plus grand bien de la révolution sociale.
        </p>
        <p>Londres, 10 janvier 1887.</p>
        <p>Friedrich Engels.</p>
      </div>
    </front>

    <body>
      <div xml:id="EnQlpart1">
        <head>
          Première partie :
          Comment Proudhon résout la question du logement
        </head>

        <p rend="alinea">
          Les numéros 10 et suivants du <title>Volksstaat</title> renferment sur la question du logement une série de six
          articles qui méritent l’attention : si l’on excepte quelques divagations littéraires aux environs
          de 1840, depuis longtemps oubliées, ils représentent la première tentative pour transplanter en
          Allemagne l’école de Proudhon. Il y a là une monstrueuse régression par rapport à toute l’évolution du
          socialisme allemand qui, il y a déjà 25 ans, a porté aux conceptions proudhoniennes un coup décisif<note xml:id="EnQlpart1-not1" n="1" place="bottom">
            Dans <ref target="MiserePhilo.html">Marx,
            <title>Misère de la philosophie, etc.</title>,
            Bruxelles et Paris 1847</ref>.
          </note> ;
          aussi vaut-il la peine de riposter sans retard à cette tentative.
        </p>
        <p rend="alinea">
          La crise du logement — à laquelle la presse de nos jours porte une si grande attention —, ne réside pas
          dans le fait universel que la classe ouvrière est mal logée, et vit dans des logis surpeuplés et malsains.
          <emph>Cette</emph> crise du logement-là n’est pas une particularité du moment présent ; elle n’est pas même un de
          ces maux qui soit propre au prolétariat moderne, et le distinguerait de toutes les classes opprimées qui
          l’ont précédé ; bien au contraire, toutes les classes opprimées de tous les temps en ont été à peu près
          également touchées. Pour mettre fin à <emph>cette</emph> crise du logement, il n’y a <emph>qu’un</emph> moyen :
          éliminer purement et simplement l’exploitation et l’oppression de la classe laborieuse par la classe dominante.
          Ce qu’on entend de nos jours par crise du logement, c’est l’aggravation particulière des mauvaises
          conditions d’habitation des travailleurs par suite du brusque afflux de la population vers les grandes
          villes; c’est une énorme augmentation des loyers ; un entassement encore accru de locataires dans
          chaque maison et pour quelques-uns l’impossibilité de trouver même à se loger. Et si <emph>cette</emph> crise du
          logement fait tant parler d’elle, c’est qu’elle n’est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu’elle atteint
          également la petite bourgeoisie.
        </p>
        <p rend="alinea">
          La crise du logement pour les travailleurs et une partie de la petite bourgeoisie dans nos grandes villes
          modernes est un des innombrables maux d’importance <emph>mineure</emph> et secondaire qui résultent de l’actuel
          mode de production capitaliste. Elle n’est nullement une conséquence directe de l’exploitation du
          travailleur, <emph>en tant que tel</emph>, par le capitalisme. Cette exploitation est le mal fondamental que la
          révolution sociale veut abolir en supprimant le mode de production capitaliste. La pierre angulaire de
          cette production capitaliste est constituée par le fait que notre organisation actuelle de la société
          permet aux capitalistes d’acheter à sa valeur la force de travail de l’ouvrier, mais d’en tirer beaucoup
          plus que sa valeur, en faisant travailler l’ouvrier plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour retrouver le
          prix payé pour cette force de travail. La plus-value créée de cette manière est répartie entre tous les
          membres de la classe des capitalistes et des propriétaires fonciers et entre leurs serviteurs appointés,
          depuis le pape et l’empereur jusqu’au veilleur de nuit et au-dessous. Le mode de cette répartition ne
          nous intéresse pas ici ; ce qui est certain, c’est que tous ceux qui ne travaillent pas ne peuvent vivre que
          des miettes de cette plus-value, qui leur parviennent d’une manière ou d’une autre. (Voir Marx :
          <title>Le Capital</title>, où ceci a été développé pour la première fois<note xml:id="EnQlpart1-not2" n="2" place="bottom">
            Au <ref target="Capital-Ichap5.html">chapitre 5 du Livre I</ref>.
          </note>.)
        </p>
        <p xml:id="EnQlpart1-escroc" rend="alinea">
          La répartition parmi les classes oisives de la plus-value produite par la classe ouvrière et qui lui est
          retirée sans rétribution, s’effectue au milieu de querelles fort édifiantes et de duperies réciproques ;
          dans la mesure où cette répartition se fait par voie d’achat et de vente, l’un de ses principaux ressorts
          est l’escroquerie de l’acheteur par le vendeur, escroquerie qui est devenue à présent une nécessité vitale
          absolue pour le vendeur dans le commerce de détail, notamment dans les grandes villes. Mais si le
          travailleur est trompé par son épicier ou son boulanger sur le prix ou la qualité de la marchandise, ce
          n’est pas en sa qualité spécifique de travailleur. Au contraire, dès qu’une certaine quantité moyenne
          d’escroquerie devient la règle sociale en un lieu quelconque, elle doit forcément à la longue trouver sa
          compensation dans une augmentation correspondante des salaires. Le travailleur se présente devant
          l’épicier comme un acheteur, c’est-à-dire comme quelqu’un possédant de l’argent ou du crédit, donc
          nullement comme un travailleur, c’est-à-dire comme quelqu’un vendant sa force de travail.
          L’escroquerie peut certes le toucher, comme d’ailleurs toute la classe moins fortunée, plus durement
          que les classes sociales plus aisées : elle n’est point un mal qui soit propre à sa classe.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Il en est exactement de même pour la crise du logement. L’extension des grandes villes modernes
          confère au terrain, dans certains quartiers, surtout dans ceux situés au centre, une valeur artificielle,
          croissant parfois dans d’énormes proportions ; les constructions qui y sont édifiées, au lieu de
          rehausser cette valeur, l’abaissent plutôt, parce qu’elles ne répondent plus aux conditions nouvelles ; on
          les démolit donc et on les remplace par d’autres. Ceci a lieu surtout pour les logements ouvriers qui
          sont situés au centre et dont le loyer, même dans les maisons surpeuplées, ne peut jamais, ou du moins
          qu’avec une extrême lenteur, dépasser un certain maximum. On les démolit et à leur place on construit
          des boutiques, de grands magasins, des bâtiments publics. À Paris, le bonapartisme avec son baron
          Haussmann a exploité au suprême degré cette tendance pour le plus grand profit de la spéculation et de
          l’enrichissement privé ; mais l’esprit d’Haussmann a soufflé aussi à Londres, Manchester, Liverpool, et
          il semble se sentir chez lui également à Berlin et Vienne. Il en résulte que les travailleurs sont refoulés
          du centre des villes vers la périphérie, que les logements ouvriers, et d’une façon générale les petits
          appartements deviennent rares et chers et que souvent même ils sont introuvables ; car dans ces
          conditions, l’industrie du bâtiment, pour qui les appartements à loyer élevé offrent à la spéculation un
          champ beaucoup plus vaste, ne construira jamais qu’exceptionnellement des logements ouvriers.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Cette crise de la location touche par conséquent le travailleur certainement plus durement que toute
          autre classe plus aisée ; mais pas plus que l’escroquerie de l’épicier, elle ne constitue un mal pesant
          exclusivement sur la classe ouvrière, et, dans la mesure où elle la concerne, elle ne peut manquer de
          trouver également une certaine compensation économique, lorsqu’elle a atteint un certain degré et une
          certaine durée.
        </p>
        <p xml:id="EnQlpart1-citpart3" rend="alinea">
          Ce sont ces maux-là, communs à la classe ouvrière et à d’autres classes, par exemple à la petite
          bourgeoisie, auxquels s’intéresse de préférence le socialisme petit-bourgeois, dont fait partie Proudhon
          lui aussi. Et ce n’est ainsi nullement un hasard, si notre disciple allemand de Proudhon<note xml:id="EnQlpart1-not3" n="3" place="bottom">
            Arthur Mülberger (1847-1907) :
            médecin allemand, adepte de Proudhon
            — voir la Préface de 1887. (Réd.)
          </note>
          s’empare avant tout de la question du logement qui, nous l’avons vu, n’intéresse pas du tout la seule classe
          ouvrière à l’exclusion de toutes les autres, et s’il déclare au contraire que c’est une question qui la
          concerne véritablement et exclusivement.
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Ce que le <term>salarié</term> est au <term>capitaliste</term>,
              le <term>locataire</term> l’est à l’égard du <term>propriétaire</term>.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Ceci est complètement faux.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Dans la question du logement nous avons, en face l’une de l’autre, deux parties : le locataire et le
          logeur ou propriétaire. Le premier veut acheter au second l’usage temporaire d’un logement ; il a de
          l’argent ou du crédit — même s’il doit acheter ce crédit au propriétaire lui-même à un prix usuraire par
          un supplément au loyer. Il s’agit là d’une simple vente de marchandise, non d’une affaire entre
          prolétaire et bourgeois, entre ouvrier et capitaliste ; le locataire — même s’il est ouvrier — se présente
          comme <emph>un homme qui a de l’argent</emph> ; il faut qu’il ait déjà vendu la marchandise qu’il possède en propre,
          sa force de travail, avant de se présenter, avec le prix qu’il en a retiré, comme acquéreur de la
          jouissance d’un appartement — ou bien il doit pouvoir garantir la future vente de cette force de travail.
          Tout ce qui caractérise la vente de la force de travail au capitaliste manque ici totalement. Les
          capitalistes font reproduire en premier lieu sa valeur à la force de travail qu’ils ont achetée ; puis une
          plus-value qui reste provisoirement entre leurs mains, en attendant qu’elle soit répartie entre les
          membres de la classe capitaliste. Il y a donc ici production d’une valeur excédentaire ; la somme totale
          de la valeur existante se trouve augmentée. Il en va tout autrement dans une location de logement.
          Quels que soient les avantages exorbitants que le propriétaire tire du locataire, il n’y a jamais ici que le
          transfert d’une valeur déjà <emph>existante</emph>, <emph>produite</emph> auparavant ; la somme totale des valeurs possédées
          <emph>ensemble</emph> par le locataire et le logeur reste la même après comme avant. L’ouvrier, que son travail lui
          soit payé par le capitaliste à sa valeur, au-dessous, ou au-dessus, est toujours escroqué d’une partie du
          produit de son travail ; le locataire, seulement dans le cas où il doit payer le logement au-dessus de sa
          valeur. C’est donc déformer complètement les rapports entre locataires et logeurs que vouloir les
          identifier à ceux qui existent entre travailleurs et capitalistes. Bien au contraire, nous avons affaire ici à
          une transaction commerciale du type courant, entre deux citoyens, et elle s’effectue suivant les lois
          économiques qui règlent la vente des marchandises en général et, en particulier, celle de cette
          marchandise qu’est la propriété foncière. Les frais de construction et d’entretien de la maison, ou de la
          partie de cette maison qui est en question, entrent d’abord en ligne de compte ; la valeur du terrain,
          déterminée par l’emplacement plus ou moins favorable de l’immeuble, vient ensuite ; le rapport entre
          l’offre et la demande, tel qu’il existe au moment envisagé, décide en dernier ressort. Voici comment,
          dans le cerveau de notre proudhonien, s’exprime ce très simple rapport économique :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p xml:id="EnQlpart1-jureternel" rend="alinea">
              La maison une fois bâtie représente un <term>titre juridique éternel</term>
              sur une fraction déterminée du travail social,
              même si la valeur réelle de la maison a,
              depuis longtemps déjà et d’une façon plus que suffisante,
              été payée au propriétaire sous forme de loyers.
              C’est ainsi qu’une maison construite, il y a mettons cinquante ans,
              a couvert pendant cette période par ses loyers,
              deux, trois, cinq, dix fois, etc., le coût initial.
            </p>
          </quote>
          <bibl/>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Tout Proudhon est là-dedans. Premièrement on oublie que les loyers doivent couvrir non seulement les
          frais de la construction, mais aussi les réparations et la perte de revenus résultant de mauvaises dettes,
          de loyers non payés comme de locaux restés éventuellement vacants, et enfin l’amortissement du
          capital investi dans la construction d’un immeuble qui n’est pas éternel, et qui avec le temps devient
          inhabitable et sans valeur. On oublie deuxièmement que les loyers doivent couvrir également
          l’augmentation de la valeur du terrain sur lequel s’élève la maison et qu’ainsi une partie de ces loyers
          représente la rente foncière. Notre proudhonien déclare, il est vrai aussitôt, que cette augmentation de
          valeur, puisqu’elle est obtenue sans intervention du propriétaire foncier, appartient en droit, non à lui,
          mais à la société ; seulement il lui échappe qu’en réalité il réclame ainsi l’abolition de la propriété
          foncière : un sujet que nous n’aborderons pas, car cela nous entraînerait trop loin. Il ne voit pas enfin
          que, dans toute cette affaire, il ne s’agit nullement d’acheter au propriétaire son immeuble, mais
          uniquement la jouissance de celui-ci et pour une période déterminée. Proudhon, qui ne s’est jamais
          soucié des conditions réelles, concrètes, dans lesquelles se produit un phénomène économique
          quelconque, ne peut naturellement pas davantage s’expliquer comment le coût initial d’un immeuble se
          trouve, le cas échéant, couvert dix fois en cinquante ans sous forme de loyers. Au lieu d’examiner cette
          question nullement compliquée sous l’angle économique et de déterminer si elle est en contradiction
          avec les lois économiques et en quoi, il s’en tire en sautant hardiment de l’économie à la jurisprudence :
          « la maison une fois bâtie représente un <term>titre juridique éternel</term> » à un paiement annuel déterminé.
          Proudhon ne dit mot de la façon dont ça se passe, de <emph>comment</emph> l’immeuble <emph>devient</emph> un titre juridique.
          Et cependant c’est là justement le point qu’il aurait dû éclaircir. S’il l’avait examiné, il aurait trouvé que
          tous les titres juridiques du monde, si éternels soient-ils, ne peuvent conférer à un immeuble le pouvoir
          de recevoir en cinquante ans, sous forme de loyers, dix fois son coût initial, mais que seules des conditions
          économiques (qui peuvent, il est vrai, être reconnues socialement sous la forme de titres juridiques)
          sont susceptibles d’obtenir ce résultat. Et ainsi il se retrouverait aussi avancé qu’au départ.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Toute la doctrine proudhonienne repose sur cette façon de s’évader hors de la réalité économique pour
          se réfugier dans la phraséologie juridique. Chaque fois que l’enchaînement économique échappe à
          notre brave Proudhon — et c’est ce qui se produit dans toutes les questions importantes —, il se
          réfugie dans le domaine du droit et en appelle à la <term>justice éternelle</term>.
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Proudhon forge d’abord son idéal d’équité et de « justice éternelle »
              à partir des rapports juridiques correspondant à la production marchande,
              ce qui, soit dit en passant, fournit aussi à tous les boutiquiers la preuve
              oh ! combien consolante que la production marchande est une forme aussi
              éternelle que la justice. Après quoi il veut remodeler à l’envers la production
              marchande réelle et le droit réel qui lui correspond conformément à cet idéal.
              Que penserait-on d’un chimiste qui, au lieu d’étudier les lois réelles
              des réactions de la matière et de résoudre sur cette base des problèmes
              déterminés, voudrait transformer ces réactions d’après le modèle des « idées
              éternelles » de la « naturalité » et de l’ « affinité » ? En sait-on plus sur
              l’ « usu­re » quand on a dit qu’elle contredit la « justice éternelle », l’ « équité
              éter­nelle », et la « mutualité éternelle » et d’autres « vérités éternelles »
              que n’en savaient les Pères de l’Église quand ils disaient qu’elle contredisait
              la « grâce éternelle », la « foi éternelle » et la « volonté éternelle de Dieu » ?
            </p>
          </quote>
          <bibl>
            Karl Marx,
            <title>Das Kapital</title>, 1867, p. 45, note 33<note xml:id="EnQlpart1-not4" n="4" place="bottom">
              Dans la préface de 1887, Engels se réfère à la troisième édition allemande de 1883.
              Mais quand Engels écrit ceci en 1872, il n’a pas encore sous la main la deuxième édition allemande de 1872-1873.
              Le numéro de page donné ici est celui de la première édition, celle de 1867.
              En français, <title>Le Capital</title>,
              Livre I<hi rend="ordinal">er</hi>, chapitre 2, p. 96, note 38 (1983). (Réd.)
            </note>.
          </bibl>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Notre proudhonien ne s’en tire pas mieux que son maître.
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Le contrat de location est une des milles transactions qui, dans la vie de la société moderne,
              sont aussi indispensables que la circulation du sang dans le corps de l’animal.
              Il serait naturellement dans l’intérêt de cette société qu’une <term>idée de droit</term> pénétrât toutes ces transactions,
              c’est-à-dire qu’elles fussent toujours menées selon les rigoureuses exigences de la justice.
              En un mot, la vie économique de la société doit, comme le dit Proudhon, s’élever à la hauteur d’une <term>justice économique</term>.
              En réalité, on sait que c’est tout le contraire qui a lieu.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Pourrait-on croire que, cinq ans après que Marx a stigmatisé Proudhon en termes si lapidaires et
          précisément sur ce point capital, il serait encore possible de faire imprimer en allemand un tel
          galimatias ? Que signifie-t-il donc ? Uniquement que les effets concrets des lois économiques qui
          régissent la société d’aujourd’hui opposent un violent démenti au sentiment de la justice de notre auteur
          et que celui-ci nourrit le pieux désir que les choses puissent s’arranger de telle façon qu’il soit remédié
          à cette contradiction. — Eh oui, si les crapauds avaient une queue, ils ne seraient plus des crapauds ! Et le
          mode de production capitaliste n’est-il pas, après tout, « pénétré d’une idée de droit », celle de son
          propre droit à exploiter les travailleurs ? Et quand l’auteur nous dit que telle n’est pas son « idée du
          droit », en sommes-nous plus avancés ?
        </p>
        <p rend="alinea">
          Mais revenons à la question du logement. Notre proudhonien laisse maintenant libre cours à son « idée
          de droit » et nous régale de ce touchant discours :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Nous affirmons sans réserve qu’il n’y a pas, pour toute la civilisation de notre siècle tant vanté, plus
              terrible dérision que le fait que, dans les grandes villes, 90 % de la population, et même plus, n’ont pas
              un lieu qu’ils puissent considérer comme leur appartenant. Le véritable centre de vie morale et familiale,
              la maison et le foyer, est emporté par le tourbillon social… Sous ce rapport, nous sommes bien au-dessous
              des sauvages. Le troglodyte a sa caverne, l’Australien sa cabane de torchis, l’Indien son propre foyer,
              le prolétaire moderne n’a pas, en fait, d’endroit où reposer sa tête.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Etc.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Dans cette jérémiade nous avons tout l’aspect réactionnaire du proudhonisme. Pour créer la classe
          révolutionnaire moderne du prolétariat, il était indispensable que fût tranché le cordon ombilical qui
          rattachait au sol le travailleur du passé. Le tisserand qui possédait à côté de son métier sa maisonnette,
          son jardinet et son bout de champ, était, avec toute sa misère et malgré l’oppression politique, un
          homme tranquille et heureux, qui vivait « en toute piété et honnêteté », tirait son chapeau devant les
          riches, les curés et les fonctionnaires de l’État, et était au fond de lui-même 100 % un esclave. C’est la
          grande industrie moderne qui a fait du travailleur rivé au sol un prolétaire ne possédant absolument
          rien, libéré de toutes les chaînes traditionnelles, <emph>libre comme l’air</emph> ; c’est précisément cette révolution
          économique qui a créé les conditions qui seules permettent d’abolir l’exploitation de la classe ouvrière
          sous sa forme ultime, la production capitaliste. Et voici que notre proudhonien s’en vient, comme s’il
          s’agissait d’une grande régression, pleurant et gémissant sur l’expulsion des travailleurs de leur foyer,
          alors qu’elle fut justement la toute première condition de leur émancipation morale.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Il y a 27 ans, j’ai justement décrit dans <title>Situation de la classe laborieuse en Angleterre</title>, de quelle
          manière dans ses grandes lignes s’est opérée au 18<hi rend="ordinal">e</hi> siècle en Angleterre cette expulsion des
          travailleurs hors de leur foyer. J’exposai également dans toute leur gravité les infamies dont se
          rendirent alors coupables les propriétaires terriens et les fabricants, ainsi que les désavantages que
          cette expulsion ne manqua pas d’avoir tout d’abord, tant moralement que matériellement, pour les
          travailleurs ainsi touchés. Mais pouvait-il me venir à l’esprit de voir dans cette évolution historique,
          absolument nécessaire étant données les circonstances, un processus régressif, ramenant « au-dessous
          des sauvages » ? Non, bien sûr. Le prolétaire anglais de 1872 se trouve à un niveau infiniment
          supérieur à celui du tisserand rural de 1772 ayant « feu et lieu ».
          Et le troglodyte avec sa caverne, l’Australien avec sa cabane de torchis, l’Indien avec son propre foyer,
          feront-ils jamais une insurrection de Juin<note xml:id="EnQlpart1-not5" n="5" place="bottom">
            L’insurrection des ouvriers parisiens du 22 au 26 juin 1848.
          </note>
          et une Commune de Paris ?
        </p>
        <p rend="alinea">
          Que la situation des travailleurs, depuis l’introduction de la production capitaliste sur une grande
          échelle, ait dans l’ensemble empiré matériellement, il n’y a que le bourgeois qui en doute. Mais
          devons-nous pour cela regarder nostalgiquement en arrière, vers les marmites d’Égypte (elles aussi
          bien maigres)<note xml:id="EnQlpart1-not6" n="6" place="bottom">
            Dans la Bible, l’Exode raconte la fuite d’Égypte des Hébreux. La faim les fait hésiter entre la liberté
            et le regret les marmites d’Égypte (Exode, chapitre 16, alinéa 3).
          </note>,
          vers la petite industrie rurale qui n’a formé que des esprits serviles, ou bien vers les
          « sauvages » ? Tout au contraire. Seul le prolétariat créé par la grande industrie moderne, libéré de
          toutes les chaînes du passé, y compris de celles qui l’attachaient au sol, et concentré dans les grandes
          villes, est en état d’accomplir la grande transformation sociale qui mettra fin à toute exploitation et
          domination de classe. Les anciens tisserands ruraux, avec leur maison et leur foyer, n’en auraient
          jamais été capables, ils n’auraient jamais conçu une telle idée et auraient encore moins trouvé la
          volonté de la réaliser.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Proudhon, au contraire, considère que toute la révolution industrielle de ces cent dernières années, la
          vapeur, la grande fabrication qui remplace le travail manuel par des machines et multiplie par mille la
          force productrice du travail, est un événement extrêmement fâcheux qui, à dire vrai, n’aurait pas dû se
          produire. Le petit bourgeois qu’est Proudhon réclame un monde dans lequel chacun fabrique, d’une
          façon originale et indépendante, un produit qui peut être aussitôt livré à la consommation et échangé
          sur le marché ; il suffit ensuite que chacun récupère dans un autre produit la pleine valeur de son
          travail pour que l’exigence de la « justice éternelle » soit satisfaite et qu’ait été créé le meilleur des
          mondes. Mais avant d’éclore, ce meilleur des mondes de Proudhon a déjà été écrasé sous les pas du
          développement industriel en plein progrès, qui, depuis longtemps, a supprimé le travail individuel dans
          toutes les principales branches de l’industrie et le supprime chaque jour un peu plus, dans les branches
          secondaires comme dans celles qui ont le moins d’importance ; il est remplacé par le travail social,
          secondé par des machines et par des forces naturelles domestiquées, dont les produits finis, que l’on
          peut échanger ou consommer aussitôt, sont l’œuvre, commune des nombreux individus entre les mains
          desquels ils ont dû passer. Et c’est précisément grâce à cette révolution industrielle que la force
          productive du travail humain a atteint un tel degré que la possibilité se trouve donnée — pour la
          première fois depuis qu’il y a des hommes — de produire, par une répartition rationnelle du travail
          entre tous, non seulement assez pour assurer abondamment la consommation de tous les membres de
          la société et pour constituer un important fonds de réserve, mais aussi pour laisser à chaque individu
          suffisamment de loisirs : alors tout ce qui dans l’héritage culturel transmis historiquement est
          véritablement digne d’être conservé — science, art, urbanité, etc. —, non seulement le sera, mais au
          lieu d’être le monopole de la classe dominante il deviendra le bien commun de toute la société et il
          continuera à s’enrichir. Et c’est là le tournant décisif. Dès que la force productive du travail humain a
          atteint ce niveau, il ne subsiste plus aucun prétexte pour le maintien d’une classé dominante. Le
          suprême argument pour défendre les différences de classes n’était-il pas toujours qu’il fallait qu’une
          classe existât qui, n’ayant pas à s’exténuer en produisant son entretien quotidien, aurait les loisirs
          nécessaires pour se charger du travail intellectuel dans la société ? À cette fable, grandement justifiée
          par l’histoire jusqu’à ce jour, la révolution industrielle des cent dernières années a, une fois pour toutes,
          retiré tout fondement. Le maintien d’une classe dominante se révèle chaque jour davantage un obstacle
          au développement des forces productives industrielles, ainsi qu’à celui de la science, de l’art et en
          particulier des formes affinées de la vie sociale. Il n’y a jamais eu d’hommes plus grossiers que nos
          modernes bourgeois.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Tout ceci est indifférent à l’ami Proudhon. Ce qu’il veut, c’est la « justice éternelle » et rien de plus. En
          échange de son produit, chacun doit recevoir le montant total, la valeur totale de son travail. Mais
          quand il s’agit d’un produit de l’industrie moderne le calcul en est compliqué : elle rejette en effet dans
          l’ombre la part prise par l’individu au produit total, alors que dans le vieux travail artisanal cette
          participation apparaissait d’elle-même dans le produit fabriqué. En outre, l’industrie moderne évince de
          plus en plus le troc, sur lequel Proudhon a édifié tout son système, cet échange direct entre deux
          producteurs, dont chacun prend le produit de l’autre pour le consommer. C’est pourquoi tout le
          proudhonisme est traversé par une tendance réactionnaire, une aversion contre la révolution
          industrielle et l’envie plus ou moins ouvertement exprimée d’envoyer au diable toute l’industrie
          moderne, les machines à vapeur, les métiers à filer et autres inventions chimériques, pour retrouver le
          vieux travail artisanal et ses solides qualités. Peu importe alors que nous perdions les 999 millièmes de
          la force de production, que l’humanité tout entière soit condamnée au pire esclavage, qu’une existence
          famélique soit de règle — l’essentiel n’est-il pas d’arriver à organiser l’échange de telle façon que
          chacun reçoive « le montant total de son travail » et que soit appliquée « la justice éternelle » ?
          <foreign xml:lang="la">Fiat justifia, pereat mundus !</foreign> :
          « Que demeure la justice, dût le monde entier en périr ! »
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et le monde périrait, si la contre-révolution de Proudhon était par hasard réalisable.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Par ailleurs il va de soi que, même dans la production sociale régie par la grande industrie, chacun peut
          être assuré de recevoir le « montant total de son travail » dans la mesure où cette phraséologie a un
          sens. Et elle ne peut en avoir un que si on lui donne une signification plus large, suivant laquelle ce
          n’est pas le travailleur pris individuellement qui devient le propriétaire du « montant total de son
          travail », mais bien la société tout entière, composée uniquement de travailleurs ; c’est elle qui possède
          le produit total de leur travail : une partie en est distribuée par elle entre ses membres pour la
          consommation, une autre employée pour le remplacement et l’accroissement de ses moyens de
          production, une autre enfin mise de côté comme fonds de réserve de production et de consommation.
        </p>

        <p rend="centralign plusgrand">
                                  ⁂
        </p>

        <p rend="alinea">
          D’après ce qui précède il est facile de prévoir de quelle manière
          notre proudhonien va résoudre la grande question du logement.
          Nous avons, d’une part, la revendication pour chaque travailleur d’un logement qui lui appartienne en propre,
          afin de ne pas rester plus longtemps « <emph>plus bas que les sauvages</emph> ».
          D’autre part, nous avons l’affirmation que le fait, réel en effet,
          que le prix de revient initial d’une maison arrive à être payé deux, trois, cinq ou dix fois sous forme de loyers
          repose sur un <term>titre juridique</term> et que ce titre se trouve en contradiction avec la « <term>justice éternelle</term> ».
          La solution est simple : nous abolissons le titre juridique et déclarons, en vertu de la justice éternelle,
          que les loyers payés sont des acomptes sur le prix même du logement.
          Quand on a disposé ses prémisses de telle façon qu’elles renferment déjà la conclusion,
          il n’est pas nécessaire de posséder plus d’habileté que n’en a tout charlatan
          pour tirer de son sac le résultat préparé à l’avance et se glorifier de la logique imperturbable dont il est le produit.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et c’est ce qui se passe ici.
          On proclame que l’abolition des loyers est une nécessité
          et l’on exige que chaque locataire se transforme en propriétaire de son logement.
          Comment s’y prendra-t-on ? D’une façon très simple :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Le logement en location sera racheté…
              L’ancien propriétaire se verra rembourser au centime près la valeur de sa maison.
              Au lieu que, comme c’était le cas jusqu’ici,
              le loyer payé représente le tribut que le locataire paie au droit éternel du capital,
              à partir du jour où est proclamé le rachat du logement en location,
              la somme payée par le locataire et minutieusement comptabilisée
              sera l’annuité du prix du logement passé en sa possession…
              Ainsi la société… se transformera par ce moyen en un communauté de propriétaires libres et indépendants.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Notre proudhonien considère comme un crime contre la justice éternelle que le propriétaire de la maison
          puisse sans travailler extraire rente foncière et intérêt du capital investi dans son immeuble.
          Il décrète que ça doit cesser ; que le capital investi dans des immeubles ne doit pas rapporter d’intérêt, et pas
          davantage de rente foncière dans la mesure où il représente du terrain acquis. Mais nous avons vu que
          par là le mode de production capitaliste, base de la société actuelle, n’est nullement touché. Le pivot
          autour duquel s’organise l’exploitation du travailleur, c’est la vente de sa force de travail au capitaliste
          et l’utilisation que celui-ci en fait, en obligeant le travailleur à produire beaucoup plus que ne le
          comporte la valeur payée pour sa force de travail. C’est cette transaction entre le capitaliste et le
          travailleur qui produit la plus-value, qui ensuite, sous forme de rente foncière, de profit commercial,
          d’intérêt du capital, d’impôts, etc., est répartie entre les différentes variétés de capitalistes et leurs
          serviteurs. Et voici maintenant notre proudhonien qui s’imagine qu’on aura fait un pas en avant si l’on
          interdit de tirer un profit ou des intérêts à <emph>une seule sous-variété</emph> de capitalistes, en l’occurrence
          à ceux qui n’achètent pas directement de force de travail et qui par conséquent ne font produire aucune plus-value.
          La masse de travail non payée, enlevée à la classe ouvrière, resterait exactement la même si
          demain l’on retirait aux propriétaires d’immeubles la possibilité de se faire payer une rente foncière et
          un intérêt ; ce qui n’empêche pas notre proudhonien de déclarer :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              L’abolition du loyer est une des entreprises <emph>les plus fécondes et les plus grandioses</emph>
              qu’ait enfantées l’idée révolutionnaire et elle doit devenir une <emph>exigence capitale</emph> de la démocratie sociale.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          C’est là tout à fait le genre de démagogie chère au maître Proudhon, chez qui le caquetage est toujours
          en proportion inverse de la taille des œufs pondus.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et maintenant imaginez un peu dans quelle belle situation se trouveraient les travailleurs,
          les bourgeois petits ou grands, s’ils étaient contraints de devenir, par paiements annuels,
          le propriétaire partiel, puis total, de leur logement. Dans les régions industrielles de l’Angleterre
          où se rencontrent une grande industrie mais de petites maisons ouvrières et où chaque travailleur marié
          habite une maisonnette particulière, cela pourrait encore avoir un sens.
          Mais à Paris, comme dans la plupart des grandes villes du continent, la petite industrie
          s’accompagne de grandes maisons, dans lesquelles dix, vingt, trente familles vivent ensemble.
          Au jour du décret libérateur proclamant le rachat des logements en location, Pierre, pour le prendre en exemple,
          travaille à Berlin dans une fabrique de machines. Au bout d’un an, il est propriétaire,
          mettons du quinzième de son logis, se composant d’une chambre au cinquième étage, quelque part
          à la Porte de Hambourg. Il perd son travail et se retrouve peu après Cour du Pot à Hanovre,
          dans un logis analogue, au  troisième étage, avec vue splendide en arrière sur la cour ;
          cinq mois plus tard il a acquis 1/36<hi rend="ordinal">e</hi> de propriété,
          lorsqu’une grève le chasse jusqu’à Munich ; en y séjournant onze mois il lui faut endosser
          exactement 11/180<hi rend="ordinal">e</hi> du droit de propriété sur un logis passablement obscur,
          à ras du sol, derrière la rue Haute-des-Pâtures.
          D’autres déplacements, comme il s’en produit si souvent de nos jours chez les travailleurs,
          le chargent ensuite des 7/360<hi rend="ordinal">e</hi> d’un logis non moins recommandable que les précédents
          à Saint-Gall, des 23/180<hi rend="ordinal">e</hi> d’un autre à Leeds et des 347/56223<hi rend="ordinal">e</hi>,
          calculs faits très exactement pour que la « justice éternelle » n’ait pas à se plaindre,
          d’un troisième à Seraing. Et maintenant, qu’a notre Pierre de toutes ces parts de logement ?
          Qui lui en donnera le véritable équivalent ? Où dénichera-t-il le ou les propriétaires
          pour les autres parts des logements qu’il a précédemment occupés ?
          Et d’abord, quelles sont les conditions de propriété dans n’importe quelle grande maison,
          dont les étages renferment, disons, vingt logements et qui,
          une fois écoulé le délai nécessaire au rachat et abolie la location de logement,
          appartient à quelque trois cent propriétaires partiels, dispersés aux quatre coins de la terre ?
          Notre proudhonien répondra que, d’ici là, aura été mise sur pied la Banque d’échange de Proudhon<note xml:id="EnQlpart1-not7" n="7" place="bottom">
            Déjà dans le but de faciliter l’accès à la propriété, Proudhon avait fondé à Paris en janvier 1849
            une banque d’échange sous le nom de Banque du peuple. La souscription ne réunit pas les capitaux
            espérés (et légalement exigés) et le projet capote en avril.
          </note>,
          qui paiera en tout temps et à chacun, le montant intégral des produits de son travail et par conséquent également
          la valeur intégrale de sa part de logement. Mais cette banque d’échange de Proudhon, premièrement,
          ne nous intéresse pas ici, attendu qu’elle n’est nulle part mentionnée dans les articles sur la question du
          logement ; deuxièmement, elle repose sur l’étrange erreur d’après laquelle celui qui veut vendre une
          marchandise ne peut manquer de trouver un acquéreur pour sa pleine valeur ; troisièmement, avant
          d’être inventée par Proudhon cette banque a déjà fait plus d’une fois faillite en Angleterre sous le nom
          de Labour Exchange Bazaar<note xml:id="EnQlpart1-not8" n="8" place="bottom">
            Labour Exchange Bazaar : Magasin d’échange.
            Engels a en vue ici la tentative faite par Robert Owen en 1842 en créant des magasins ouvriers :
            les produits s’y échangeaient contre du papier monnaie dont l’unité représentait une heure de travail (Réd.)
          </note>.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Toute cette idée que le travailleur devrait <emph>acheter</emph> son logement repose, elle aussi,
          sur cette notion fondamentale et réactionnaire que nous avons déjà soulignée chez Proudhon
          et suivant laquelle la situation créée par la grande industrie moderne est un phénomène malsain ;
          il faut donc amener la société, en employant la violence
          — c’est-à-dire en s’opposant au courant qui la porte depuis cent ans —,
          à un état dans lequel le vieil et stable travail artisanal sera la règle ;
          ce qui n’est d’ailleurs rien d’autre que la restauration idéalisée de la petite industrie disparue ou en voie de disparition.
          Quand les travailleurs auront été ramenés à cet état de stabilité
          et que le « tourbillon social » aura été heureusement écarté,
          la propriété « d’une maison et d’un foyer » pourra de nouveau leur être utile
          et la théorie du rachat précédemment énoncée paraîtra moins absurde.
          Proudhon n’oublie qu’une chose, c’est que, pour parvenir à ce résultat,
          il devra auparavant retarder de cent ans l’horloge de l’histoire mondiale
          et qu’ainsi il redonnerait aux travailleurs d’aujourd’hui une mentalité d’esclave, bornée, obséquieuse et sournoise,
          comme celle de leurs trisaïeuls.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Dans la mesure où cette solution proudhonienne de la question du logement renferme des éléments rationnels,
          pratiquement utilisables, elle est déjà appliquée de nos jours,
          cette application n’étant point il est vrai « enfantée par l’idée révolutionnaire »,
          mais par la grande bourgeoisie elle-même.
          Écoutons ce que dit à ce propos un excellent journal espagnol <title>La Emancipation</title><note xml:id="EnQlpart1-not9" n="9" place="bottom">
            Hebdomadaire des sections marxistes de la 1<hi rend="ordinal">re</hi> Internationale en Espagne ;
            a paru à Madrid de juin 1871 à 1873. (Réd.)
          </note>
          de Madrid, à la date du 16 mars 1872 :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Il existe encore une autre solution à la question du logement, celle proposée par Proudhon et qui séduit
              à première vue, mais dont un examen plus approfondi révèle la totale impuissance. Proudhon proposait de
              transformer les locataires en acheteurs à tempérament ; de cette façon le loyer payé annuellement serait
              considéré comme un acompte sur la valeur du logement et, au bout d’un certain temps, le locataire en
              deviendrait propriétaire. Cette solution, que Proudhon estimait très révolutionnaire, est de nos jours
              pratiquée dans tous les pays par des sociétés de spéculateurs qui, en élevant le prix de location, se font
              payer deux et trois fois la valeur des immeubles. M. Dollfus et d’autres grands fabricants du nord-est de la
              France ont appliqué ce système, non seulement pour extraire de l’argent, mais aussi avec, en plus, une
              arrière-pensée politique.
            </p>
            <p rend="alinea">
              Les dirigeants les plus intelligents des classes dominantes se sont constamment efforcés d’accroître le
              nombre des petits propriétaires pour se constituer une armée contre le prolétariat. Les révolutions
              bourgeoises du siècle précédent morcelèrent la grande propriété foncière de la noblesse et du clergé en
              petites propriétés parcellaires — comme veulent le faire aujourd’hui les républicains espagnols — et ils
              créèrent ainsi une classe de petits propriétaires terriens qui est devenue depuis l’élément le plus
              réactionnaire de la société et l’obstacle permanent qui s’oppose au mouvement révolutionnaire du
              prolétariat urbain. Napoléon III avait l’intention de créer dans les villes une classe analogue en réduisant
              le montant de chacun des bons de la dette publique ; et M. Dollfus et ses collègues, en vendant à leurs
              ouvriers de petits logements payables par annuités, cherchèrent à étouffer chez les travailleurs tout esprit
              révolutionnaire, les enchaînant du même coup avec ce titre de propriété à la fabrique dans laquelle ils
              travaillaient ; ainsi le plan de Proudhon, loin d’apporter un soulagement à la classe ouvrière, se retournait
              directement contre elle.
            </p>
          </quote>
        </cit><note xml:id="EnQlpart1-not10" n="10" place="bottom">
          Sur la manière dont cette solution de la question du logement qui enchaîne les travailleurs à leur propre
          « foyer », s’est spontanément réalisée aux abords immédiats des grandes villes américaines ou de celles en voie de
          développement, voici un passage tiré d’une lettre d’Eleanor Marx-Aveling, une des filles de Marx] qu’elle a
          écrite d’Indianopolis, le 28 novembre 1886 : « À Kansas City, ou plus exactement aux alentours, nous vîmes de
          misérables petites baraques en bois, d’environ trois pièces, bâties sur des terrains incultes. L’emplacement avait
          coûté 600 dollars et était juste assez grand pour porter la baraque ; celle-ci avait coûté 600 autres dollars, ce
          qui fait en tout 4 800 marks pour une misérable petite cabane, à une heure de chemin de la ville, dans un désert
          de boue. » Ainsi pour se loger les travailleurs doivent se charger de lourdes dettes hypothécaires et ils sont plus
          que jamais les esclaves de leur patron ; ils sont liés à leur maison, ils ne peuvent en partir et sont contraints
          d’accepter toutes les conditions de travail qui leur sont proposées. (Note d’Engels pour l’édition de 1887.)
        </note>
        <p rend="alinea">
          Comment donc résoudre la question du logement ? Dans notre société actuelle, comme toute autre
          question sociale : en établissant graduellement un équilibre économique entre l’offre et la demande ;
          cette solution, qui n’empêche pas le problème de se reposer sans cesse, n’en est donc pas une. Quant à
          la manière dont une révolution sociale résoudrait la question, cela dépend non seulement des
          circonstances dans lesquelles elle se produirait, mais aussi de questions beaucoup plus étendues, dont
          l’une des plus essentielles est la suppression de l’opposition entre la ville et la campagne. Comme nous
          n’avons pas à bâtir des systèmes utopiques pour l’organisation de la société future, il serait plus
          qu’oiseux de nous étendre sur ce sujet. Ce qui est certain, c’est qu’il y a dans les grandes villes déjà
          suffisamment d’immeubles à usage d’habitation pour remédier sans délai par leur emploi rationnel à
          toute véritable « <emph>crise</emph> du logement ». Ceci ne peut naturellement se faire que par l’expropriation des
          propriétaires actuels, par l’occupation de leurs immeubles par des travailleurs sans abri ou
          immodérément entassés dans leurs logis ; et dès que le prolétariat aura conquis le pouvoir politique,
          cette mesure exigée par le bien public sera aussi facile à réaliser que le sont aujourd’hui les
          expropriations et réquisitions de logements par l’État actuel.
        </p>

        <p rend="centralign plusgrand">
                                  ⁂
        </p>

        <p rend="alinea">
          Notre proudhonien cependant ne peut se contenter de la contribution qu’il a apportée jusqu’ici à la
          question du logement. Il la fait passer de la plate réalité dans les hautes sphères du socialisme, afin que
          là aussi elle se manifeste comme une « fraction essentielle de la question sociale ».
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Nous supposons donc qu’on prend le taureau par les cornes et qu’on s’attaque résolument
              à la question de la productivité du capital, comme cela se produira inévitablement tôt ou tard,
              par exemple en promulguant une loi de transition qui <emph>fixera l’intérêt de tous les capitaux à 1 %</emph>,
              avec tendance, notons-le bien, à le rapprocher toujours plus de zéro, jusqu’à ce que finalement
              on ne paie plus que <emph>le travail nécessaire au remplacement du capital</emph>.
              Comme tous les autres produits, la maison et le logement seront compris dans le cadre de cette loi…
              Le propriétaire lui-même sera le premier à tendre la main pour conclure le marché,
              puisqu’autrement, sa maison serait inutilisée et le capital qui y est investi resterait infructueux.
              Ce paragraphe renferme un des principaux articles de foi du catéchisme proudhonien et fournit un
              exemple frappant de la confusion qui y règne.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          La « productivité du capital » est une monstruosité que Proudhon reprend telle quelle des économistes
          bourgeois. Ceux-ci, il est vrai, affirment bien au début que le travail est la source de toutes les
          richesses et la mesure de la valeur de toutes les marchandises ; mais il leur reste à expliquer comment
          il se fait que le capitaliste qui avance un capital pour une affaire industrielle ou artisanale, retrouve au
          bout du compte non seulement son capital, mais un profit par-dessus le marché. Ils ne peuvent donc
          éviter de s’empêtrer dans toutes sortes de contradictions et d’attribuer au capital, lui aussi, une certaine
          productivité. Rien ne prouve mieux combien Proudhon est profondément prisonnier de la façon de
          penser bourgeoise que d’avoir adopté cette terminologie de la productivité du capital. Dès le début,
          nous avons vu que cette prétendue « productivité du capital » n’est rien d’autre que cette qualité qui lui
          est inhérente (dans les conditions sociales actuelles, sans lesquelles d’ailleurs il ne serait pas ce qu’il
          est) de pouvoir s’approprier le travail non payé de travailleurs salariés.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Cependant Proudhon se distingue des économistes bourgeois en ce qu’il n’approuve pas cette
          « productivité du capital », mais découvre au contraire en elle une violation de la « justice éternelle ».
          C’est elle qui empêche le salarié de toucher le produit intégral de son travail. Il faut donc l’abolir. Et de
          quelle façon ? En abaissant par décret le <term>taux de l’intérêt</term> et en le réduisant finalement à zéro.
          Alors d’après notre proudhonien, le capital cessera d’être productif.
        </p>
        <p rend="alinea">
          L’intérêt du capital-<emph>argent</emph> prêté n’est qu’une partie du profit ; celui-ci, qu’il soit tiré du capital industriel
          ou du capital commercial, n’est qu’une partie de la plus-value enlevée à la classe ouvrière sous forme
          de travail non payé par la classe capitaliste. Les lois économiques qui règlent le taux de l’intérêt sont
          aussi indépendantes de celles qui fixent le taux de la plus-value que, d’une manière générale, peuvent
          l’être entre elles les lois d’une seule et même forme sociale. En ce qui concerne la répartition de cette
          plus-value entre les capitalistes pris individuellement, il est clair que pour les industriels et les
          commerçants, qui ont dans leurs affaires beaucoup de capitaux avancés par d’autres capitalistes, le taux
          du profit doit s’élever dans les mêmes proportions — toutes circonstances restant égales — où baisse
          le taux de l’intérêt. L’abaissement et finalement l’abolition du taux de l’intérêt ne « s’attaquerait » donc
          pas « résolument » à la prétendue « productivité du capital », mais réglerait seulement d’une façon
          différente la répartition entre les différents capitalistes, de la plus-value, extorquée à la classe ouvrière,
          et ce n’est pas au travailleur qu’un avantage serait assuré au détriment du capitalisme industriel, mais à
          ce dernier au détriment du rentier.
        </p>
        <p rend="alinea">
          De son point de vue juridique, Proudhon explique le taux de l’intérêt comme tous les faits
          économiques, non par les conditions de la production sociale, mais par les lois de l’État dans lesquelles
          ces conditions trouvent leur expression générale. De ce point de vue, on ne peut avoir le moindre
          soupçon du lien qui existe entre les lois de l’État et les conditions de production de la société ; ces lois
          de l’État apparaissent donc nécessairement comme des décrets purement arbitraires que l’on peut tout
          aussi bien remplacer à tout moment par d’autres, diamétralement opposés. Ainsi, rien de plus facile
          pour Proudhon que d’émettre un décret — dès qu’il en aura le pouvoir — abaissant le taux de l’intérêt à
          1 %. Et si toutes les autres circonstances sociales restent ce qu’elles étaient, ce décret n’existera que sur
          le papier. En dépit de tous les décrets, le taux de l’intérêt sera fixé comme auparavant suivant les lois
          économiques auxquelles il est soumis aujourd’hui ; tous ceux qui sont susceptibles d’inspirer la
          confiance emprunteront de l’argent à 2, 3, 4 % et plus, suivant les circonstances, tout comme
          auparavant ; la seule différence sera que les rentiers prendront leurs précautions et n’avanceront de
          l’argent qu’à ceux avec lesquels ils n’auront pas à craindre de procès. Par ailleurs ce grand projet de
          retirer au capital sa « productivité » est archivieux, aussi vieux que… les lois sur l’usure, qui n’ont pas
          d’autre but que de limiter le taux de l’intérêt et qui sont maintenant partout abrogées parce que, dans la
          pratique, elles étaient constamment enfreintes ou tournées et que l’État a dû reconnaître son
          impuissance vis-à-vis des lois de la production sociale. Et c’est la réintroduction de ces lois
          moyenâgeuses et inapplicables qui doit « s’attaquer résolument à la productivité du capital » ? On le
          voit, plus on examine le proudhonisme de près et plus il apparaît réactionnaire.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et quand de cette manière le taux de l’intérêt aura été ramené à zéro, donc l’intérêt du capital aboli,
          alors « on ne paiera plus que le travail nécessaire au remplacement du capital ». Cela signifie que la
          suppression du taux de l’intérêt équivaut à la suppression du profit et même de la plus-value. Mais s’il
          était possible de supprimer <emph>réellement</emph> l’intérêt par décret, quelle en serait la conséquence ? La classe
          des <emph>rentiers</emph> n’aurait alors aucun motif de prêter ses capitaux sous forme d’avances et elle serait incitée
          à les investir dans l’industrie pour son propre compte, soit directement, soit en participant à des
          sociétés par actions. La masse de plus-value enlevée à la classe ouvrière par la classe capitaliste
          resterait la même ; seule la répartition en serait modifiée et encore d’une manière insignifiante.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Notre proudhonien ne voit pas en effet que, maintenant déjà, dans l’achat des marchandises, tel qu’il
          est pratiqué dans la société bourgeoise, on ne paie en moyenne que « le travail nécessaire au
          remplacement du capital » (ce qui signifie : à la production d’une marchandise déterminée). Le travail
          est l’étalon de la valeur de toutes les marchandises et il est rigoureusement impossible dans
          la société actuelle — abstraction faite des oscillations du marché — qu’il soit payé en moyenne pour
          les marchandises plus que le travail nécessaire à leur production. Non, non, mon cher proudhonien, ce n’est
          pas là que gît la difficulté ; elle réside dans le fait que « le travail nécessaire au remplacement du
          capital » (pour employer votre confuse terminologie) n’est justement <emph>pas totalement payé</emph>. Quant à
          l’explication de ce fait, vous la trouverez chez Marx (<title>Das Kapital</title>, p. 128-160 (1872)<note xml:id="EnQlpart1-not11" n="11" place="bottom">
            Il me semble qu’ici, Engels cite la deuxième édition allemande où ces pages 128-160 correspondent
            au chapitre 4 (qui constitue la section 2). En français,
            <title>Le Capital</title>, Livre I, chap. 4, p. 165-198 (1983). (Réd.)
          </note>).
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et ce n’est pas tout. La suppression de l’intérêt du <emph>capital</emph> entraîne du même coup celle du <emph>loyer</emph>.
          Car « la maison et le logement sont naturellement compris, comme tous les autres produits, dans le cadre de
          cette loi ». Voilà qui est tout à fait dans l’esprit du vieux commandant qui fait appeler un de ses
          hommes, étudiant sursitaire : « Dites-moi, j’apprends que vous êtes docteur : venez donc de temps en
          temps chez moi ; quand on a une femme et sept enfants, il y a toujours quelque bobo à soigner. »
        </p>
        <p rend="alinea">
          Le sursitaire : « Excusez-moi, mon commandant, mais je suis docteur en philosophie. »
        </p>
        <p rend="alinea">
          Le commandant : « Ça m’est bien égal ; une boîte à pansement est toujours une boîte à pansement. »
        </p>
        <p xml:id="petiterreco" rend="alinea">
          Il en va exactement de même de notre proudhonien : l’intérêt payé comme loyer ou celui du capital
          sont pour lui une seule et même chose : l’intérêt, c’est l’intérêt, et la boîte à pansement, c’est la boîte à
          pansement. — Nous avons vu plus haut que le prix du loyer, vulgairement le loyer, se compose de
          différentes parts :
          1. De la rente foncière ;
          2. de l’intérêt du capital investi dans la construction, y compris le profit de l’entrepreneur ;
          3. de la somme destinée à couvrir les frais de réparations et les assurances ;
          4. des annuités qui amortissent le capital investi, y compris le profit,
          proportionnellement à la détérioration graduelle de la maison.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Et maintenant ce doit être clair, même pour le plus aveugle :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Le propriétaire lui-même sera le premier à tendre la main pour conclure la vente, puisque,
              autrement, sa maison serait inutilisée et le capital qui y est investi resterait infructueux.
            </p>
          </quote>
          <bibl/>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Naturellement. Si on supprime l’intérêt de tout capital avancé, alors aucun propriétaire ne pourra plus
          recevoir un sou de loyer pour sa maison, tout simplement parce que, au lieu de loyer, on peut dire
          aussi « <emph>intérêt</emph> de location » et que celui-ci comprend une part qui est bien réellement l’intérêt d’un
          capital. Une boîte à pansement reste une boîte à pansement. Si, en ce qui concerne l’intérêt ordinaire
          du capital, on n’a pu retirer leur efficacité aux lois sur l’usure qu’en les tournant, elles n’ont jamais
          touché même de très loin le taux du loyer. Il était réservé à Proudhon de s’imaginer que sa nouvelle loi
          sur l’usure fixerait sans plus, non seulement le simple intérêt du capital, mais aussi le prix compliqué
          des loyers et qu’ainsi elle les abolirait progressivement. Pourquoi alors achèterait-on fort cher au
          propriétaire sa maison « simplement inutile » et dans ces conditions comment le propriétaire ne
          paierait-il pas pour se débarrasser de cette « maison simplement inutile », afin de n’avoir plus de frais
          de réparations ? Sur ce sujet, on ne nous apporte aucune clarté.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Après ce tour de force exécuté d’un air triomphant dans les hautes sphères du socialisme supérieur (le
          maître Proudhon disait supra-socialisme), notre proudhonien se croit autorisé à monter encore un peu
          plus haut.
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Il ne s’agit plus maintenant que de tirer quelques conséquences
              pour mettre en pleine lumière notre sujet si important.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Et quelles sont ces conséquences ?
          Elles découlent aussi peu de ce qui précède
          que l’absence de valeur des immeubles d’habitation ne résulte de l’abolition du taux d’intérêt ;
          dépouillées des expressions emphatiques et solennelles de notre auteur,
          elles signifient simplement que trois choses sont souhaitables
          pour le bon déroulement de l’opération de rachat des logements :
          1<hi rend="ordinal">o</hi> une statistique exacte sur ce sujet ;
          2<hi rend="ordinal">o</hi> une bonne police sanitaire ;
          et 3<hi rend="ordinal">o</hi> des coopératives d’ouvriers du bâtiment capables d’entreprendre la
          construction de nouvelles maisons. Tout cela certes est bel et bon, mais n’apporte absolument aucune
          « pleine lumière » dans l’obscurité et la confusion de la pensée proudhonienne, malgré la phraséologie
          de marchand forain dont elle s’enveloppe.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Celui qui a accompli une telle performance a bien alors le droit d’adresser aux travailleurs allemands
          un grave avertissement :
        </p>
        <cit>
          <quote>
            <p rend="alinea">
              Ces questions et d’autres analogues méritent, nous semble-t-il, toute l’attention de la démocratie sociale…
              Puisse-t-elle, comme ici dans celle du logement, s’efforcer de voir clair dans des questions tout aussi
              importantes, telles que le <term>crédit</term>, la <term>dette publique</term>, les <term>dettes privées</term>,
              les <term>impôts</term>, etc.
            </p>
          </quote>
        </cit>
        <p rend="alinea">
          Notre proudhonien nous laisse entrevoir ici toute une série d’articles sur les « questions analogues » et
          s’il les traite d’une façon aussi prolixe que le sujet présent « si important », alors le <title>Volksstaat</title> sera
          suffisamment pourvu en manuscrits pour une année. En attendant, nous pouvons en indiquer d’avance
          le contenu, car tout se ramène en définitive à ce qui a déjà été dit : on abolit l’intérêt du capital, du
          même coup tombe l’intérêt à payer pour la dette publique et les dettes privées, le crédit devient gratuit,
          etc. La même formule magique est appliquée à tous les sujets quels qu’ils soient et, dans tous les cas
          on aboutit avec une logique implacable au même résultat étonnant : lorsque l’intérêt du capital sera
          aboli, il n’y aura plus d’intérêts à payer pour l’argent emprunté.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Ce sont d’ailleurs de bien belles questions dont nous menace notre proudhonien : <emph>le crédit</emph> !
          De quel crédit peut bien avoir besoin le travailleur, si ce n’est du crédit à la petite semaine ou de celui du
          mont-de-piété ? Et s’il lui est accordé gratuitement ou contre intérêts, même si ce sont des intérêts usuraires
          comme ceux du mont-de-piété, quelle est pour lui la différence ? Et si, d’une façon générale, il en
          retirait un profit et qu’ainsi les frais de production de la force de travail en devenaient moins élevés,
          est-ce que le prix de cette force de travail ne devrait pas tomber, lui aussi ? — Mais pour le bourgeois, et
          surtout le petit bourgeois, — pour ceux-là le crédit est une question importante ; pour le petit bourgeois
          tout spécialement, ce serait merveilleux de pouvoir en tout temps obtenir du crédit et, par-dessus le
          marché, sans payer d’intérêts. — « La dette publique » ! La classe ouvrière sait qu’elle n’en est pas
          responsable et, quand elle prendra le pouvoir, elle en laissera le paiement à ceux qui l’ont contractée.
          — « Les dettes privées » ! Voir ce qui vient d’être dit pour le crédit. — « Les impôts » ! Ils intéressent
          beaucoup la bourgeoisie, très peu les travailleurs : ce qu’ils paient comme impôts s’incorpore à la
          longue aux frais de production de la force de travail et doit par conséquent être compensé par les
          capitalistes. Tous ces points qui nous sont présentés ici comme des questions d’une haute importance
          pour la classe ouvrière n’intéressent essentiellement que les bourgeois et surtout les petits bourgeois,
          et, malgré Proudhon, nous soutenons que les travailleurs n’ont pas pour mission de veiller aux intérêts
          de ces classes.
        </p>
        <p rend="alinea">
          Quant à la grande question qui touche vraiment les travailleurs et qui est celle des rapports entre
          capitalistes et salariés, la question de savoir pour quelle raison les premiers peuvent s’enrichir avec le
          travail des seconds, notre disciple de Proudhon n’en dit mot. Son maître, il est vrai, s’en était occupé,
          mais sans y apporter la moindre clarté, et même dans ses derniers écrits, il n’est pour l’essentiel, pas
          plus avancé que dans sa <title>Philosophie de la misère</title>, que l’argumentation si frappante de Marx avait, déjà
          en 1847, rejetée dans son néant.
        </p>
        <p xml:id="EnQlpart1alineafin" rend="alinea">
          Il est assez regrettable que les travailleurs de langue latine n’aient eu depuis vingt-cinq ans presque pas d’autre
          nourriture intellectuelle en matière de socialisme que les écrits de ce « socialiste du Second Empire » ;
          ce malheur serait deux fois plus grand si maintenant la théorie proudhonienne devait également se
          répandre en Allemagne. Mais les précautions sont prises. Le point de vue théorique des travailleurs
          allemands est en avance de cinquante ans sur celui de Proudhon et il suffira d’avoir avec cette <emph>seule</emph> question du
          logement fait un exemple pour être dispensé de nouveaux efforts sous ce rapport.
        </p>
      </div>

      <div xml:id="EnQlpart2">
        <head>
          Deuxième partie :
          Comment la bourgeoisie résout la question du logement
        </head>

        <div xml:id="EnQlpart2para1">
          <head>I</head>

          <p rend="alinea">
            L’étude de la solution <emph>proudhonienne</emph> de la question du logement a montré à quel point la petite
            bourgeoisie était directement intéressée par cette question. Mais la grande bourgeoisie ne l’est pas
            moins, bien que d’une façon indirecte. Les sciences naturelles modernes ont prouvé que les « vilains
            quartiers », où s’entassent les travailleurs, constituent les foyers de toutes les épidémies, qui
            périodiquement éprouvent nos cités. Les germes du choléra, du typhus, de la fièvre typhoïde, de la
            variole et autres maladies dévastatrices se répandent dans l’air pestilentiel et les eaux polluées de ces
            quartiers ouvriers ; ils n’y meurent presque jamais complètement, se développent dès que les
            circonstances sont favorables et provoquent des épidémies, qui alors se propagent au-delà de leurs
            foyers jusque dans les quartiers plus aérés et plus sains, habités par MM. les capitalistes. Ceux-ci ne
            peuvent impunément se permettre de favoriser dans la classe ouvrière des épidémies dont ils subiraient
            les conséquences ; l’ange exterminateur sévit parmi eux avec aussi peu de ménagements que chez les
            travailleurs.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Dès que cette constatation eut été établie scientifiquement, les bourgeois philanthropes s’enflammèrent
            d’une noble émulation pour la santé de leurs ouvriers. On fonda des sociétés, on écrivit des livres, des
            projets furent esquissés, des lois débattues et décrétées en vue de tarir la source des épidémies sans
            cesse renaissantes. On examina les conditions d’habitation des travailleurs et l’on tenta de remédier aux
            maux les plus criants. En Angleterre notamment, où se trouvaient la plupart des villes importantes et
            où le danger pour les grands bourgeois était particulièrement pressant, une intense activité fut déployée ;
            on nomma des commissions gouvernementales pour examiner les conditions sanitaires de la classe
            laborieuse ; leurs rapports se distinguent honorablement, par leur documentation exacte, complète et
            impartiale, de ceux réunis sur le continent ; ils servirent de base à des lois nouvelles qui intervinrent
            avec plus ou moins d’énergie. Si imparfaites qu’elles soient, elles l’emportent cependant infiniment sur
            tout ce qui jusqu’ici a été tenté dans ce sens sur le continent. Malgré cela, l’ordre social capitaliste
            engendre sans cesse et d’une façon si inéluctable les maux qu’il s’agit de guérir que, même en
            Angleterre, la situation s’est à peine améliorée.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Comme d’habitude, l’Allemagne eut besoin d’une période bien plus longue avant que les foyers
            d’épidémies, qui là aussi sont chroniques, eussent atteint le degré d’acuité nécessaire pour tirer de sa
            torpeur la grande bourgeoisie. Toutefois, qui va lentement, va sûrement, et c’est ainsi que finalement
            naquit chez nous une littérature bourgeoise sur la santé publique et la question du logement, qui est un
            délayage des précurseurs étrangers, surtout des Anglais, et à laquelle on essaie par de belles phrases
            pédantes et ronflantes de conférer l’aspect trompeur d’une pensée plus profonde. C’est à cette littérature
            qu’appartient le livre du docteur Emil Sax<note xml:id="EnQlpart2para1-not1" n="1" place="bottom">
              Emil Sax (1845-1927) : économiste bourgeois autrichien. (Réd.)
            </note> :
            Die Wohnungszustände der arbeitenden Classen und ihre Reform,
            Vienne 1869.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Pour exposer la manière bourgeoise de traiter la question du logement, je choisis ce livre entre tous les
            autres parce qu’il tente de résumer, dans la mesure du possible, toute la littérature bourgeoise sur ce
            sujet. Et quelle belle littérature que celle qui sert de « source » à notre auteur ! Parmi les rapports
            parlementaires anglais qui sont les véritables et les principales sources, ne sont cités nommément que trois
            des plus anciens ; mais tout le livre nous apporte la preuve que l’auteur <emph>n’en a jamais regardé un seul</emph> ;
            par contre on nous présente une série d’écrits pleins de lieux communs bourgeois, de bonnes intentions
            platement réactionnaires et d’une philanthropie hypocrite : Ducpétiaux, Roberts, Hole, Huber, les
            débats dans les congrès de science sociale (ou mieux : du charbon) en Angleterre, la revue
            de l’Association pour le bien-être des classes laborieuses en Prusse, le compte rendu officiel autrichien
            sur l’exposition universelle de Paris, les comptes rendus officiels bonapartistes sur le même sujet, les
            <title>Illustrated London News</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not2" n="2" place="bottom">
              Hebdomadaire bourgeois illustré de Londres,
              très répandu, paraissant depuis 1842. (Réd.)
            </note>,
            <title>Uber Land und Meer</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not3" n="3" place="bottom">
              Hebdomadaire illustré,
              publié à Stuttgart de 1858 à 1923. (Réd.)
            </note>,
            et, pour finir, « une autorité reconnue », un homme « d’une manière de voir lucide et pratique »,
            « à la parole persuasive et chaleureuse », à savoir — Julius Faucher<note xml:id="EnQlpart2para1-not4" n="4" place="bottom">
              Julius Fauches (1820-1878) :
              économiste vulgaire allemand
              et député progressiste à la Chambre prussienne. (Réd.)
            </note> !
            Il ne manque plus à cette liste que la <title>Gartenlaube</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not5" n="5" place="bottom">
              <title>Die Gartenlaube : Illustrirtes Familienblatt</title>,
              hebdomadaire littéraire familial, d’orientation petite-bourgeoise,
              publié à Leipzig de 1853 à 1903 et à Berlin de 1903 à 1943. (Réd.)
            </note>,
            le <title>Kladderadatsch</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not6" n="6" place="bottom">
              Hebdomadaire satirique fondé en 1848 à Berlin. (Réd.)
            </note>,
            et le soldat Kutschke<note xml:id="EnQlpart2para1-not7" n="7" place="bottom">
              « Le soldat August Kutschke » désigne le poète Gotthelf Hoffmann,
              auteur d’un chant patriotique devenu populaire
              pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871. (Réd.)
            </note>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Afin que l’on ne se méprenne pas sur son point de vue, M. Sax déclare à la page 22 :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Nous désignons sous le nom d’économie sociale la doctrine d’économie politique appliquée aux questions
                sociales ; — plus exactement, l’ensemble des voies et des moyens que nous offre cette science, <emph>en partant
                de ses lois « d’airain » et dans le cadre de l’ordre social actuellement en vigueur, pour élever les
                prétendues (!) classes non possédantes au niveau des classes possédantes</emph>.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Nous ne perdrons pas notre temps avec la notion confuse suivant laquelle l’économie politique pourrait
            vraiment s’occuper d’autres questions que de questions « sociales ». Et nous attaquons immédiatement
            le point le plus important. Le docteur Sax demande que les « lois d’airain » de l’économie bourgeoise, le « cadre de l’ordre social
            actuellement en vigueur », en d’autres termes le mode de production capitaliste, demeurent inchangés
            et que néanmoins les « prétendues classes non possédantes » soient élevées « au niveau des classes
            possédantes ». Or une condition préalable absolue du mode de production capitaliste est l’existence
            d’une véritable et non prétendue classe non possédante, qui n’a justement rien d’autre à vendre que sa
            force de travail et qui par conséquent est contrainte de la vendre aux industriels capitalistes. La tâche
            de la nouvelle économie sociale inventée par M. Sax est donc la suivante : à l’intérieur d’un état social
            fondé sur l’antagonisme entre les capitalistes, possesseurs de toutes les matières premières, de tous les
            moyens de production et d’existence d’une part et, d’autre part, les salariés ne possédant absolument
            rien d’autre que leur force de travail, trouver les voies et les moyens pour transformer tous les salariés
            en capitalistes, sans qu’ils cessent pour cela d’être des salariés. M. Sax pense avoir résolu cette
            question. Peut-être aura-t-il la bonté de nous montrer aussi comment transformer en maréchaux tous
            les soldats de l’armée française, dont chacun, depuis Napoléon l’ancien, porte dans sa giberne son
            bâton de maréchal, sans qu’ils cessent d’être de simples soldats. Ou bien comment s’y prendre pour
            faire un empereur avec chacun des quarante millions de sujets de l’empire allemand.
          </p>
          <p rend="alinea">
            C’est le caractère essentiel du socialisme bourgeois de chercher à maintenir la base de tous les maux
            dans la société actuelle et de vouloir en même temps les abolir. Les socialistes bourgeois, comme le dit
            déjà le <title>Manifeste du Parti communiste</title> veulent « remédier aux anomalies sociales, afin de consolider la
            société bourgeoise » ; ils veulent « <emph>la bourgeoisie sans le prolétariat</emph> ». Nous avons vu que c’est
            exactement ainsi que M. Sax pose le problème. Il en trouve la solution dans celle de la question du
            logement. Son avis est qu’
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                en améliorant les habitations des classes laborieuses on pourrait remédier
                avec succès à la misère physique et morale précédemment décrite et ainsi —
                par une large amélioration des conditions d’habitation <emph>seulement</emph>
                — la majorité de ces classes pourrait être tirée du marais
                où s’enlise leur existence souvent à peine humaine
                et s’élever vers les sommets purifiés du bien-être matériel et spirituel.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 14.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Soit dit en passant, il est dans l’intérêt de la bourgeoisie de dissimuler l’existence d’un prolétariat créé
            par les conditions de la production capitaliste et qui est indispensable à sa conservation. C’est pourquoi
            M. Sax nous raconte à la page 21 que sous la dénomination de classes laborieuses il faut comprendre
            toutes « les classes sociales dénuées de moyens », « les petites gens en général, tels les artisans, les
            veuves, les pensionnés (!), les fonctionnaires subalternes, etc. », à côté des ouvriers proprement dits.
            Le socialisme bourgeois tend la main au socialisme petit-bourgeois.
          </p>
          <p rend="alinea">
            D’où provient la crise du logement ? Comment est-elle née ? En bon bourgeois M. Sax ne peut savoir
            qu’elle est nécessairement produite par la forme bourgeoise de la société : une société ne peut exister
            sans crise du logement lorsque la grande masse des travailleurs ne dispose exclusivement que de son
            salaire, c’est-à-dire de la somme des moyens indispensables à sa subsistance et à sa reproduction ;
            lorsque sans cesse de nouvelles améliorations mécaniques, etc., retirent leur travail à des masses
            d’ouvriers; lorsque des crises industrielles violentes et cycliques déterminent, d’une part, l’existence
            d’une forte armée de réserve de chômeurs et, d’autre part, jette momentanément à la rue la grande
            masse des travailleurs ; lorsque ceux-ci sont entassés dans les grandes villes et cela à un rythme plus
            rapide que celui de la construction des logements dans les circonstances actuelles et que pour les plus
            ignobles taudis il se trouve toujours des locataires ; lorsqu’enfin, le propriétaire d’une maison, en sa
            qualité de capitaliste, a non seulement le droit mais aussi dans une certaine mesure, grâce à la
            concurrence, le devoir de tirer de sa maison, sans scrupules, les loyers les plus élevés. Dans une telle
            société, la crise du logement n’est pas un hasard, c’est une institution nécessaire ; elle ne peut être
            éliminée ainsi que ses répercussions sur la santé, etc., que si l’ordre social tout entier dont elle découle
            est transformé de fond en comble. Mais le socialisme bourgeois ne peut se permettre de le savoir. Il ne
            <emph>peut</emph> expliquer la crise du logement par les circonstances. Il n’a donc pas d’autre moyen pour
            l’expliquer que de recourir aux considérations morales sur la méchanceté des hommes, en quelque
            sorte au péché originel.
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Et alors on ne saurait méconnaître — ni par conséquent nier [audacieuse déduction !] — que la faute… en
                revient d’une part <emph>aux ouvriers eux-mêmes</emph>, demandeurs de logements, mais pour une autre part,
                de beaucoup la plus importante, à ceux qui assument la satisfaction de ce besoin, ou, bien que disposant des
                moyens nécessaires, ne l’assument pas, <emph>aux classes possédantes, supérieures de la société</emph>.
                La faute de ces dernières… c’est de ne pas prendre à cœur d’offrir de bons logements en quantité suffisante.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            De même que Proudhon nous faisait passer de l’économie à la jurisprudence, notre socialiste bourgeois
            nous entraîne ici de l’économie à la morale. Rien de plus naturel. À celui qui déclare intouchables le
            mode de production capitaliste, les « lois d’airain » de la société bourgeoise actuelle et qui pourtant
            veut en abolir les conséquences impopulaires, mais inéluctables, que reste-t-il en dehors de prêches
            moralisateurs aux capitalistes ? L’effet sentimental qu’ils produisent s’évapore aussitôt sous l’influence
            de l’intérêt privé et, au besoin, de la concurrence. Ils ressemblent tout à fait à ceux que la poule adresse
            aux canetons qu’elle a couvés, du bord de l’étang sur lequel ils nagent joyeusement. Les canetons vont
            à l’eau se moquant de l’absence de planches et les capitalistes se jettent sur le profit, se souciant fort
            peu de son manque de cœur. « Dans les affaires d’argent, la sentimentalité n’a pas sa place<note xml:id="EnQlpart2para1-not8" n="8" place="bottom">
              Dans un discours de juin 1847.
              David Hansemann (1790-1864) était un des dirigeants de la bourgeoisie libérale de Rhénanie. (Réd.)
            </note> »,
            disait déjà le vieux Hansemann, qui s’y connaissait mieux que M. Sax.
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Les bons logements sont d’un prix si élevé qu’il <emph>est absolument impossible</emph> à la grande majorité des
                ouvriers d’en faire usage. Le grand capital… a peur de se risquer dans les habitations destinées aux classes
                laborieuses… aussi le besoin de se loger les fait-il tomber sous la coupe de la spéculation.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Maudite spéculation — le grand capital ne spécule naturellement jamais ! Mais ce n’est pas la mauvaise
            volonté, seulement l’ignorance, qui empêche le grand capital de spéculer sur les maisons ouvrières :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Les propriétaires d’immeubles ignorent totalement quel rôle important joue la satisfaction normale du
                besoin d’habitation […] ; <emph>ils ne savent pas le mal qu’ils font aux gens</emph>, quand ils leur proposent,
                comme c’est la règle, de mauvais logements malsains, sans avoir le sens de leur responsabilité,
                et ils ne <emph>savent</emph> enfin pas combien par là ils se font tort à eux-mêmes.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 27.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Mais l’ignorance des capitalistes a besoin de celle des travailleurs pour provoquer la crise du logement.
            Après avoir concédé que les « couches les plus inférieures » de la classe ouvrière, « pour ne pas rester
            complètement sans abri, sont contraintes (!) de chercher d’une façon ou d’une autre un asile pour la
            nuit et que sous ce rapport elles sont sans aide ni défense », M. Sax poursuit :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Car c’est un fait universellement connu que beaucoup parmi eux [les ouvriers] par insouciance, mais
                surtout par ignorance, déploient, pourrait-on presque dire, une véritable virtuosité pour retirer à leur corps
                les conditions d’un développement physique normal et d’une existence saine, parce qu’ils n’ont <emph>pas la
                moindre compréhension</emph> d’une hygiène rationnelle et notamment de l’énorme importance de l’habitation.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 27.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Mais c’est là que notre âne bourgeois montre le bout de l’oreille. Tandis que chez les capitalistes la
            « faute » se volatilisait en ignorance, chez les travailleurs l’ignorance n’est que l’occasion de la faute.
            Ecoutons-le :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Il arrive ainsi (par cette ignorance), et pourvu qu’ils économisent tant soit peu sur le loyer, qu’ils entrent
                dans des logements sombres, humides, insuffisants, bref : faisant fi de toutes les exigences de l’hygiène…
                que souvent plusieurs familles louent ensemble un seul logement, voire une seule chambre — tout cela
                pour dépenser le moins possible pour le loyer — alors qu’ils <emph>gaspillent leur revenu d’une façon vraiment
                coupable en boissons et toutes sortes de plaisirs frivoles</emph>.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            L’argent que l’ouvrier gaspille « en alcool et en tabac » (p. 28), la « vie de cabaret avec toutes ses
            déplorables conséquences, qui comme une masse de plomb entraîne sans cesse la classe ouvrière dans
            le ruisseau », est pour M. Sax comme un poids sur son estomac. Que dans les conditions actuelles
            l’alcoolisme chez les travailleurs est un produit nécessaire de leur mode d’existence aussi fatal que le
            typhus, le crime, la vermine, l’huissier et autres maladies sociales, si fatal que l’on peut calculer à
            l’avance la moyenne du nombre de ceux qui s’adonneront à la boisson, tout cela M. Sax, une fois de
            plus, ne peut pas le savoir. Du reste à l’école communale, notre maître nous disait déjà : « Les gens du
            commun vont au bistrot et les gens bien à leur club », et comme j’ai été dans les deux, je puis
            témoigner de l’exactitude de ses propos.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Tout ce bavardage sur l’ « ignorance » des deux parties se ramène aux vieux slogans sur l’harmonie des
            intérêts du Capital et du Travail. Si les capitalistes connaissaient leur véritable intérêt, ils procureraient
            aux ouvriers de bons logements et d’une façon générale un meilleur standard de vie ; et si les
            travailleurs comprenaient leur véritable intérêt, ils ne feraient pas de grèves, ne s’occuperaient pas de
            socialisme, ne se mêleraient pas de politique, mais suivraient bien sagement leurs supérieurs, les
            capitalistes. Malheureusement les deux parties découvrent leur intérêt tout à fait ailleurs que dans les
            prêches de M. Sax et de ses innombrables devanciers. L’évangile de l’harmonie entre le Capital et le
            Travail est prêché depuis déjà une cinquantaine d’années ; la philanthropie bourgeoise a dépensé de
            grosses sommes en installations modèles pour le prouver ; et, comme nous le verrons par la suite, nous
            sommes aujourd’hui tout aussi avancés qu’il y a cinquante ans.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Et maintenant notre auteur aborde la solution pratique de la question. Proudhon projetait de rendre les
            travailleurs propriétaires de leurs logements ; le fait que le socialisme bourgeois dès avant lui avait
            tenté et tente encore de réaliser pratiquement ce projet, montre à quel point cette solution était peu
            révolutionnaire. M. Sax à son tour nous déclare que la question du logement ne sera résolue qu’en
            transférant aux ouvriers la propriété de leur logement (p. 58 et 59). Mieux encore, à cette pensée il
            entre en transe poétique et laisse éclater un enthousiasme lyrique :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                C’est une chose bien caractéristique que la nostalgie de l’homme pour la propriété terrienne ; c’est un
                instinct que n’a pu affaiblir même le <emph>rythme fiévreux de la vie mercantile actuelle</emph>. C’est le sentiment
                inconscient de l’importance de la conquête économique que représente la propriété foncière. Par elle il
                acquiert la sécurité, il est pour ainsi dire solidement enraciné dans le sol, et toute économie (!) possède en
                elle sa base la plus durable. Mais la vertu bienfaisante de la propriété foncière s’étend bien au-delà de ces
                avantages matériels. Celui qui est assez heureux pour posséder une telle propriété a <emph>atteint le plus haut
                degré imaginable d’indépendance économique</emph> ; il dispose d’un domaine qu’il administre et gouverne
                <emph>souverainement</emph> ; il est <emph>son propre maître</emph> ;
                il jouit d’un certain pouvoir et d’une <emph>sécurité</emph> pour les mauvais jours ;
                la conscience qu’il a de lui-même s’accroît et avec elle sa force morale. De là provient la profonde
                signification de la propriété dans la question présente… L’ouvrier, exposé aujourd’hui sans défense
                aux variations de la conjoncture, dans la dépendance perpétuelle de son patron, serait par là, et jusqu’à un
                certain point, libéré de cette situation précaire, <emph>il deviendrait un capitaliste</emph> et serait assuré contre les
                risques du chômage ou de l’incapacité de travail, grâce au crédit foncier qui en conséquence lui serait
                ouvert. <emph>Il s’élèverait ainsi de la classe des non-possédants à celle des possédants</emph>.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 63.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            M. Sax semble supposer que l’homme est essentiellement paysan, sans quoi il n’imaginerait pas chez
            les travailleurs de nos grandes villes une nostalgie de la propriété foncière, que personne ne leur a
            jamais découverte. Pour eux, la liberté de mouvement est la première condition vitale et la propriété
            foncière ne peut être qu’une entrave. Procurez-leur des maisons qui leur appartiennent, enchaînez-les à
            nouveau à la glèbe, et vous briserez leur force de résistance à l’abaissement des salaires par les
            fabricants. Un travailleur, pris isolément, peut à l’occasion vendre sa petite maison ; mais en cas de
            grève sérieuse ou de crise industrielle généralisée, toutes les maisons appartenant aux travailleurs
            touchés devraient fatalement être mises en vente et par conséquent ne trouveraient pas d’acquéreurs ou
            alors il faudrait s’en défaire à un prix très inférieur à celui payé à l’achat. Et si elles trouvaient toutes
            des acheteurs, la grande réforme proposée par M. Sax pour résoudre la question du logement serait
            réduite à néant et il lui faudrait repartir à zéro. Mais les poètes vivent dans un monde imaginaire et
            c’est le cas aussi de M. Sax qui se figure que le propriétaire foncier « a atteint le plus haut degré
            imaginable d’indépendance économique », qu’il jouit d’ « une sécurité », qu’ « il <emph>deviendrait un
            capitaliste</emph> et serait assuré contre les risques du chômage et de l’incapacité de travail, grâce au crédit
            qui en conséquence lui serait ouvert », etc. Que M. Sax regarde donc les petits paysans en France et en
            Rhénanie : leurs maisons et leurs champs sont on ne peut plus grevés d’hypothèques ; leur récolte
            appartient à leurs créanciers, alors qu’elle est encore sur pied, et ce n’est pas eux qui administrent
            souverainement leur « domaine », mais l’usurier, l’avocat et l’huissier. C’est là, il est vrai, le plus haut
            degré imaginable d’indépendance économique — pour l’usurier. Et pour que les travailleurs mettent le
            plus vite possible leur maisonnette sous sa souveraineté, le bon et prévoyant M. Sax, leur indique le
            <emph>crédit hypothécaire</emph> qui leur est ouvert et auquel recourir en cas de chômage et d’incapacité de travail, au lieu de
            tomber à la charge de l’Assistance publique.
          </p>
          <p rend="alinea">
            De toute façon, M. Sax a résolu la question posée au début : l’ouvrier « <emph>devient un capitaliste</emph> » par
            l’acquisition de sa propre maisonnette.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le capital, c’est le pouvoir de disposer du travail non payé d’autrui. La petite maison du travailleur
            ne devient donc du capital que s’il la loue à un tiers et alors s’approprie, sous forme de loyer, une part
            du travail de ce tiers. En l’habitant lui-même il empêche justement que cette maison devienne du
            capital, tout comme le veston que j’achète au tailleur et que j’endosse cesse au même moment d’être du
            capital. Le travailleur qui possède une maisonnette d’une valeur de mille thalers n’est plus, il est vrai,
            un prolétaire, mais il faut être M. Sax pour l’appeler un capitaliste.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le capitalisme de notre travailleur a une autre face. Supposons que, dans une région industrielle
            donnée, ce soit devenu la règle que chaque ouvrier possède sa propre maisonnette. Dans ce cas, <emph>la
            classe ouvrière de cette région est logée gratis</emph> ; les frais de logement n’entrent plus dans la valeur de
            sa force de travail. Mais toute diminution des frais de production de la force de travail, c’est-à-dire tout
            abaissement un peu durable du prix des moyens de subsistance de l’ouvrier, revient, « en se basant sur
            les lois d’airain de la doctrine d’économie politique », à exercer une pression sur la valeur de la force
            de travail qui entraîne finalement une baisse correspondante du salaire. Celui-ci donc tomberait de la
            somme économisée en moyenne sur le loyer courant, ce qui veut dire que le travailleur paierait le loyer
            de sa propre maison, non pas comme précédemment sous la forme d’une somme d’argent remise au
            propriétaire, mais sous la forme de travail non payé exécuté pour le compte du fabricant qui l’emploie.
            De cette manière, les économies investies par le travailleur dans sa petite maison deviendraient bien
            dans une certaine mesure du capital… non pour lui, mais pour le capitaliste, son employeur.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Ainsi, même sur le papier, M. Sax ne parvient pas à transformer son ouvrier en un capitaliste.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Notons en passant que ce qui précède vaut pour toutes les réformes dites sociales qui tendent à réaliser
            une économie ou à abaisser le prix des moyens d’existence de l’ouvrier. En effet : ou bien elles sont
            appliquées d’une façon générale et il s’ensuit une diminution de salaire correspondante, ou bien elles
            restent des expériences isolées et alors le simple fait d’être des exceptions démontre que leur
            application sur une grande échelle est incompatible avec le mode de production capitaliste en vigueur.
            Supposons que, dans une région, on ait réussi, par l’introduction généralisée de coopératives de
            consommation, à faire baisser de 20 % les moyens de subsistance de l’ouvrier ; à la longue le salaire y
            tomberait lui aussi d’environ 20 %, c’est-à-dire dans la proportion même où les moyens de subsistance
            en question entrent dans son entretien. Si, par exemple, l’ouvrier consacre en moyenne trois quarts de son
            salaire hebdomadaire à l’achat de ces moyens de subsistance, le salaire tombera finalement des trois quarts de
            20 %, soit 15 %. Bref, dès qu’une de ces réformes pour réaliser des économies s’est généralisée, le
            travailleur reçoit d’autant moins de salaire que les dites économies lui permettent de vivre à meilleur
            marché. Donnez à <emph>chaque</emph> travailleur un revenu indépendant, fruit de l’épargne, de 52 thalers et son
            salaire hebdomadaire baissera finalement d’un thaler. Par conséquent : plus il économise et moins il
            reçoit de salaire. Il n’économise donc pas dans son propre intérêt, mais dans celui du capitaliste. Que
            faut-il de plus pour « éveiller en lui la première vertu économique, le sens de l’épargne » ? (P. 64.)
          </p>
          <p rend="alinea">
            D’ailleurs M. Sax ne tarde pas à nous dire que les travailleurs doivent devenir propriétaires de leur
            maison non pas tant dans leur intérêt que dans celui des capitalistes :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Non seulement la classe ouvrière, mais la société dans son ensemble, a le plus grand intérêt à voir le plus
                grand nombre de ses membres attachés (!) au sol [Je voudrais bien voir M. Sax dans cette position] […].
                Toutes les forces secrètes qui enflamment le volcan de la question sociale, brûlant sous nos pieds,
                l’amertume des prolétaires, la haine… les dangereuses confusions d’idées… s’évanouiront comme les
                brumes du matin au lever du soleil, quand… les travailleurs eux-mêmes passeront de cette manière dans la
                classe des possédants.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 65.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            En d’autres termes, M. Sax espère que, grâce au changement social que devrait entraîner l’acquisition
            d’une maison, les travailleurs perdront également leur caractère prolétarien et redeviendront dociles et
            veules comme leurs ancêtres qui, eux aussi, possédaient une maison. Que messieurs les proudhoniens
            veuillent bien en tenir compte.
          </p>
          <p rend="alinea">
            M. Sax croit avoir ainsi résolu la question sociale :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                <emph>La répartition plus équitable des biens</emph>, cette énigme du sphinx que tant d’hommes déjà ont en vain tenté
                de résoudre, n’est-elle pas un fait tangible réalisé devant nous, n’est-elle pas ainsi arrachée à la sphère de
                l’idéal et entrée dans le domaine de la réalité ? Et avec sa réalisation n’avons-nous pas atteint un de ces
                buts suprêmes que même <emph>les socialistes les plus extrémistes présentent comme un point culminant de
                leurs théories</emph> ?
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 66.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            C’est vraiment une chance d’avoir pu arriver jusqu’ici. Ce cri de joie représente en effet le « point
            culminant » de l’ouvrage de M. Sax, et à partir de là on redescend doucement de « la sphère de l’idéal »
            vers la plate réalité, et quand on arrivera en bas on trouvera que pendant notre absence rien,
            absolument rien n’a changé.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Notre guide nous fait faire un premier pas sur le chemin de la descente en nous apprenant qu’il existe
            deux systèmes de logements ouvriers : celui du cottage, où chaque famille ouvrière a sa petite maison
            avec si possible un jardinet comme en Angleterre, et celui de la caserne avec de grands bâtiments
            contenant de nombreux logements ouvriers, comme à Paris, Vienne, etc. Entre les deux se place le
            système en usage dans le nord de l’Allemagne. Or, à la vérité, c’est le système du cottage qui serait le
            seul indiqué, le <emph>seul</emph>, dans lequel le travailleur pourrait acquérir la propriété de sa maison ; d’ailleurs
            celui de la caserne présenterait de très grands inconvénients pour la santé, la moralité et la paix
            domestique — mais hélas, trois fois hélas, le système du cottage est irréalisable précisément dans les
            centres où sévit la crise du logement, à savoir dans les grandes villes, à cause de la cherté des terrains,
            et on pourra encore s’estimer heureux si l’on y construit, à la place de grandes casernes, des maisons de
            quatre à six logements, ou si on remédie aux principaux défauts de la caserne par toutes sortes d’artifices de
            construction. (P. 71-92.)
          </p>
          <p rend="alinea">
            Que nous voilà donc déjà loin des hauts sommets, n’est-il pas vrai ? La transformation des travailleurs
            en capitalistes, la solution de la question sociale, la maison appartenant en propre à chaque travailleur
            — tout cela est demeuré là-haut « dans la sphère de l’idéal » ; tout ce qui nous reste à faire, c’est
            d’introduire à la campagne le système du cottage et d’organiser dans les villes les casernes ouvrières le
            moins mal possible.
          </p>
          <p rend="alinea">
            On avoue donc que la solution bourgeoise de la question du logement a fait faillite — elle s’est heurtée à
            <emph>l’opposition entre la ville et la campagne</emph>. Et nous voici arrivés au cœur même de la question ; elle ne
            pourra être résolue que si la société est assez profondément transformée pour qu’elle puisse s’attaquer à
            la suppression de cette opposition, poussée à l’extrême dans la société capitaliste d’aujourd’hui. Bien
            éloignée de pouvoir supprimer cette opposition, elle la rend au contraire chaque jour plus aiguë. Les
            premiers socialistes utopiques modernes, Owen et Fourier, l’avaient déjà parfaitement reconnu. Dans
            leurs constructions modèles, l’opposition entre la ville et la campagne n’existe plus. Il se produit donc
            le contraire de ce qu’affirme M. Sax : ce n’est pas la solution de la question du logement qui résout du
            même coup la question sociale, mais bien la solution de la question sociale, c’est-à-dire l’abolition du
            mode de production capitaliste, qui rendra possible celle de la question du logement. Vouloir résoudre
            cette dernière avec le maintien des grandes villes modernes est une absurdité. Ces grandes villes
            modernes ne seront supprimées que par l’abolition du mode de production capitaliste et quand ce
            processus sera en train, il s’agira alors de tout autre chose que de procurer à chaque travailleur une
            maisonnette qui lui appartienne en propre.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Pour commencer, toute révolution sociale devra prendre les choses au point où elle les trouvera et
            remédier aux maux les plus criants avec les moyens existants. Et nous avons déjà vu qu’on peut
            apporter un soulagement immédiat à la crise du logement en expropriant une partie des habitations de
            luxe appartenant aux classes possédantes et en réquisitionnant l’autre.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Quand, par la suite, M. Sax sort des grandes villes et discourt longuement sur les colonies ouvrières
            qui doivent être érigées à côté des villes, nous dépeignant toutes leurs merveilles, leurs « canalisations
            d’eau, leur éclairage au gaz, leur chauffage central à l’air et à l’eau, leurs cuisines-buanderies, leurs
            séchoirs, leurs salles de bains, etc. », avec des « jardins d’enfants, des écoles, des salles de prières (!) et
            de lecture, des bibliothèques… des cafés et des brasseries, des salles de danse et de musique en tout
            bien tout honneur », avec la vapeur qu’une canalisation pourra amener dans toutes les maisons,
            « permettant ainsi dans une certaine mesure de transférer la production des fabriques dans l’atelier
            domestique » : cela ne change rien à rien. Cette colonie, telle qu’il nous la dépeint, est empruntée
            directement aux socialistes Owen et Fourier par M. Huber qui l’a complètement embourgeoisée,
            simplement en la dépouillant de tout ce qu’elle avait de socialiste. Et par là elle devient doublement
            utopique. Aucun capitaliste n’a intérêt à édifier de telles colonies, aussi bien il n’en existe nulle part au
            monde en dehors de Guise, en France ; et celle-ci a été construite par un fouriériste, non comme une
            affaire rentable, mais comme expérience socialiste<note xml:id="EnQlpart2para1-not9" n="9" place="bottom">
              Et celle-ci est devenue finalement, elle aussi,
              un simple foyer de l’exploitation ouvrière.
              Voir <title>Le Socialiste</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not10" n="10" place="bottom">
                <title>Le Socialiste</title>, fondé par Jules Guesde en 1885,
                organe du Parti ouvrier, puis Parti ouvrier français, jusqu’en 1902 ;
                de 1902 à 1905, organe du Parti socialiste de France ;
                du Parti socialiste français à partir de 1905.
                Engels, Lafargue et Plékhanov y ont contribué dans les années 80 et 90.
                L’article sur Guise est dans les numéros 45 et 48 des 3 et 24 juillet 1886.
                (Réd.)
              </note>
              de Paris, année 1886.
              (Note d’Engels pour l’édition de 1887.)
            </note> ».
            Pour appuyer sa manie d’échafauder des projets bourgeois, M. Sax aurait pu tout
            aussi bien citer la colonie communiste Harmony Hall fondée par Owen dans le Hampshire au
            début des années quarante et qui a disparu depuis longtemps<note xml:id="EnQlpart2para1-not11" n="11" place="bottom">
              Colonie communiste fondée par des socialistes utopiques — Robert Owen et ses partisans —
              fin 1839. Elle a existé jusque 1845.
            </note>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais tout ce bavardage sur l’installation de colonies n’est qu’une pauvre tentative, aussitôt abandonnée,
            pour s’envoler à nouveau dans la « sphère de l’idéal ». Nous en redescendons allègrement. La solution
            la plus simple est maintenant que
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                les patrons, les fabricants aident les ouvriers à trouver des logements qui répondent à leurs besoins,
                soit qu’ils les construisent eux-mêmes, soit qu’ils incitent les ouvriers à les bâtir
                en mettant des terrains à leur disposition, en avançant les capitaux pour la construction, etc.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 106.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Nous voilà une fois de plus hors des grandes villes, où il ne peut être question de tout cela, et renvoyés
            à la campagne. M. Sax démontre alors qu’il est de l’intérêt même des fabricants d’aider leurs ouvriers à
            se procurer des logements acceptables ; d’une part, c’est un bon placement pour les capitaux ; d’autre
            part, il en résultera immanquablement
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                une élévation de la situation des ouvriers… un accroissement de leur force de travail physique et
                intellectuelle, ce qui naturellement… ne profite pas moins au patron. Ceci nous indique sous quel angle
                véritable envisager sa participation à la question du logement : cette participation se présente comme
                l’aboutissement de l’<emph>association latente</emph>, du souci, dissimulé le plus souvent sous le couvert d’efforts
                humanitaires, qu’ont les patrons du bien-être physique et économique, intellectuel et moral de leurs
                ouvriers — souci qui grâce aux résultats obtenus, à savoir la constitution et la garantie d’un personnel
                capable, habile, docile, satisfait et <emph>dévoué</emph>, trouve de lui-même sa récompense financière.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 108.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Cette pompeuse formule de l’ « association latente », par laquelle Huber<note xml:id="EnQlpart2para1-not12" n="12" place="bottom">
              V. A. Huber, <title>Sociale Fragen</title>, « IV. Die latente Association », Nordhausen 1866.
            </note>
            a cherché à conférer à son radotage de bourgeois-philanthrope un « sens plus élevé », ne change rien à l’affaire.
            Même sans cette formule, les grands fabricants ruraux, notamment en Angleterre, ont compris depuis longtemps que la
            construction de logements ouvriers est non seulement une nécessité, et un élément indispensable des
            investissements de la fabrique, mais encore qu’elle est tout à fait rentable. En Angleterre, des villages
            entiers ont surgi de cette manière, dont certains sont devenus plus tard des villes. Quant aux
            travailleurs, au lieu de se montrer reconnaissants aux capitalistes-philanthropes, ils ont de tout temps
            élevé de très sérieuses objections au « système des cottages ». Non seulement ils doivent payer des
            prix de monopoles pour ces maisons, le fabricant n’ayant pas de concurrent, mais à chaque grève ils se
            trouvent aussitôt sans abri, le fabricant les mettant sur-le-champ à la rue, ce qui rend toute résistance
            très difficile. On pourra trouver d’autres détails aux pages 224 et 228 de mon livre
            <title>Lage der arbeitenden Klasse in England</title><note xml:id="EnQlpart2para1-not13" n="13" place="bottom">
              Friedrich Engels,
              <title>La situation de la classe laborieuse en Angleterre</title>,
              Éditions sociales, 1975.
              Les détails dont parle Engels doivent se situer entre les pages 234 et 239
              dans cette édition.
              (Réd.)
            </note>.
            Cependant M. Sax pense que tout ceci « mérite à peine une réfutation» (p. 111).
            Ne veut-il pas procurer au travailleur la propriété de sa maisonnette ?
            Assurément, mais comme « les patrons doivent pouvoir toujours disposer du logement pour le remplaçant de l’ouvrier,
            au cas où celui-ci viendrait à être licencié », alors — eh bien alors,
            il faudrait « pour ces cas-là prévoir la révocabilité de commun accord de la propriété<note xml:id="EnQlpart2para1-not14" n="14" place="bottom">
              Sur ce point également les capitalistes anglais ont
              depuis longtemps non seulement rempli tous les vœux chers à M. Sax, mais ils les ont de beaucoup
              dépassés. Le lundi 14 octobre 1872, à Morpeth, le tribunal avait, pour établir les listes électorales du
              Parlement, à juger la demande d’inscription de 2 000 mineurs. Il apparut à cette occasion que la
              majeure partie d’entre eux, d’après le règlement de la mine où ils travaillaient, devaient être
              considérés <emph>non comme les locataires</emph> des petites maisons qu’ils habitaient, mais uniquement comme
              des occupants <emph>tolérés</emph> qui, en tout temps et sans préavis, pouvaient être mis à la rue. (Le propriétaire
              de la mine et celui de la maison étaient naturellement une seule et même personne.) Le juge décida
              que ces gens n’étaient pas des locataires, mais des <emph>domestiques</emph> et que, comme tels, ils n’avaient aucun
              droit à être portés sur les listes. (<title>Daily News</title>, 15 octobre 1872.) (Note d’Engels.)
            </note> » !
            (p. 113).
            Cette fois-ci nous sommes descendus à une vitesse inattendue. Il s’agissait tout d’abord de rendre l’ouvrier
            propriétaire de sa petite maison ; puis on nous apprend que ceci est impossible dans les villes et ne peut s’appliquer
            qu’à la campagne ; et maintenant on nous déclare que même à la campagne cette propriété doit être
            « <emph>révocable</emph> de commun accord » ! Avec cette nouvelle espèce de propriété découverte par M. Sax à
            l’usage des travailleurs, avec leur transformation en capitalistes « révocables de commun accord », nous
            nous retrouvons sains et saufs sur la terre ferme. Nous avons maintenant à rechercher ce que les
            capitalistes et autres philanthropes ont <emph>véritablement</emph> fait pour résoudre les questions du logement
          </p>
        </div>

        <div xml:id="EnQlpart2para2">
          <head>II</head>

          <p rend="alinea">
            S’il faut en croire notre docteur Sax, messieurs les capitalistes ont d’ores et déjà
            apporté une importante contribution à la solution de la crise du logement
            et la preuve a été faite que cette question peut être résolue
            sur la base du mode de production capitaliste.
          </p>
          <p rend="alinea">
            En premier lieu, M. Sax nous cite… la France bonapartiste !
            On sait que Louis Bonaparte, à l’époque où se tenait à Paris l’exposition universelle,
            nomma une commission, apparemment pour établir un rapport sur la situation des classes travailleuses en France,
            en réalité pour la dépeindre comme vraiment paradisiaque, ceci pour la plus grande gloire de l’Empire.
            Et c’est au rapport de <emph>cette</emph> commission, composée des instruments les plus corrompus du bonapartisme,
            que se réfère M. Sax, pour cette raison surtout que les résultats de leurs travaux
            « suivant la <emph>propre déclaration</emph> du comité qui en était chargé, sont à peu près complets pour la France » !
            Et que sont ces résultats ? Parmi les 89 grands industriels ou sociétés par actions
            qui ont fourni des renseignements, 31 n’ont bâti <emph>aucun</emph> logement ouvrier ;
            quant à ceux qui ont été construits, ils abritent, suivant la propre estimation de Sax,
            tout au plus de cinquante à soixante mille personnes
            et ils se composent presque exclusivement de deux pièces pour chaque famille.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Il va de soi que tout capitaliste qui, par les conditions de son industrie
            — force hydraulique, mines de charbon, de fer et autres, etc. —
            est attaché à une localité rurale déterminée,
            doit construire des logements pour ses ouvriers lorsqu’il n’en existe pas.
            Mais pour y voir une preuve de l’ « association latente »,
            « un éloquent témoignage de la compréhension plus grande pour la question et sa haute portée »,
            « un début plein de promesses » (p. 115), il faut avoir l’habitude invétérée de s’en faire accroire à soi-même.
            D’ailleurs, sur ce point également, les industriels des différents pays
            se distinguent les uns des autres suivant leur caractère national respectif.
            Par exemple, M. Sax nous raconte (p. 117), ce qui suit :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                En <emph>Angleterre</emph>, c’est <emph>seulement dans ces tout derniers temps</emph> que l’on remarque
                une activité accrue des patrons dans ce sens. Il s’agit notamment des hameaux éloignés, à la campagne…
                Le fait que les travailleurs ont fréquemment un long chemin à parcourir de la localité la plus proche à la fabrique
                et que y parvenant déjà épuisés ils fournissent un travail insuffisant, voilà principalement <emph>ce qui incite les
                patrons à construire</emph> des logements pour leur personnel ouvrier. En même temps s’accroît le nombre de
                ceux qui, dans une <emph>intelligence plus profonde</emph> de la situation, associent plus ou moins à la réforme du
                logement tous les autres éléments de l’association latente et c’est à eux que ces florissantes colonies sont
                redevables de leur existence… Les noms d’Ashton à Hyde, Ashworth à Turton, Grant à Bury, Greg à
                Bollington, Marshall à Leeds, Strutt à Belper, Sait à Saltaire, Ackroyd [sic] à Copley entre autres,
                sont pour ce motif bien connus au Royaume-Uni.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            <foreign xml:lang="la">Sancta simplicitas</foreign> et ignorance plus sainte encore.
            Ce n’est que dans « ces tout derniers temps » qu’en Angleterre les fabricants ruraux ont construit des logements ouvriers !
            Non, cher Monsieur Sax, les capitalistes anglais sont de vrais grands industriels,
            non pas seulement par la bourse, mais aussi par le cerveau.
            Longtemps avant que l’Allemagne possédât une véritable grande industrie, ils avaient compris
            qu’avec la fabrication rurale le débours pour des logements ouvriers était une partie nécessaire,
            directement et indirectement très rentable, du capital total investi. Bien avant que la lutte entre
            Bismarck et la bourgeoisie eût donné aux travailleurs allemands la liberté de coalition, en Angleterre
            les fabricants, les propriétaires de mines et les maîtres de forges avaient fait l’expérience de la pression
            qu’ils pouvaient exercer sur des travailleurs en grève, s’ils étaient en même temps les propriétaires des
            logements occupés par leurs ouvriers. « Les florissantes colonies » d’un Greg, d’un Ashton, d’un
            Ashworth appartiennent tellement peu aux « tout derniers temps », que, il y a déjà quarante ans, elles furent,
            à son de trompe, données en exemple par la bourgeoisie, ainsi que je l’ai moi-même montré en détail,
            il y a déjà vingt-huit ans, dans <title>Situation de la classe laborieuse</title> (pp. 228-230, note)<note xml:id="EnQlpart2para2-not1" n="1" place="bottom">
              Friedrich Engels :
              <title>Situation de la classe laborieuse en Angleterre</title>,
              pp. 235-236,
              édit. citée.
              (Réd.)
            </note>.
            Les colonies de Marshall et Akroyd (c’est ainsi que s’écrit son nom) sont à peu près de la même époque et celle de
            Strutt est encore bien plus ancienne, remontant dans ses débuts au siècle précédent. Et comme en
            Angleterre on estime à quarante ans la durée moyenne d’un logement ouvrier, M. Sax peut en comptant sur
            ses doigts se rendre compte lui-même de l’état de décrépitude dans lequel se trouvent maintenant ces
            « florissantes colonies ». De plus, la majeure partie d’entre elles n’est plus située à la campagne ; par
            l’énorme extension de l’industrie, elles ont été pour la plupart tellement entourées de fabriques et de
            maisons qu’elles se trouvent aujourd’hui placées au centre de villes sales et enfumées, comptant vingt à
            trente mille habitants et plus ; ce qui n’empêche nullement la science bourgeoise allemande représentée par
            M. Sax, de reprendre avec une parfaite constance, les panégyriques de 1840, qui n’ont plus de
            signification aujourd’hui.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Et le vieux Akroyd ! Ce brave homme était, il est vrai, un philanthrope de la plus belle eau. Il portait à
            ses ouvriers, et particulièrement à ses ouvrières, un tel amour que ses concurrents dans le Yorkshire,
            moins philanthropes, avaient coutume de dire qu’il faisait marcher sa fabrique exclusivement avec ses
            propres enfants ! M. Sax n’en prétend pas moins que dans ces florissantes colonies « les naissances
            illégitimes sont de plus en plus rares » (p. 118). Certes, les naissances illégitimes <emph>hors du mariage</emph> ;
            les jolies filles se marient en effet très jeunes dans les districts industriels anglais.
          </p>
          <p rend="alinea">
            En Angleterre, depuis soixante ans et plus, la construction de logements ouvriers à proximité de toute
            grande usine rurale — et <emph>en même temps</emph> que l’usine — a été de règle. Comme nous l’avons déjà dit,
            beaucoup de ces villages industriels sont devenus le centre autour duquel s’est ensuite agglomérée une cité industrielle
            avec tous les maux qu’elle entraîne. Ces colonies n’ont donc pas résolu la question du logement, ce sont elles au
            contraire qui, dans leur localité, <emph>l’ont créée</emph>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Par contre, dans les pays qui sur le plan de la grande industrie n’ont fait qu’emboîter le pas à
            l’Angleterre et qui d’ailleurs n’en possèdent une que depuis 1848, en France et surtout en Allemagne, la
            situation est toute différente. Là ce sont d’immenses fabriques et usines métallurgiques — comme les
            usines Schneider au Creusot et celles de Krupp à Essen — qui seules, après de longues hésitations, se
            décident à bâtir quelques logements ouvriers. Les industriels ruraux, dans leur grande majorité,
            laissent leurs travailleurs faire des kilomètres sous la pluie, la neige ou le soleil brûlant pour se rendre
            le matin à l’usine et rentrer le soir à la maison. C’est ce qui arrive particulièrement dans les régions
            montagneuses — dans les Vosges de France et d’Alsace, comme dans les vallées de la Wupper, de la
            Sieg, de l’Agger, de la Lenne et autres rivières de Westphalie et de Rhénanie. Dans les monts
            Métalliques, en Saxe, il ne doit pas en être autrement. Chez les Allemands comme chez les Français,
            c’est la même mesquine ladrerie.
          </p>
          <p rend="alinea">
            M. Sax sait fort bien que le début plein de promesses, tout comme les florissantes colonies, signifie
            moins que rien. Il essaie donc à présent de démontrer aux capitalistes quelles rentes magnifiques ils
            peuvent retirer de la construction de maisons ouvrières. En d’autres termes, il cherche à leur indiquer
            une nouvelle voie pour escroquer les travailleurs.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Tout d’abord il leur donne en exemple une série de sociétés de construction, mi-philanthropiques,
            mi-spéculatives, qui, à Londres, ont obtenu un bénéfice net de 4 à 6 % et plus. M. Sax n’a vraiment pas
            besoin de nous apporter la preuve que le capital, investi dans des logements ouvriers, produit de bons
            intérêts. Le motif pour lequel ces investissements ne sont pas plus nombreux, est que des logements
            plus chers sont encore plus rentables pour le propriétaire. L’exhortation adressée par M. Sax aux
            capitalistes, se ramène donc à nouveau à un simple prêche moralisateur.
          </p>
          <p rend="alinea">
            En ce qui concerne ces sociétés de construction londoniennes, dont M. Sax publie si haut les brillants
            résultats, et d’après sa propre énumération — dans laquelle il mentionne toutes les spéculations
            possibles — elles ont bâti en tout et pour tout des logis pour 2 132 familles et 706 célibataires, donc
            pour moins de quinze mille personnes. Et ce sont de pareils enfantillages que l’on a le front de présenter
            gravement en Allemagne comme de grands succès, tandis que dans la seule partie est de Londres un
            million de travailleurs vivent dans les pires taudis ? Tous ces efforts philanthropiques sont en réalité si
            lamentablement nuls qu’il n’en est même jamais fait mention dans les rapports parlementaires anglais
            traitant de la situation ouvrière.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Nous ne parlerons pas ici de la ridicule ignorance de Londres qui s’étale tout au long de ce passage.
            Nous ne retiendrons qu’une chose : M. Sax pense que les logements pour célibataires à Soho<note xml:id="EnQlpart2para2-not2" n="2" place="bottom">
              Comme à Paris, les beaux quartiers se trouvent à l’ouest de la ville (West-End),
              tandis que les quartiers ouvriers sont à l’est (East-End),
              avec Whitechapel, l’un des plus misérables d’entre eux.
              Dans <title>La Rue à Londres</title>,
              Jules Vallès a réuni des chroniques écrites de 1876 à 1877 ;
              dans ce style à l’emporte-pièce qui lui est propre,
              il nous donne une image de la capitale anglaise à cette époque,
              qui est celle où Engels écrivit ses articles sur <title>La Question du logement</title>.
              Un chapitre est consacré à Soho.
              (Réd.)
            </note>
            ont été abandonnés, parce que dans ce quartier « on ne pouvait compter sur une nombreuse clientèle ».
            M. Sax se représente tout le West-End de Londres comme une ville de luxe et ignore qu’immédiatement
            derrière les rues les plus élégantes se trouvent les plus misérables quartiers ouvriers, dont Soho.
            L’immeuble modèle de Soho dont il parle et que j’ai connu il y a déjà  vingt-trois ans,
            a vu au début affluence de locataires, mais il a été abandonné parce que personne ne pouvait y rester.
            Et c’était encore un des mieux.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais la cité ouvrière de Mulhouse en Alsace, n’est-ce point là un succès ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Cette cité ouvrière de Mulhouse est le grand cheval de parade de la bourgeoisie du continent, tout
            comme les colonies naguère florissantes d’Ashton, Ashworth, Greg et consorts l’étaient pour les
            bourgeois anglais. Malheureusement elle n’est pas le produit de l’association « latente », mais de celle,
            ouverte, entre le Second Empire français et les capitalistes alsaciens. Elle faisait partie des expériences
            socialistes de Louis Bonaparte, et l’État avança un tiers du capital. En quatorze ans (jusqu’en 1867), on a
            construit huit cent petites maisons suivant un système défectueux qui serait impossible en Angleterre où
            l’on comprend mieux ces choses ; après avoir versé mensuellement pendant treize à quinze ans un loyer
            surélevé, les travailleurs en sont les propriétaires. Ce mode d’acquisition, introduit depuis longtemps
            dans les coopératives de construction anglaises, ainsi que nous le verrons plus loin, n’a donc pas eu à
            être inventé par les bonapartistes alsaciens. Les suppléments au loyer pour l’acquisition des maisons
            sont assez forts, comparés à ceux pratiqués en Angleterre ; par exemple, après avoir payé 4 500 francs
            en quinze ans, le travailleur acquiert une maison qui, quinze ans auparavant, valait 3 300 francs. Si l’ouvrier
            veut déménager ou s’il est en retard, serait-ce même d’un seul versement mensuel (dans ce cas, il peut
            être expulsé), on lui compte 6⅔ % de la valeur primitive de la maison comme loyer annuel (soit 17 francs
            mensuellement pour une maison valant 3 000 francs) et on lui rembourse le reste, mais <emph>sans un
            sou d’intérêt</emph>. On comprend que la société, sans parler du « secours de l’État », puisse s’enrichir avec
            cette méthode ; on comprend également que les logements livrés dans ces conditions et qui, étant
            situés hors de la ville, sont à moitié rustiques, se trouvent être bien supérieurs aux vieilles casernes
            dans la ville même.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Nous ne parlerons pas des piteuses expériences faites en Allemagne et dont M. Sax (p. 157), reconnaît
            lui-même la pauvreté.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Que nous prouvent donc ces exemples ? Simplement que la construction de logements ouvriers,
            même quand toutes les lois de l’hygiène n’ont pas été foulées aux pieds, est rentable pour les capitalistes.
            Cela n’a jamais été nié; nous le savions tous depuis longtemps. <emph>Tout</emph> investissement de capitaux
            répondant à un besoin s’avère rentable lorsqu’il est exploité rationnellement.
            La question est justement de savoir pourquoi, <emph>malgré cela</emph>, persiste la crise du
            logement ; pourquoi malgré cela, les capitalistes ne veillent pas à ce que les ouvriers aient des
            logements sains en nombre suffisant ? Et une fois de plus, M. Sax n’a que des exhortations à adresser
            aux capitalistes et ne nous apporte pas de réponse. C’est nous qui, plus haut, avons déjà donné la
            réponse véritable.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le capital, ceci est maintenant définitivement établi, ne <emph>veut</emph> pas abolir la pénurie de logements,
            même s’il le pouvait. Il ne reste donc plus que deux autres issues : l’entraide des travailleurs et l’aide de l’État.
          </p>
          <p rend="alinea">
            M. Sax, partisan enthousiaste de l’entraide, sait nous en relater les prodiges, également dans le
            domaine de la question du logement. Malheureusement il doit dès le début convenir que l’entraide ne
            peut être efficace que là où le système des cottages existe ou du moins est applicable, donc de nouveau
            uniquement à la campagne ; dans les grandes villes, également en Angleterre, elle ne l’est qu’à une
            échelle très restreinte. Ensuite, soupire M. Sax,
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                la réforme par celle-ci [l’entraide] ne peut s’accomplir que par un <emph>détour</emph>
                et, partant, <emph>toujours</emph> d’une façon imparfaite, à savoir dans la mesure seulement
                où le principe de la propriété personnelle possède une force suffisante pour influer la qualité du logement.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Cela aussi serait contestable; en tout cas, « le principe de la propriété personnelle »
            n’a nullement eu d’effet, pour la réformer, sur la « qualité » du style de notre auteur.
            Malgré cela, l’entraide a accompli en Angleterre de tels prodiges,
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                que tout ce qui a été fait là-bas dans d’autres directions pour résoudre la question du logement,
                est <emph>largement dépassé</emph>.
                Il s’agit des <term xml:lang="en">building societies</term> anglaises
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">et si M. Sax leur consacre une plus ample étude, c’est entre autres parce que
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                des idées fausses ou très insuffisantes sont répandues sur leur nature et leur efficacité. Les building
                societies anglaises ne sont nullement… des sociétés ou des coopératives de construction ; elles sont bien
                plutôt ce que l’on pourrait appeler des « associations pour l’acquisition de maisons » ; elles ont pour but,
                grâce aux cotisations de leurs membres, d’amasser un fonds avec lequel, dans la mesure des moyens, elles
                leur accorderont des prêts pour l’achat d’une maison… La building society est ainsi une caisse d’épargne
                pour une partie de ses adhérents, pour l’autre une caisse de prêt. Ces sociétés sont par conséquent des
                instituts de crédit hypothécaire, adaptés aux besoins de l’ouvrier et qui consacrent essentiellement… les
                économies des travailleurs… à aider les frères de classe des déposants dans l’acquisition ou la construction
                d’une maison. Comme on peut le présumer, ces prêts sont consentis contre une hypothèque sur l’objet en
                question et de telle façon que leur amortissement s’effectue par des versements rapprochés, comprenant
                l’intérêt et l’amortissement… L’intérêt n’est pas versé aux déposants, mais <emph>inscrit à leur compte en vue de
                produire des intérêts composés</emph>… Le retrait des dépôts, augmentés des intérêts… peut avoir lieu à tout
                moment après un préavis d’un mois.
              </p>
              <p rend="alinea">
                Il existe en Angleterre plus de deux mille associations de ce genre…
                Le capital qui y est accumulé s’élève à environ quinze millions de livres sterling
                et cent mille familles <emph>ouvrières</emph> sont devenues, grâce à ce système, les propriétaires d’un foyer ;
                c’est là une conquête sociale que certainement on ne pourra égaler de si tôt.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 170-172 ; p. 174.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Malheureusement, ici aussi, il y a un « mais » qui arrive en clopinant :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Mais ceci ne nous apporte encore <emph>nullement une solution parfaite</emph> de la question.
                Déjà pour ce motif que l’acquisition d’une maison n’est accessible…
                qu’aux travailleurs <emph>dont la situation est privilégiée</emph>…
                Et il faut noter aussi que les prescriptions de l’hygiène ne sont souvent observées que d’une manière insuffisante.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 176.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Sur le continent, « ce genre d’associations… ne trouve qu’un terrain d’expansion limité ». Elles
            présupposent le système du cottage, qui n’existe ici qu’à la campagne ; mais là, les travailleurs ne sont
            pas encore assez mûrs pour l’entraide. Dans les villes d’autre part, où pourraient se former de véritables
            coopératives de construction, « de graves et considérables difficultés de toutes sortes s’y opposent… »
            (P. 179.) Elles ne pourraient en effet construire que des cottages et ceci est impossible dans les grandes
            villes. Bref, ce n’est pas « à cette forme de l’entraide coopérative » que peut « revenir dans les
            conditions actuelles — et difficilement aussi dans un proche avenir — le rôle capital dans la solution
            de la question qui nous occupe ». Ces coopératives de construction se trouvent en effet, « au stade des
            premiers débuts, embryonnaires ». « Cette constatation vaut même pour l’Angleterre. » (P. 181.)
          </p>
          <p rend="alinea">
            Ainsi : les capitalistes ne <emph>veulent</emph> pas et les travailleurs ne <emph>peuvent</emph> pas.
            Nous pourrions donc clore là ce chapitre s’il n’était indispensable d’apporter quelques éclaircissements
            sur les building societies anglaises que les bourgeois de la nuance Schulze-Delitzsch<note xml:id="EnQlpart2para2-not3" n="3" place="bottom">
              Schulze-Delitzsch (1808-1883) :
              économiste bourgeois,
              promoteur du mouvement coopératif en Allemagne.
              (Réd.)
            </note>
            donnent continuellement en exemple à nos ouvriers.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Ces building societies ne sont pas des associations ouvrières et leur but principal n’est pas davantage
            de procurer aux travailleurs des maisons qui leur appartiennent en propre. Nous verrons au contraire
            que c’est là une exception. Les building societies sont essentiellement spéculatives, les petites sociétés
            du début non moins que leurs grandes imitatrices. Dans un café — ordinairement à l’instigation du
            patron des lieux, chez qui par la suite se tiendront les réunions hebdomadaires — un groupe d’habitués
            et leurs amis, des épiciers, des commis, des voyageurs de commerce, des artisans et autres petits
            bourgeois — parfois aussi un ouvrier constructeur de machines ou tout autre travailleur appartenant à
            l’aristocratie de sa classe —, constituent une coopérative, de construction ; la cause occasionnelle est
            d’habitude la découverte par le patron du café d’un terrain à vendre, relativement bon marché, dans le
            voisinage ou n’importe où. La plupart des membres ne sont pas attachés par leurs occupations à un
            endroit déterminé ; de nombreux épiciers et artisans n’ont en ville qu’un local commercial sans
            logement ; celui qui le peut préfère habiter en dehors plutôt que dans la ville enfumée. Le terrain est
            acheté et l’on y bâtit autant de cottages que possible. Le crédit des plus fortunés a permis son achat ;
            les cotisations hebdomadaires, avec quelques petits emprunts, couvrent les dépenses hebdomadaires de
            la construction. Aux membres qui visent à l’acquisition d’une maison, on attribue les cottages par
            tirage au sort, au fur et à mesure qu’ils sont terminés et ce que les bénéficiaires versent en sus du loyer
            amortit le prix d’achat. Les cottages restants sont ou loués ou vendus.
            Quant à la société de construction, si elle fait de bonnes affaires,
            elle amasse une fortune plus ou moins importante,
            qui reste à la disposition de ses adhérents aussi longtemps qu’ils paient leurs cotisations ;
            cette somme est répartie entre eux de temps à autre ou en cas de liquidation de la société.
            Telle est la vie de neuf sur dix des sociétés de construction en Angleterre.
            Les autres sont des sociétés plus importantes, fondées parfois sous des prétextes politiques ou philanthropiques ;
            mais le but principal est finalement toujours de procurer aux économies de <emph>la petite bourgeoisie</emph>
            un placement hypothécaire plus avantageux, avec de bons intérêts et des dividendes en perspective,
            grâce à la spéculation sur la propriété foncière.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le prospectus d’une des plus importantes, sinon la plus importante, de ces sociétés nous montre le
            genre de clients sur qui elles comptent. La Birkbeck Building Society, 29-30 Southampton Buildings,
            Chancery Lane, Londres, dont les revenus depuis sa fondation dépassent dix millions et demi de livres
            sterling, qui a investi dans les banques et en papiers d’État 416 000 livres, et qui compte actuellement
            21 441 membres et dépositaires, se présente au public de la manière suivante :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                La plupart des gens sont familiarisés avec ce que l’on appelle le « système triennal » des fabricants de
                pianos, suivant lequel tous ceux qui louent un piano pour trois ans en deviennent propriétaire une fois ce laps
                de temps écoulé. Avant l’introduction de ce système, il était presque aussi difficile pour les personnes aux
                revenus limités de se procurer un bon piano qu’une maison ; on payait chaque année pour la location d’un
                piano et l’on dépensait deux ou trois fois sa valeur. Mais ce qui est faisable pour un piano l’est également
                pour une maison… Toutefois, comme une maison est d’un coût plus élevé… elle exige un délai plus long
                pour en amortir le prix d’achat par la location. C’est pourquoi, dans différents quartiers de Londres et de sa
                banlieue, les directeurs ont passé des accords avec les propriétaires de maisons et sont ainsi en mesure
                d’offrir aux membres de la Birkbeck Building Society, ainsi qu’à d’autres, un grand choix de maisons dans
                les quartiers les plus divers. Les directeurs ont l’intention d’appliquer un système suivant lequel les
                maisons seraient louées pour douze ans et demi et deviendraient au bout de ce temps, si le loyer a été
                régulièrement payé, la propriété absolue du locataire, sans autre redevance de quelque nature que ce
                soit… Le locataire peut également obtenir par contrat un délai plus court avec un loyer plus élevé ou un
                délai plus long avec un loyer plus bas… <emph>Les personnes aux revenus limités, les employés de commerce ou
                les vendeurs de magasins</emph> et autres peuvent immédiatement se rendre indépendants de tout
                loueur de maison en devenant membre de la Birkbeck Building Society.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Voilà qui est clair. Il n’est nullement question d’ouvriers, mais de personnes ayant des revenus limités,
            de vendeurs de magasins et d’employés de commerce, etc. ; et de plus on suppose que généralement
            les futurs bénéficiaires <emph>posséderont déjà un piano</emph>. En réalité, il ne s’agit pas du tout ici d’ouvriers,
            mais de petits bourgeois et de ceux qui veulent <emph>et peuvent</emph> le devenir, de personnes dont les revenus,
            même s’ils sont limités, croissent en général progressivement, comme ceux de l’employé de commerce
            et de branches analogues ; tandis que ceux de l’ouvrier restent, dans le meilleur des cas, identiques ; en
            fait, ils baissent en proportion de l’augmentation de sa famille et de ses besoins. En réalité, seul un
            petit nombre d’ouvriers peut exceptionnellement participer à de telles sociétés. Leurs revenus d’une
            part sont trop faibles, et d’autre part trop incertains pour qu’ils puissent endosser des engagements pour
            douze ans et demi. Les quelques exceptions auxquelles ceci ne s’applique pas, sont ou bien des ouvriers mieux
            payés que la généralité ou des contremaîtres<note xml:id="EnQlpart2para2-not4" n="4" place="bottom">
              Voici encore quelques précisions sur l’activité notamment des sociétés londoniennes de construction.
              On sait que le terrain de Londres appartient presque entièrement à une douzaine environ d’aristocrates,
              parmi lesquels les ducs de Westminster, de Bedford, de Portland, etc., occupent le plus haut rang.
              Primitivement ils avaient loué les terrains pour 99 ans et doivent,
              ce temps écoulé, rentrer en leur possession avec tout ce qui se trouve dessus.
              Ils louent à présent les maisons pour une durée plus courte, 39 ans par exemple,
              avec ce qu’on appelle une clause de réparation (<term xml:lang="en">repairing lease</term>),
              d’après laquelle le locataire de la maison doit la mettre et la maintenir en bon état.
              Dès que le contrat est signé, le propriétaire du sol envoie son architecte
              et l’employé chargé de la police du bâtiment dans l’arrondissement (<term xml:lang="en">surveyor</term>)
              pour inspecter la maison et fixer les réparations nécessaires.
              Celles-ci sont souvent très importantes, allant jusqu’au ravalement de la façade, la réfection de la toiture, etc.
              Le locataire dépose alors le contrat de location comme garantie dans une société de construction
              et en reçoit l’argent nécessaire — jusqu’à mille livres sterling et plus
              pour un loyer annuel de 130 à 150 livres — comme avance pour exécuter les réparations <emph>à ses frais</emph>.
              Ces sociétés de construction sont donc devenues un important intermédiaire dans un système
              qui a pour but de réparer sans cesse et de maintenir en bon état les maisons
              de Londres appartenant aux grands aristocrates fonciers, et cela sans peine pour eux
              et aux frais du public.
              Et c’est ça qui serait pour les travailleurs la solution à la question du logement !
              (Note d’Engels pour l’édition de 1887.)
            </note>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Par ailleurs, chacun constate que les bonapartistes de Mulhouse, la ville ouvrière, ne sont que les
            lamentables plagiaires de ces sociétés de construction à l’usage des petits bourgeois anglais. La seule
            différence est que les premiers, malgré l’aide accordée par l’État, escroquent leurs clients bien
            davantage que les dites sociétés. Leurs conditions sont dans l’ensemble moins libérales que celles qui
            prévalent généralement en Angleterre ; tandis que là on tient compte des intérêts simples et composés
            de chaque versement et qu’on les rembourse après préavis d’un mois, les fabricants de Mulhouse
            empochent tous les intérêts et ne remboursent que la somme versée en espèces sonnantes et
            trébuchantes. Et personne, devant cette différence, ne s’étonnera davantage que M. Sax, qui a mis tout
            cela dans son livre sans le savoir.
          </p>
          <p rend="alinea">
            L’entraide ouvrière ne donne donc rien, elle non plus. Reste l’aide de l’État. Que nous offre M. Sax
            sous ce rapport ? Il nous propose trois choses :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Premièrement : l’État doit prévoir dans sa législation et son administration la suppression ou
                l’amélioration de tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, entraîne une aggravation de la crise du logement
                pour les classes laborieuses.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 187.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Donc : révision de la législation concernant la construction et libération des industries du bâtiment,
            afin de construire à meilleur marché. Mais en Angleterre cette législation est réduite au minimum, les
            industries du bâtiment sont libres comme l’air, et cependant la crise du logement existe. De plus, on y
            construit maintenant à si bon marché que les maisons tremblent au passage d’une charrette et que
            journellement il en est qui s’effondrent. Hier encore, 25 octobre 1872, six maisons se sont brusquement
            écroulées à Manchester, blessant grièvement six ouvriers. Ce n’est donc pas là la solution.
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Deuxièmement : les pouvoirs publics doivent empêcher qu’un citoyen dans son individualisme borné,
                propage la maladie ou la provoque à nouveau.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Donc : inspection sanitaire et de sécurité des logements ouvriers, décision habilitant les autorités à
            fermer les habitations malsaines et en mauvais état, comme cela s’est pratiqué en Angleterre depuis
            1857. Mais comment cela fut-il pratiqué ? La première loi de 1855
            (<term xml:lang="en">Nuisances Removal Act</term>) resta « lettre morte », comme M. Sax le reconnaît ;
            de même la seconde de 1858 (<term xml:lang="en">Local Government Act</term>) (p. 197).
            Par contre, M. Sax croit que la troisième, l’<term xml:lang="en">Artisans’Dwellings Act</term>,
            qui ne vaut que pour les villes de plus de dix mille habitants, « nous apporte sans conteste
            un témoignage éloquent des vues élevées du Parlement britannique en matière sociale » (p. 199),
            tandis que cette affirmation ne nous apporte à nouveau qu’ « un témoignage éloquent »
            de « la totale ignorance où est M. Sax des choses anglaises ». Qu’ « en matière sociale »,
            l’Angleterre soit très en avance sur le continent, c’est l’évidence même : elle est la patrie de la grande
            industrie moderne ; c’est là que le mode de production capitaliste s’est développé le plus librement et
            avec le plus d’ampleur, et c’est là que les conséquences de ce mode de production apparaissent le plus
            crûment et que pour la première fois elles provoquent une réaction dans la législation. Le meilleur
            exemple nous est fourni par la législation sur les fabriques. Mais si M. Sax croit qu’il suffit à une
            décision parlementaire de prendre force de loi pour être mise immédiatement en pratique, il se trompe
            lourdement. Et ceci, justement ne vaut pour aucune autre décision parlementaire
            (le <term xml:lang="en">Workshops’ Act</term> excepté, il est vrai)
            plus que pour le <term xml:lang="en">Local Government Act</term>. Son
            application fut confiée aux autorités municipales qui, presque partout en Angleterre, sont le centre
            reconnu de la corruption sous toutes ses formes, du népotisme et du Jobbery<note xml:id="EnQlpart2para2-not5" n="5" place="bottom">
              Jobbery signifie : se servir d’une charge publique
              dans l’intérêt privé du fonctionnaire ou de sa famille.
              Quand par exemple le chef de l’Administration des Postes d’un État
              devient l’associé secret d’une fabrique de papier,
              lui livre le bois de ses forêts
              et lui passe ensuite des commandes de papier pour ses bureaux,
              c’est là, à vrai dire, un assez petit, mais cependant beau travail,
              dans la mesure où il montre une parfaite compréhension des principes du jobbery :
              ce qui d’ailleurs va de soi chez Bismarck et il fallait s’y attendre.
              (Note d’Engels.)
            </note>.
            Les agents de ces administrations municipales, redevables de leur place à
            toutes sortes de considérations familiales, sont ou dans l’incapacité d’appliquer de telles lois sociales
            ou n’en ont pas l’intention. Alors que précisément en Angleterre, les fonctionnaires de l’État, chargés
            de la préparation et de l’application de la législation sociale, se distinguent la plupart du temps par un
            strict accomplissement de leur devoir — encore que cela soit aujourd’hui moins vrai qu’il y a vingt ou trente
            ans. Dans les conseils municipaux, les propriétaires d’habitations insalubres et délabrées sont presque
            partout fortement représentés, directement ou indirectement. L’élection des conseillers municipaux par
            petites circonscriptions rend les élus dépendants des intérêts locaux et des influences les plus
            mesquines ; aucun conseiller municipal qui tient à sa réélection n’osera voter l’application de cette loi
            dans sa circonscription. On comprend donc la mauvaise volonté avec laquelle, presque partout, les
            autorités locales accueillirent cette loi et qu’elle n’ait été appliquée jusqu’ici que dans les cas les plus
            scandaleux — le plus souvent alors qu’une épidémie avait déjà éclaté, comme l’an dernier à
            Manchester et Salford, où sévissait la variole. Le recours au ministre de l’Intérieur n’a eu d’effet jusqu’à
            présent que dans des cas semblables. Car c’est le principe de tout gouvernement <emph>libéral</emph> en Angleterre
            de ne proposer des réformes sociales que poussé par la nécessité et, toutes les fois que c’est possible,
            de ne pas appliquer les lois déjà existantes. La loi en question, comme tant d’autres en Angleterre, n’a
            qu’une signification : entre les mains d’un gouvernement dominé ou poussé par les travailleurs, qui
            l’appliquera enfin réellement, elle deviendra une arme puissante pour ouvrir une brèche dans l’état
            social actuel.
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Troisièmement, le pouvoir de l’État, d’après M. Sax, doit mettre en œuvre le plus largement possible
                toutes les mesures positives dont il dispose pour remédier à la crise du logement existante.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Ce qui signifie que l’État doit édifier des casernes, « véritables constructions modèles », pour ses
            « employés et serviteurs subalternes », (mais ce ne sont pas des ouvriers !) et « accorder des prêts aux
            représentations communales, aux sociétés et aussi aux particuliers dans le but d’améliorer les
            habitations pour les ouvriers» (p. 203), comme cela se fait en Angleterre d’après
            le <term xml:lang="en">Public Works Loan Act</term>, et comme l’a fait Louis Bonaparte à Paris et à
            Mulhouse. Mais le Public Works Loan Act n’existe que sur le papier, le gouvernement met tout au plus
            cinquante mille livres sterling à la disposition des commissaires, soit de quoi construire au maximum quatre cent
            cottages, donc, en quarante ans, seize mille cottages ou logements pour quatre-vingt mille personnes au grand maximum :
            une goutte d’eau dans un seau ! Même en admettant qu’au bout des premiers vingt ans, les ressources de
            la commission aient doublé grâce aux remboursements et qu’ainsi dans les vingt années suivantes on
            construise des logements pour quarante mille autres personnes : ce sera toujours une goutte dans le seau.
            Et comme les cottages ne durent en moyenne que quarante ans, au bout de ce laps de temps il faudra, chaque
            année, employer les cinquante ou cent mille livres liquides pour remplacer les cottages les plus vieux,
            tombés en ruines. C’est ce que M. Sax appelle (p. 203), appliquer le principe d’une façon juste et
            pratique et « aussi d’une manière illimitée ». Et sur cet aveu que l’État, même en Angleterre, n’a
            somme toute rien réalisé « d’une manière illimitée », M. Sax termine son livre, non sans décocher un
            nouveau sermon édifiant à tous les intéressés<note xml:id="EnQlpart2para2-not6" n="6" place="bottom">
              Récemment le Parlement anglais,
              dans les lois qui confèrent aux autorités londoniennes chargées de la construction
              le droit d’expropriation en vue de percer de nouvelles artères,
              s’est préoccupé quelque peu des ouvriers jetés ainsi à la rue.
              Il a introduit une clause, suivant laquelle les nouvelles habitations qui seront construites
              devront être aptes à recevoir les classes de la population
              qui logeaient auparavant dans les immeubles détruits.
              On construit donc pour les ouvriers, sur des terrains ayant le moins de valeur possible,
              de grandes maisons-casernes de cinq à six étages et on se conforme ainsi à la lettre de la loi.
              Reste à savoir ce que donneront à l’usage ces dispositions si inhabituelles pour les travailleurs
              et parfaitement insolites pour la traditionnelle manière de vivre londonienne.
              Dans le meilleur des cas, c’est au maximum un quart
              des ouvriers chassés par les nouveaux plans qui pourra être relogé.
              (Note d’Engels pour l’édition de 1887.)
            </note>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Il est clair comme le jour que l’État actuel ne peut ni ne veut remédier à cette plaie qu’est la pénurie de
            logements. L’État n’est rien d’autre que le pouvoir total organisé des classes possédantes, des
            propriétaires fonciers et des capitalistes en face des classes exploitées, des paysans et des ouvriers. Ce
            que les capitalistes considérés individuellement (il ne s’agit ici que d’eux, puisque dans cette question
            le propriétaire foncier intéressé apparaît d’abord en sa qualité de capitaliste) ne veulent pas, leur État
            ne le veut pas non plus. Donc, si les capitalistes pris <emph>individuellement</emph> déplorent, il est vrai, la crise du
            logement, alors qu’on peut à peine les décider à pallier superficiellement ses plus terribles
            conséquences, le capitaliste <emph>collectif</emph>, c’est-à-dire l’État, ne fera pas beaucoup plus.
            Tout au plus l’État veillera-t-il à ce qu’on applique partout uniformément le palliatif superficiel qui est
            devenu usuel. Et nous avons vu que c’est bien le cas.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais, peut-on m’objecter, la bourgeoisie ne règne pas encore en Allemagne, l’État y est encore un
            pouvoir qui plane, indépendant, jusqu’à un certain point, au-dessus de la société, qui
            représente donc l’ensemble des intérêts de cette société et non ceux d’une classe en particulier. Un <emph>tel</emph> État a
            certes un pouvoir que ne possède pas l’État bourgeois ; dans le domaine social on peut en attendre tout
            autre chose.
          </p>
          <p rend="alinea">
            C’est là le langage des réactionnaires. En réalité, l’État tel qu’il existe est, en Allemagne aussi, le
            produit nécessaire de l’infrastructure sociale dont il est issu. En Prusse — et aujourd’hui la Prusse fait
            autorité — à côté d’une noblesse encore puissante formée de grands propriétaires terriens, il y a une
            bourgeoisie relativement jeune et particulièrement lâche qui, jusqu’à présent, n’a conquis le pouvoir
            politique ni directement comme en France, ni plus ou moins indirectement comme en Angleterre.
            Mais, à côté de ces deux classes, un prolétariat intellectuellement très développé se multiplie
            rapidement et s’organise chaque jour davantage. Ici donc, nous trouvons un double équilibre : celui
            entre la noblesse terrienne et la bourgeoisie, condition essentielle de la vieille monarchie absolue ; et
            celui entre la bourgeoisie et le prolétariat, condition essentielle du bonapartisme moderne. Mais, aussi
            bien dans la vieille monarchie absolue que dans la moderne monarchie bonapartiste, le véritable
            pouvoir gouvernemental est entre les mains d’une caste spéciale d’officiers et de fonctionnaires qui, en
            Prusse, se recrute en partie dans ses propres rangs, en partie dans la petite noblesse de majorât, plus
            rarement dans la grande noblesse et pour la part la plus faible dans la bourgeoisie. L’indépendance de
            cette caste, qui paraît être en dehors et pour ainsi dire au-dessus de la société, confère à l’État
            l’apparence de l’autonomie vis-à-vis de la société.
          </p>
          <p rend="alinea">
            La forme d’État qui s’est développée en Prusse (et, sur son modèle, dans la nouvelle Constitution de
            l’Empire allemand) à partir de ces conditions sociales contradictoires et comme leur conséquence
            nécessaire, est le pseudo-constitutionalisme ; c’est aussi bien la forme actuelle de la vieille monarchie
            absolue en décomposition que la forme d’existence de la monarchie bonapartiste. En Prusse, ce
            pseudo-constitutionalisme ne fit que recouvrir de 1848 à 1886 le lent processus de décomposition de la
            monarchie absolue et il s’en fit le véhicule. Depuis 1866 et surtout depuis 1870, le bouleversement
            social, et par suite la décomposition de l’ancien État, s’effectue aux yeux de tous et à une vitesse qui
            croît d’une façon fantastique. Le rapide développement de l’industrie et notamment de la spéculation
            en bourse, a entraîné toutes les classes dirigeantes dans son tourbillon. La corruption à grande échelle,
            importée de France en 1870, se développe à un rythme inouï. Strousberg<note xml:id="EnQlpart2para2-not7" n="7" place="bottom">
              Strousberg (1823-1884) :
              journaliste et homme d’affaires.
              (Réd.)
            </note>
            et Pereire<note xml:id="EnQlpart2para2-not8" n="8" place="bottom">
              Pereire (1800-1880).
              — Les frères Pereire :
              banquiers, directeurs du Crédit mobilier.
              (Réd.)
            </note>
            se tirent réciproquement leur chapeau. Les ministres,
            les généraux, les princes et les comtes font le commerce des actions en dépit des boursiers juifs les
            plus retors et l’État consacre leur égalité en faisant massivement avec les boursiers juifs des barons. La
            noblesse terrienne, adonnée depuis longtemps à l’industrie avec ses fabriques de sucre de betterave et
            ses distilleries d’eau-de-vie, a laissé loin derrière elle les vertus solides du passé et grossit de ses noms
            les listes de directeurs de toutes les sociétés par actions, qu’elles soient solides ou non. La bureaucratie
            dédaigne de plus en plus de recourir aux seuls prélèvements sur la caisse pour améliorer ses
            traitements ; elle laisse tomber l’État et fait la chasse à des postes infiniment plus rémunérateurs dans
            l’administration des entreprises industrielles ; ceux qui demeurent encore en fonction suivent l’exemple
            de leurs chefs, spéculent sur les actions ou obtiennent une « participation » aux chemins de fer, etc. On
            est même fondé à penser que les jeunes lieutenants eux-mêmes mettent leur main délicate dans mainte
            spéculation. Bref, la décomposition de tous les éléments de l’ancien État, le passage de la monarchie
            absolue à la monarchie bonapartiste est en pleine évolution, et, à la prochaine grande crise industrielle
            et commerciale, s’effondrera, non seulement la spéculation actuelle, mais aussi tout le vieil État
            prussien<note xml:id="EnQlpart2para2-not9" n="9" place="bottom">
              Ce qui aujourd’hui, en 1886, empêche encore la dislocation
              de l’État prussien et de sa base, l’alliance, scellée dans la protection douanière,
              de la grande propriété foncière et du capital industriel,
              c’est uniquement la peur du prolétariat qui,
              depuis 1872, s’est énormément développé en nombre
              et en conscience de classe.
              (Note d’Engels pour l’édition de 1887.)
            </note>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Et cet État, dont les éléments non bourgeois s’embourgeoisent tous les jours davantage, résoudrait « la
            question sociale » ou du moins celle du logement ? C’est le contraire qui est vrai. Dans toutes les
            questions économiques, l’État prussien tombe de plus en plus aux mains de la bourgeoisie; et si depuis
            1866 la législation dans ce domaine n’est pas devenue encore plus conforme à ses intérêts, à qui la
            faute ? Principalement à la bourgeoisie elle-même, qui d’abord est trop lâche pour défendre
            énergiquement ses revendications et qui, deuxièmement, se cabre contre toute concession dès que
            celle-ci du même coup fournit de nouvelles armes au prolétariat menaçant. Et si le pouvoir de l’État,
            c’est-à-dire Bismarck, tente de se constituer son propre prolétariat, attaché à sa personne, pour tenir
            ainsi la bride à l’activité politique de la bourgeoisie, qu’est-ce sinon un misérable stratagème
            bonapartiste, nécessaire et bien connu, qui, vis-à-vis des travailleurs, n’engage à rien en dehors de
            quelques slogans pleins de bonnes intentions, si ce n’est tout au plus à un minimum d’aide de la part de
            l’État aux-sociétés de construction <foreign xml:lang="fr">à la</foreign> Louis Bonaparte ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Rien ne montre mieux ce que les travailleurs ont à attendre de l’État prussien que l’utilisation faite par
            lui des milliards français, avec lesquels l’autonomie de la machine d’État prussienne vis-à-vis de la
            société a obtenu un nouveau et bref quart d’heure de grâce. Est-ce qu’un seul thaler de ces milliards a
            été employé à construire un toit pour les familles de travailleurs berlinois jetées à la rue ? Tout au
            contraire. Lorsque l’automne fut venu, l’État fit même démolir les quelques misérables baraques qui
            pendant l’été leur avaient servi d’abri de fortune. Les cinq milliards ne suivent que trop rapidement le
            cours naturel des choses et s’en vont en fortifications, canons et soldats ; et en dépit de Wagner von
            Dummerwitz, malgré les conférences de Stieber avec l’Autriche<note xml:id="EnQlpart2para2-not10" n="10" place="bottom">
              Il s’agit ici de la Conférence de Gastein en août 1871,
              où les empereurs d’Autriche et d’Allemagne, avec leurs chanceliers,
              discutèrent des mesures de police à prendre contre la I<hi rend="ordinal">re</hi> Internationale.
              (Réd.)
            </note>,
            la part de ces milliards
            consacrée aux ouvriers allemands n’équivaudra même pas à ce que Louis Bonaparte utilisa pour les
            ouvriers français des millions qu’il avait volés à la France.
          </p>
        </div>

        <div xml:id="EnQlpart2para3">
          <head>III</head>
          <p rend="alinea">
            En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement <emph>à sa manière</emph> — ce
            qui veut dire : la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette
            méthode porte un nom : « <emph>Haussmann</emph> ».
          </p>
          <p rend="alinea">
            Par « Haussmann » j’entends ici non pas seulement la manière spécifiquement bonapartiste du Haussmann parisien
            de percer de longues artères droites et larges à travers les quartiers ouvriers aux rues étroites, et de les
            border de chaque côté de grandes et luxueuses constructions ; le but poursuivi — outre leur utilité
            stratégique, les combats de barricades étant rendus plus difficiles —, était la constitution d’un
            prolétariat du bâtiment, spécifiquement bonapartiste, dépendant du gouvernement, et la transformation
            de la ville en une cité de luxe. J’entends ici par « Haussmann » la pratique qui s’est généralisée d’ouvrir
            des brèches dans les arrondissements ouvriers, surtout dans ceux situés au centre de nos grandes villes,
            que ceci réponde à un souci de la santé publique, à un désir d’embellissement, à une demande de
            grands locaux commerciaux dans le centre, ou aux exigences de la circulation — pose d’installations
            ferroviaires, rues, etc. Quel qu’en soit le motif, le résultat est partout le même : les ruelles et les
            impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense
            succès — mais ruelles et impasses resurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Dans la <title>Situation de la classe laborieuse en Angleterre</title>, j’ai fait une description du Manchester de
            1843 et 1844. Depuis, du fait des voies ferrées qui traversent la ville, de l’ouverture de nouvelles rues,
            de la construction de grands bâtiments publics et privés, quelques-uns des pires quartiers qui y sont
            décrits ont été percés, dégagés, améliorés, d’autres complètement supprimés ; mais beaucoup
            subsistent encore — en dépit de la surveillance plus stricte des services d’hygiène — qui se trouvent au
            point de vue constructions dans un état identique, sinon pire. En revanche, par suite de l’extension
            considérable de la ville, dont la population s’est accrue de plus de la moitié, des quartiers qui alors
            étaient encore aérés et propres, sont maintenant tout aussi encombrés de constructions, sales et
            surpeuplés que ne l’étaient les parties de la ville les plus mal famées. En voici un seul exemple : dans
            mon livre, aux pages 80 et suivantes<note xml:id="EnQlpart2para3-not1" n="1" place="bottom">
              <title>Situation de la classe laborieuse en Angleterre</title>,
              pp. 96-98,
              édit. citée
              (Réd.)
            </note>,
            je parle d’un groupe de maisons situées dans la basse vallée du Medlock et qui, sous le
            nom de Little Ireland, étaient depuis des années déjà la honte de Manchester. Little Ireland a disparu
            depuis longtemps ; à sa place, une gare s’élève sur de hautes fondations<note xml:id="EnQlpart2para3-not2" n="2" place="bottom">
              La gare est Manchester Oxford Road railway station.
              Le quartier était au sud de la voie de chemin de fer dans la boucle de la rivière.
              Une plaque commémore Litte Ireland au <ref target="https://www.openstreetmap.org/#map=17/53.47359/-2.24113">8 Great Marlborough Street</ref>.
              (Réd.)
            </note> ;
            la bourgeoisie s’est vantée de
            l’heureuse et définitive disparition de Little Ireland comme d’un grand triomphe. Mais voici que, l’été
            dernier, se produit une formidable inondation, comme d’ailleurs — et pour des raisons facilement
            explicables — les fleuves endigués dans nos grandes villes en occasionnent de plus en plus fortes
            chaque année. Il apparaît alors que Little Ireland n’a nullement été supprimé, mais simplement déplacé
            du sud d’Oxford Road vers le nord et qu’il est toujours florissant. Écoutons ce que nous en dit,
            le 20 juillet 1872, le <title>Weekly Times</title>, l’organe de la bourgeoisie radicale de Manchester :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                La catastrophe qui s’est abattue dimanche dernier sur les habitants de la basse vallée du Medlock, aura,
                espérons-le, un bon résultat : celui d’attirer l’attention publique sur la manière évidente dont on se moque
                de toutes les lois de l’hygiène, qui depuis si longtemps y est tolérée au nez et à la barbe des employés
                municipaux et du service sanitaire. Hier, dans notre édition quotidienne, un article vigoureux, mais trop
                faible encore, a révélé la situation honteuse de quelques-unes des caves-logements dans les rues Charles
                et Brook, qui ont été atteintes par l’inondation. Une enquête minutieuse dans l’une des cours citées dans
                cet article, nous met en mesure de confirmer tous les faits relatés et de déclarer que ces caves-logements
                auraient dû être fermées depuis longtemps ; mieux, on n’aurait jamais dû les tolérer comme demeures
                humaines. Squire’s Court est constitué par sept ou huit maisons à l’angle des rues Charles et Brook ;
                même à l’endroit le plus bas de la rue Brook, sous le pont du chemin de fer, on peut passer jour après jour
                sans soupçonner que des êtres humains vivent là, au fond, dans des caves. La cour est cachée au regard du
                public et n’est accessible qu’à ceux que la misère contraint de chercher un abri dans ce lieu retiré du
                monde et semblable à une tombe. Même quand les eaux du Medlock, la plupart du temps stagnantes et
                endiguées entre des parapets, sont à leur niveau habituel, le plancher de ces logis ne les dépasse que de
                quelques pouces. Toute ondée un peu forte suffit pour faire remonter des égouts et des canalisations une
                eau fétide, écœurante, et les logis s’emplissent des gaz délétères que toute inondation laisse en souvenir
                derrière elle… Squire’s Court est situé plus bas encore que les caves inhabitées des maisons de la rue
                Brook… Vingt pieds plus bas que la rue, et l’eau empestée qui samedi fut refoulée de l’égout atteignit les
                toits. Nous le savions et nous nous attendions en conséquence à trouver la cour inhabitée ou occupée par
                les seuls employés du service d’hygiène, en vue de laver les murs puants et de les désinfecter. Au lieu de
                cela, nous vîmes un homme dans la cave-logement d’un barbier, en train de charger dans une brouette un
                tas d’immondices en putréfaction qui se trouvait dans un coin… Le barbier, dont la cave était déjà à peu
                près déblayée, nous envoya encore plus bas vers une rangée de logis, disant que, s’il savait écrire, il
                s’adresserait à la presse pour demander leur fermeture. C’est ainsi que nous parvînmes enfin à Squire’s
                Court, où nous trouvâmes une jolie Irlandaise de bonne mine, fort occupée avec sa lessive. Elle et son
                mari, gardien de nuit pour maisons privées, habitaient depuis six ans dans la cour, ils avaient une
                nombreuse famille. Dans la maison qu’ils venaient de quitter, les eaux étaient montées presque jusqu’au
                toit, les fenêtres étaient démolies, les meubles un monceau de ruines. Pour rendre l’odeur de la maison
                supportable il fallait la blanchir tous les deux mois à la chaux… Dans la cour intérieure, où pénétra alors
                notre correspondant, il trouva trois maisons adossées à celle que nous venons de décrire, dont deux étaient
                habitées. La puanteur était si atroce que l’homme le plus robuste, au bout de quelques minutes, avait
                fatalement la nausée… Ce trou répugnant était habité par une famille de sept personnes, qui toutes
                dormaient dans la maison jeudi soir, le jour de la première inondation. Ou plus exactement, rectifia la
                femme, ils n’avaient pas dormi, ayant passé la plus grande partie de la nuit à vomir à cause de la puanteur.
                Le samedi, ils durent, avec de l’eau jusqu’à la poitrine, porter leurs enfants dehors. La femme était
                également d’avis qu’un cochon ne vivrait pas dans un trou pareil, mais elle l’avait pris pour la modicité du
                loyer — un shilling et demi par semaine — parce que ces derniers temps son mari, malade, n’avait souvent rien
                gagné… L’impression produite par cette cour et les habitants qui y sont enfermés comme dans une tombe
                anticipée, est celle de la plus extrême détresse. D’ailleurs il nous faut ajouter, qu’après enquête, Squire’s
                Court n’est que l’image — peut-être un peu poussée — de bien d’autres localités de cette région, dont
                notre Commission d’hygiène ne peut justifier l’existence. Et si on tolère que ces localités continuent d’être
                habitées, le Comité assume une responsabilité et le voisinage un danger d’épidémies, dont nous
                n’examinerons pas davantage la gravité.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Voilà un exemple frappant de la manière dont la bourgeoisie résout dans la pratique la question du
            logement. Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquelles nuit après nuit le mode
            de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… <emph>déplacés</emph> !
            La même nécessité économique les fait naître ici comme là. Et aussi longtemps que subsistera le mode
            de production capitaliste, ce sera folie de vouloir résoudre isolément la question du logement ou tout
            autre question sociale concernant le sort de l’ouvrier. La solution réside dans l’abolition de ce mode de
            production, dans l’appropriation par la classe ouvrière elle-même de tous les moyens de production et
            d’existence.
          </p>
        </div>
      </div>

      <div xml:id="EnQlpart3">
        <head>
          Troisième partie :
          Remarques complémentaires sur Proudhon et la question du logement
        </head>

        <div xml:id="EnQlpart3para1">
          <head>I</head>

          <p rend="alinea">
            Dans le numéro 86 du <title>Volksstaat</title>, A. Mülberger se fait connaître comme étant l’auteur des articles que
            j’ai critiqués dans le numéro 51 et les suivants. Dans sa réponse, il m’accable de tant de reproches et il
            brouille si bien les points de vue que bon gré, mal gré, il me faut lui répondre. Cette réplique, à mon
            grand regret, devra se placer en majeure partie sur le terrain de la polémique personnelle qui m’est
            imposée par Mülberger ; j’essaierai cependant de lui donner un intérêt général en développant à
            nouveau et, si possible, plus clairement que précédemment les points principaux ; même si je cours le
            risque de m’entendre signifier une fois de plus par mon contradicteur que tout ceci « ne renferme rien
            d’essentiellement nouveau, ni pour lui, ni pour les autres lecteurs du <title>Volksstaat</title> ».
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger se plaint aussi bien de la forme que du contenu de ma critique. En ce qui concerne la forme,
            il me suffira de rétorquer qu’à cette époque j’ignorais totalement de qui étaient les articles en question.
            Impossible donc de parler d’une « prévention » personnelle contre leur auteur; quant à la solution de la
            question du logement développée dans ces articles, j’étais en effet d’autant plus « prévenu » que, grâce
            à Proudhon, je la connaissais depuis longtemps et que mon opinion était solidement établie.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Pour ce qui est du « ton » de ma critique, je ne veux pas polémiquer avec l’ami Mülberger. Quand on a
            comme moi participé depuis aussi longtemps au mouvement ouvrier, on y acquiert une peau
            passablement endurcie aux attaques et l’on a tendance à en supposer une semblable chez les autres.
            Pour réparer le mal fait à Mülberger, je vais essayer cette fois-ci d’employer un « ton » en rapport avec
            la sensibilité de son épidémie.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger se plaint avec une particulière amertume que je l’aie traité de proudhonien et il affirme qu’il
            n’en est pas un. Je suis naturellement obligé de le croire, mais je vais apporter la preuve que les articles
            en question — et je n’avais affaire qu’à eux — ne renferment que du pur proudhonisme.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais d’après Mülberger, j’ai critiqué Proudhon lui-même « à la légère » et je suis gravement injuste
            envers lui :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                La thèse qui fait de Proudhon un petit-bourgeois est devenue chez nous en Allemagne un dogme bien établi
                et même beaucoup la propagent qui n’en ont pas lu une seule ligne.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Lorsque je déplore que les travailleurs de langue latine n’aient pas d’autre nourriture intellectuelle
            depuis vingt ans que les œuvres de Proudhon, Mülberger me répond que, chez ces travailleurs,
            « les principes, tels qu’ils sont formulés par Proudhon, sont presque partout l’âme motrice du mouvement ».
            Cela, je suis obligé de le nier. Primo : « l’âme motrice » du mouvement ouvrier ne réside nulle part
            dans les « principes », mais partout dans le développement de la grande industrie avec ses
            conséquences : l’accumulation et la concentration du capital d’une part, celle du prolétariat de l’autre.
            Secundo : il n’est pas exact que les prétendus « principes » proudhoniens jouent chez les Latins le rôle
            décisif que leur attribue Mülberger et que
            « les principes de l’anarchie, de l’<term xml:lang="fr">organisation des forces économiques</term>,
            de la <term xml:lang="fr">liquidation sociale</term>, etc. y soient devenus les véritables supports du mouvement révolutionnaire ».
            Sans parler de l’Espagne et de l’Italie, où les panacées de Proudhon n’ont acquis quelque influence que
            sous une forme encore défigurée par Bakounine<note xml:id="EnQlpart3para1-not1" n="1" place="bottom">
              Bakounine (1814-1876) :
              Né en Russie, mort à Berne, après une existence agitée.
              Engels disait de lui :
              « La théorie de Bakounine est bien singulière.
              C’est du proudhonisme mêlé à du communisme.
              Et l’essentiel dans son proudhonisme est cette idée que le mal essentiel à supprimer,
              c’est l’État et non pas le Capital, ni, par conséquent,
              l’antagonisme de classe entre les capitalistes et les ouvriers salariés… »
              (Citation extraite de l’article « Bakounine » dans Rosenthal et Ioudine :
              <title>Petit dictionnaire philosophique</title>.)
              Dans la <ref target="#EnQlpref1887">préface</ref>,
              Engels l’appelle «le père de l’anarchisme ».
              (Réd.)
            </note>,
            il est notoire pour tous ceux qui connaissent le
            mouvement ouvrier international qu’en France, les proudhoniens forment une secte peu nombreuse et
            que la masse des travailleurs ne veut rien savoir du plan de réforme sociale élaboré par Proudhon sous
            le titre de <term xml:lang="fr">Liquidation sociale</term>
            et <term xml:lang="fr">Organisation des forces économiques</term>.
            On l’a bien vu sous la Commune. Bien que les proudhoniens y fussent fortement représentés,
            il n’y eut pas la moindre tentative pour liquider la vieille société ou organiser les forces économiques
            selon les projets de Proudhon. Tout au contraire. C’est là un titre de gloire de la Commune : dans les
            mesures économiques prises par elle, ce ne furent pas des principes quelconques qui jouèrent le rôle de
            « l’âme motrice », mais tout simplement la nécessité pratique. Et c’est pourquoi ces mesures : la
            suppression du travail de nuit dans la boulangerie, l’interdiction des amendes dans les fabriques, la
            confiscation des fabriques et des ateliers fermés et leur remise à des associations ouvrières — n’étaient
            pas du tout dans l’esprit de Proudhon, mais bien dans celui du socialisme scientifique allemand. La
            seule mesure sociale que les proudhoniens aient fait appliquer fut de <emph>ne pas</emph> confisquer la Banque de
            France et c’est en partie pour cette raison que la Commune a échoué. Même remarque pour ceux qu’on
            appelle blanquistes : dès qu’ils tentèrent de se transformer de simples révolutionnaires politiques en
            une fraction ouvrière socialiste avec un programme défini — ce que firent les blanquistes émigrés à
            Londres dans leur manifeste « Internationale et Révolution »<note xml:id="EnQlpart3para1-not2" n="2" place="bottom">
              Engels a analysé ce manifeste dans un article paru dans le <title>Volksstaat</title> en 1874 ;
              cet article a été publié à nouveau en 1894,
              dans la brochure Questions internationales du « Volksstaat »,
              sous le titre « Programme des exilés blanquistes de la Commune ».
              (Réd.)
            </note>
            — ce ne sont pas les « principes » du plan proudhonien pour le sauvetage de la
            société qu’ils proclamèrent, mais au contraire, et presque mot pour mot, les conceptions du socialisme
            scientifique allemand : nécessité de l’action politique du prolétariat et de sa dictature comme transition
            à l’abolition des classes et, avec elles, de l’État — telles qu’elles ont déjà été exprimées dans le
            <title>Manifeste du Parti communiste</title> et d’innombrables fois depuis. Et quand Mülberger va jusqu’à faire
            découler du manque d’estime pour Proudhon une incompréhension chez les Allemands du mouvement
            latin « jusque et y compris la Commune de Paris », qu’il nous en donne une preuve et nous cite
            l’ouvrage de langue latine qui, même de loin, ait analysé et relaté la Commune d’une manière aussi
            exacte que l’« Adresse du Conseil général de l’Internationale sur la Guerre civile en France », de
            l’Allemand Marx.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le seul pays où le mouvement ouvrier se trouve directement influencé par les « principes » de Proudhon
            est la Belgique et c’est pourquoi ce mouvement, comme dit Hegel, va « de rien à rien par rien ».
          </p>
          <p rend="alinea">
            Si je regarde comme un malheur que Proudhon ait été, depuis vingt ans,
            directement ou indirectement, la seule nourriture intellectuelle des travailleurs latins,
            je puise ma conviction non dans la prédominance tout à fait mythique de ses recettes réformistes
            — ce que Mülberger appelle les « principes » —,
            mais dans le fait que sur le plan économique la critique que les travailleurs font de la société
            a été contaminée par sa phraséologie radicalement fausse et leur action politique gâchée par son influence.
            À la question de savoir après cela, qui des « travailleurs latins proudhonisés » ou des allemands
            — lesquels, en tout cas, comprennent infiniment mieux le socialisme scientifique allemand que les latins leur Proudhon —
            « est davantage dans la révolution »,
            nous pourrons répondre quand on nous aura dit ce que signifie : « <emph>être</emph> dans la révolution ».
            On a entendu parler de gens qui « sont dans le christianisme, dans la vraie foi, dans la grâce de Dieu », etc.
            Mais « être » dans la révolution, dans ce mouvement le plus puissant qui soit ?
            Est-ce que « la révolution » est une religion dogmatique à laquelle il faille croire ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger me reproche ensuite d’avoir soutenu, contre les termes exprès de son ouvrage, qu’il tenait la
            question du logement pour une question exclusivement ouvrière.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Cette fois, Mülberger a effectivement raison. Je n’avais pas fait attention au passage en question.
            Je suis sans excuses, car c’est un des plus caractéristiques de la tendance de tout son exposé.
            Mülberger dit en effet sans périphrases :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Comme on nous fait si souvent le reproche <emph>ridicule</emph> que nous menons une <emph>politique de classe</emph>,
                que nous aspirons à une <emph>domination de classe</emph> et autres choses analogues, nous affirmons tout d’abord et
                expressément, que la question du logement ne concerne pas du tout exclusivement le prolétariat ; <emph>bien au
                contraire</emph> : elle intéresse <emph>éminemment les classes moyennes proprement dites</emph>, les artisans, la petite
                bourgeoisie, tous les employés de bureau… La question du logement est précisément celle des réformes
                sociales qui paraît le plus apte à révéler l’absolue et <emph>profonde identité des intérêts du prolétariat</emph> d’une
                part et des <emph>classes moyennes proprement dites</emph> d’autre part. Ces classes moyennes souffrent tout autant, et
                <emph>peut-être davantage encore</emph>, que le prolétariat de cette pesante entrave qu’est le logement locatif… Ces
                classes moyennes sont placées aujourd’hui devant la question de savoir si… en alliance avec le jeune,
                vigoureux et énergique parti des travailleurs, elles trouveront la force d’intervenir activement dans le
                processus de la transformation sociale, <emph>dont elles seront justement les premiers bénéficiaires</emph>.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            L’ami Mülberger fait donc ici les constatations suivantes :
          </p>
          <p rend="alinea">
            1. « Nous » ne menons pas une « politique de classe »et nous n’aspirons à aucune « domination de classe ».
            Cependant le parti ouvrier social-démocrate allemand, précisément <emph>parce</emph> qu’il est un parti
            <emph>ouvrier</emph>, mène nécessairement une « politique de classe », la politique de la classe ouvrière.
            Comme tout parti politique s’efforce de conquérir le pouvoir dans l’État, le parti social-démocrate allemand
            aspire nécessairement à établir <emph>son</emph> pouvoir, la domination de la classe ouvrière, donc une
            « domination de classe ». D’ailleurs, <emph>tout</emph> parti véritablement prolétarien,
            à commencer par les chartistes anglais<note xml:id="EnQlpart3para1-not3" n="3" place="bottom">
              Le Chartisme est un mouvement ouvrier qui s’est développé en Angleterre autour de 1836 ;
              il réclamait l’égalité des droits électoraux, une réforme des impôts…
              (Réd.)
            </note>,
            a toujours posé comme première condition la politique de classe,
            l’organisation du prolétariat en un parti politique indépendant
            et, comme but premier de la lutte, la dictature du prolétariat.
            En déclarant cela « ridicule », Mülberger se place en dehors du mouvement prolétarien et à l’intérieur du socialisme petit-bourgeois.
          </p>
          <p rend="alinea">
            2. La question du logement a cet avantage de n’être pas une question exclusivement ouvrière,
            mais d’ « intéresser éminemment » la petite bourgeoisie, « les classes moyennes proprement dites » en
            souffrant « tout autant, peut-être davantage encore » que le prolétariat. Si quelqu’un déclare que la petite
            bourgeoisie souffre, même si c’est sous un seul rapport, « peut-être davantage que le prolétariat », il ne
            pourra certainement pas se plaindre si on le compte parmi les socialistes petits-bourgeois. Mülberger
            a-t-il par conséquent motif de se plaindre si on le range parmi les socialistes petits-bourgeois ? Peut-il
            être mécontent quand je dis :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Ce sont ces maux-là, communs à la classe ouvrière et à d’autres classes, par exemple à la petite-bourgeoisie,
                auxquels s’intéresse de préférence le socialisme petit-bourgeois, dont fait partie Proudhon lui aussi.
                Et ce n’est ainsi nullement un hasard, si notre disciple allemand de Proudhon s’empare avant tout de
                la question du logement qui, nous l’avons vu, n’intéresse pas du tout la seule classe ouvrière à l’exclusion
                de toutes les autres.
              </p>
            </quote>
            <bibl><ref target="#EnQlpart1-citpart3">Plus haut</ref>, dans la première partie.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            3. Entre les intérêts des « classes moyennes proprement dites » et ceux du prolétariat
            il existe une « absolue et profonde identité » et ce n’est pas le prolétariat, mais ces classes moyennes qui
            « justement seront les premiers bénéficiaires » de la transformation sociale qui se prépare.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Donc : les travailleurs feront la révolution sociale qui se prépare « justement » dans l’intérêt des petits
            bourgeois, « premiers bénéficiaires ». En outre, il existe une absolue et profonde identité entre les
            intérêts des petits bourgeois et ceux du prolétariat. Or, si les intérêts des petits bourgeois sont
            profondément identiques à ceux des ouvriers, la réciproque est également vraie. Le point de vue
            petit-bourgeois est donc tout aussi justifié dans le mouvement ouvrier que celui des prolétaires. Et
            l’affirmation de cette égalité des droits est justement ce que l’on appelle le socialisme petit-bourgeois.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger est donc parfaitement logique quand, page 25 du tiré à part,
            il célèbre l’ « artisanat » comme le « véritable <emph>pilier</emph> de la société »,
            « parce qu’il réunit en lui, par sa nature même, ces trois facteurs : travail — gain — propriété, et que, grâce
            à leur union, la capacité de développement qu’il confère à l’individu ne connaît aucune borne ».
            Il l’est également quand il reproche notamment à l’industrie moderne de détruire cette pépinière
            d’hommes nouveaux et d’avoir fait « d’une <emph>classe</emph> vigoureuse, se renouvelant sans cesse,
            une <emph>masse</emph> inconsciente d’individus qui ne savent où tourner leur regard angoissé ».
            Le petit bourgeois est par conséquent l’homme-type de Mülberger et l’artisanat son mode de production modèle.
            L’ai-je calomnié, quand je l’ai rangé parmi les socialistes petits-bourgeois ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Comme Mülberger décline toute
            responsabilité au sujet de Proudhon, il serait superflu de continuer à expliquer comment les plans
            réformistes de ce dernier tendent à transformer tous les membres de la société en petits bourgeois et
            petits paysans. Il est tout aussi inutile de nous occuper en détail de la prétendue identité d’intérêts entre
            petits bourgeois et ouvriers. L’essentiel se trouve déjà dans le <title>Manifeste du Parti communiste</title>.
            (Édition de Leipzig, 1872, pp. 12 et 21<note xml:id="EnQlpart3para1-not4" n="4" place="bottom">
              <title>Manifeste</title>,
              p. 6, 7, 19.
              Éditions sociales 1957.
            </note>.)
          </p>
          <p rend="alinea">
            Il résulte donc de notre examen qu’au « mythe du petit bourgeois Proudhon »
            s’ajoute la réalité du petit bourgeois Mülberger.
          </p>
        </div>

        <div xml:id="EnQlpart3para2">
          <head>II</head>

          <p rend="alinea">
            Nous arrivons maintenant à un point essentiel. J’ai reproché aux articles de Mülberger qu’à la manière
            de Proudhon ils falsifiaient des rapports économiques en les traduisant en langage juridique. À titre
            d’exemple j’ai détaché le passage suivant :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                La maison une fois bâtie constitue un <term>titre juridique éternel</term>
                sur une fraction déterminée du travail social, même si la valeur réelle de la maison est,
                depuis longtemps et d’une façon plus que suffisante, payée au propriétaire sous forme de loyers.
                <emph>C’est ainsi qu’</emph>une maison construite, il y a mettons cinquante ans, a couvert
                pendant cette période avec ses loyers, deux, trois, cinq, dix fois, etc., le coût initial.
              </p>
            </quote>
            <bibl><ref target="#EnQlpart1-jureternel">Comme cité déjà</ref> en première partie.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Alors Mülberger se plaint que :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Cette <emph>simple et objective constatation d’un fait</emph> est l’occasion pour Engels de me faire sentir
                que j’aurais dû expliquer <emph>comment</emph> la maison devient un « titre juridique »
                — question tout à fait en dehors de la tâche que je m’étais assignée… —
                <emph>Décrire</emph> est une chose, <emph>expliquer</emph> en est une autre.
                Si je dis, après Proudhon, que la vie économique doit être pénétrée d’une <term>idée de justice</term>,
                je <emph>décris</emph> ainsi la société actuelle comme une société à laquelle manque non toute idée de justice,
                mais l’<emph>idée de justice de la révolution</emph>, un fait dont Engels lui-même conviendra.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Restons-en pour commencer à la maison une fois bâtie. Quand elle est louée, elle rapporte à celui qui
            l’a fait construire une rente foncière, les frais de réparations et l’intérêt du capital investi, y compris le
            profit réalisé, sous forme de loyers ; ceux-ci, suivant les circonstances, peuvent représenter deux, trois, cinq, dix
            fois le prix de revient initial. Ceci, ami Mülberger, est la « constatation simple et objective » d’un
            « fait » qui est <emph>économique</emph> ; et si nous voulons savoir pourquoi « il en est ainsi », c’est sur ce terrain qu’il
            nous faut diriger nos recherches. Regardons ce fait d’un peu plus près, afin qu’un enfant lui-même ne
            puisse s’y tromper. On sait qu’à la vente d’une marchandise, le possesseur en abandonne la valeur
            d’usage et empoche sa valeur d’échange. Si les valeurs d’usage des marchandises diffèrent c’est entre
            autres, également, parce que leur consommation exige des durées différentes. Une miche de pain
            disparaît en un jour, un pantalon sera usé en un an, une maison, mettons en cent ans. Avec les
            marchandises dont l’usure est lente se présente la possibilité d’en vendre la valeur d’usage par fractions,
            chaque fois pour une période déterminée, en d’autres termes de la <emph>louer</emph>. La vente fractionnée ne
            réalise par conséquent la valeur d’échange que peu à peu ; pour avoir renoncé au remboursement
            immédiat du capital avancé et du profit qui en est tiré, le vendeur est dédommagé par une
            augmentation du prix, par un intérêt dont le taux est fixé par les lois de l’économie politique et pas du
            tout arbitrairement. Au bout de cent ans, la maison a fait son temps, elle est délabrée, inhabitable.
            Si alors nous déduisons du total des loyers encaissés :
            1. la rente foncière, avec la majoration éventuelle qu’elle a subie pendant cette période ;
            2. les dépenses courantes pour les réparations,
            nous trouverons que le reste se compose, en moyenne :
            1. du capital primitif employé à la construction de la maison,
            2. du profit qu’il a rapporté,
            3. des intérêts du capital et du profit, venus progressivement à échéance.
            À la fin de ce laps de temps, il est vrai, le locataire n’a pas de maison, mais le propriétaire n’en a pas
            davantage. Ce dernier ne possède plus que le terrain — s’il lui appartient — et les matériaux de
            construction qui s’y trouvent et qui ne sont plus une maison. Et si la maison entre-temps a couvert « cinq
            ou dix fois le coût initial », nous verrons que ceci est dû uniquement à une augmentation de la rente
            foncière ; ce qui n’est un secret pour personne en des lieux comme Londres où le propriétaire foncier et
            celui de la maison sont le plus souvent deux personnes différentes. Des augmentations de loyers aussi
            considérables se produisent dans les villes à croissance rapide, mais non dans un village agricole, où la
            rente foncière pour les emplacements bâtis reste à peu près constante. Aussi bien il est notoire que,
            abstraction faite des augmentations de la rente foncière, le loyer ne rapporte pas en moyenne
            annuellement plus de 7 % du capital investi — le profit inclus —, avec lesquels il faut encore payer les
            frais de réparations, etc. Bref : le contrat de location est une affaire commerciale tout à fait courante ;
            pour l’ouvrier, elle n’a théoriquement ni plus ni moins d’intérêt qu’une autre
            — celle mise à part où il s’agit de l’achat et de la vente de sa force de travail —,
            tandis que pratiquement elle se présente comme l’une des mille et une formes de l’escroquerie bourgeoise,
            <ref target="#EnQlpart1-escroc">dont je parle</ref> à la page 4 du tiré à part ;
            mais elles aussi, comme je l’ai montré, sont soumises à des lois économiques.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger, lui, ne voit dans le contrat de location que pur « arbitraire » (p. 19 du tiré à part).
            Et quand je lui démontre le contraire, il se plaint que je lui raconte « uniquement des choses
            que malheureusement il savait déjà ».
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais avec toutes ces études économiques sur les loyers, nous ne parvenons pas à transformer
            l’abolition de la location en « une des entreprises les plus fécondes et les plus grandioses qu’ait
            enfantées l’idée révolutionnaire ». Pour mener à bien cette transformation, il nous faut transposer un
            simple fait de l’économie objective sur le plan juridique, déjà bien plus idéologique. « La maison
            constitue un titre juridique éternel » sur un loyer — « <emph>c’est ainsi</emph> » que la valeur de la maison peut être,
            sous forme de loyers, payée deux, trois, cinq, dix fois. Pour savoir comment il, se fait qu’ « il en est ainsi », le
            « titre juridique » ne nous fait pas avancer d’un pas ; c’est pourquoi j’ai dit que c’est seulement en
            recherchant comment la maison devient un titre juridique que Mülberger aurait pu apprendre, comment
            il se fait qu’ « il en est ainsi ». Nous l’apprenons en examinant, comme je l’ai fait, la nature <emph>économique</emph>
            de la location, au lieu de nous irriter du terme juridique par lequel la classe dominante la ratine. Celui
            qui propose des mesures économiques pour abolir la location est, semble-t-il tenu d’en savoir un peu
            plus sur cette question que la définition suivant laquelle elle « représente le tribut payé par le locataire
            au droit éternel du capital ». Là-dessus Mülberger me répond : « Décrire est une chose, expliquer en
            est une autre. »
          </p>
          <p rend="alinea">
            Ainsi, nous avons transformé la maison, bien qu’elle ne soit nullement éternelle, en un titre de location,
            juridique et éternel. Nous trouvons — peu importe la raison pour laquelle « il en est ainsi » — que
            grâce à ce titre la maison rapporte plusieurs fois sa valeur sous forme de loyers. Par la transposition
            sur le plan juridique, nous nous sommes heureusement assez éloignés de l’économique pour ne plus
            voir que le phénomène selon lequel une maison peut, en loyers bruts, se faire petit à petit payer
            plusieurs fois. Comme nous pensons et parlons en juristes, nous appliquons à ce phénomène la mesure
            du droit, de la justice, et nous trouvons qu’il est <emph>injuste</emph>, qu’il ne correspond pas à « l’idée de justice de
            la révolution », (que peut-on bien entendre par là ?), et que, par suite, le titre juridique est sans valeur.
            Nous trouvons en outre qu’il en est de même pour le capital porteur d’intérêts et pour le terrain agricole
            affermé et nous avons maintenant un prétexte pour mettre à part ces catégories de propriétés et pour
            leur appliquer un traitement d’exception. Il consiste à demander :
            1. que soit retiré au propriétaire le droit de donner congé
            et celui de réclamer la restitution de sa propriété ;
            2. que soit laissée gratuitement au locataire, à l’emprunteur ou au fermier
            la jouissance de ce qui lui est transmis et ne lui appartient pas ;
            3. que le propriétaire soit remboursé à longues échéances sans intérêts.
            Ainsi se trouvent épuisés sur ce chapitre les « principes » de Proudhon.
            C’est là sa « liquidation sociale ».
          </p>
          <p rend="alinea">
            Soit dit en passant : il est clair que tout ce plan de réformes
            doit profiter presque exclusivement aux petits bourgeois et aux petits paysans,
            doit les <emph>confirmer</emph> dans leur position de petits bourgeois et de petits paysans.
            Le « petit bourgeois Proudhon », ce mythe d’après Mülberger, acquiert ici, brusquement,
            une existence historique tout à fait tangible.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger poursuit :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Si je dis, après Proudhon, que la vie économique doit être pénétrée d’une <term>idée de justice</term>,
                je <emph>décris</emph> ainsi la société actuelle comme une société à laquelle manque non toute idée de justice,
                mais l’idée de justice de la révolution, un fait dont Engels lui-même conviendra.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Je ne suis malheureusement pas en état de faire à Mülberger ce plaisir. Il demande que la société <emph>soit</emph>
            pénétrée d’une idée de justice et il appelle cela une description. Si un tribunal me somme par huissier
            de payer une dette, il ne fait, d’après Mülberger, que me <emph>décrire</emph> comme un homme qui ne paie pas ses
            dettes ! Décrire est une chose, exiger en est une autre. Et c’est précisément en ceci que réside la
            différence essentielle entre Proudhon et le socialisme scientifique allemand. Nous décrivons — et
            toute description véritable est, en dépit de Mülberger, une explication — les rapports économiques tels
            qu’ils sont, la manière dont ils évoluent, et nous apportons la preuve strictement économique que leur
            développement est en même temps celui des éléments d’une révolution sociale : d’une part, le
            développement d’une classe, le prolétariat, que sa situation pousse nécessairement vers la révolution
            sociale, d’autre part, celui de forces productives qui, le cadre de la société capitaliste leur étant devenu
            trop étroit, doivent nécessairement le faire éclater et qui, en même temps, offrent les moyens de
            supprimer une fois pour toutes les différences de classes, dans l’intérêt du progrès social lui-même.
            Proudhon, au contraire, exige de la société actuelle qu’elle se transforme, non pas selon les lois de son
            propre développement économique, mais d’après les prescriptions de, la justice (l’« <emph>idée</emph> de justice »
            n’est pas de lui, mais de Mülberger). Là où nous apportons des preuves, Proudhon <emph>prêche</emph> et se
            lamente, et Mülberger avec lui.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Ce qu’est « l’idée de justice de la révolution » reste pour moi une énigme.
            Proudhon, il est vrai, fait de « <emph>la</emph> révolution » une sorte de divinité
            qui incarne et accomplit sa « justice », mais en même temps il commet l’erreur singulière
            de confondre la révolution bourgeoise de 1789-1794 avec la future révolution prolétarienne.
            Cette confusion se retrouve dans presque toutes ses œuvres, surtout depuis 1848 ;
            je ne citerai, à titre d’exemple, qu’<title>Idée générale de la révolution</title>
            (P.-J. Proudhon,
            <title>Idée générale de la révolution du 19<hi rend="ordinal">e</hi> siècle</title>
            Paris, 1868, pp. 39-40).
            Toutefois Mülberger refusant de prendre une responsabilité quelle qu’elle soit quand il s’agit de Proudhon,
            cela m’interdit d’expliquer l’ « idée de justice de la révolution » en partant de Proudhon
            et je reste dans une totale obscurité.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger continue :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Mais ni Proudhon, ni moi-même n’en appelons à une « justice éternelle »
                pour <emph>expliquer</emph> par là les situations injustes, ou, comme Engels me l’impute,
                pour attendre de cet appel à la justice l’amélioration de ces situations.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Mülberger doit tabler sur le fait que « Proudhon est pour ainsi dire inconnu en Allemagne ».
            Dans tous ses écrits Proudhon mesure tous les principes sociaux, juridiques, politiques, religieux à
            l’étalon de la « justice » et il les adapte ou les rejette suivant qu’ils concordent ou non avec ce qu’il
            appelle ainsi. Dans les <title>Contradictions économiques</title><note xml:id="EnQlpart3para2-not1" n="1" place="bottom">
              Proudhon :
              Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère.
              Paris 1846.
              (Réd.)
            </note>,
            cette justice se nomme encore « justice éternelle ».
            Plus tard, l’éternité est passée sous silence, mais demeure en fait. Dans par
            exemple <title>De la justice dans la révolution et dans l’Église</title>
            (Paris, 1858),
            le passage suivant est le texte que développe tout le prêche en trois volumes (tome I, p. 42) :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Quel est le principe fondamental, le principe organique, régulateur, souverain des sociétés,
                le principe qui, se subordonnant tous les autres, régit, protège, refoule, corrige,
                au besoin même étouffe, les éléments rebelles ? Est-ce la religion, l’idéal, l’<emph>intérêt</emph> ?…
                Ce principe est, à mon avis, la <emph>justice</emph>.
                — Qu’est-ce que la justice ? <emph>L’essence même de l’humanité</emph>.
                Qu’a-t-elle représenté depuis le commencement du monde ? Rien.
                — Que devrait-elle être ? Tout.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Une justice qui est l’essence même de l’humanité qu’est-ce donc, si ce n’est la justice <emph>éternelle</emph>.
            Une justice, qui est le principe fondamental, organique, régulateur, souverain des sociétés, qui malgré cela
            n’a rien représenté jusqu’ici, mais qui doit être tout — qu’est-ce donc, si ce n’est l’étalon auquel
            mesurer toutes les choses humaines, si ce n’est celle à qui il faut en appeler dans tous les conflits
            comme à l’arbitre suprême ? Ai-je jamais prétendu autre chose que ceci : Proudhon cache son
            ignorance et son impuissance économiques quand il juge tous les rapports économiques non d’après les
            lois de l’économie, mais suivant qu’ils concordent ou non avec l’idée qu’il se fait de la justice
            éternelle ? Et en quoi Mülberger se distingue-t-il de Proudhon, quand il demande que
            « toutes les transformations dans la société moderne… soient pénétrées d’une <term>idée de justice</term>, c’est-à-dire
            qu’elles soient partout réalisées <emph>suivant les strictes exigences de la justice</emph> ? »
            Ne sais-je pas lire, ou Mülberger ne sait-il pas écrire ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger poursuit :
          </p>
            <cit>
              <quote>
                <p rend="alinea">
                  Proudhon sait aussi bien que Marx et Engels que les rapports économiques et non les juridiques, sont le
                  véritable moteur de la société humaine ; il sait lui aussi que les idées qu’un peuple se fait de la justice ne
                  sont que l’expression, l’image, le produit des rapports économiques, notamment des rapports de
                  production… La justice en un mot, c’est pour Proudhon — un produit économique, devenu historique.
                </p>
              </quote>
              <bibl/>
            </cit>
          <p rend="alinea">
            (Je n’insisterai pas sur l’obscure terminologie de Mülberger et me contenterai de sa bonne volonté)… Si
            Proudhon sait tout cela, « aussi bien que Marx et Engels », comment pouvons-nous encore nous
            quereller ? Mais, justement, ce que Proudhon sait est un peu différent. Les rapports économiques d’une
            société donnée se présentent d’abord sous forme d’<emph>intérêts</emph>. Or, Proudhon nous dit en termes précis,
            dans le passage précité de son œuvre principale, que le « principe fondamental, régulateur, organique,
            souverain des sociétés, qui se subordonne tous les autres », n’est pas l’<emph>intérêt</emph>, mais la <emph>justice</emph>.
            Et il le répète dans tous ses écrits, à tous les passages importants. Ce qui n’empêche pas Mülberger de
            continuer en disant :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                … que l’idée de la justice économique, telle que Proudhon l’a développée de la manière la plus
                approfondie dans <title>La Guerre et la paix</title> (Paris, 1869) coïncide entièrement avec
                les idées fondamentales de Lassalle<note xml:id="EnQlpart3para2-not2" n="2" place="bottom">
                  Ferdinand Lassalle (1825-1864) :
                  orateur, agitateur, philosophe ;
                  resta prisonnier de la philosophie idéaliste
                  et ne se haussa pas, comme Marx, au matérialisme dialectique.
                  Mais il fonda, en mai 1863, l’Association générale des ouvriers allemands,
                  dont Marx a pu dire :
                  « Après quinze ans de sommeil, Lassalle a de nouveau réveillé les ouvriers allemands.
                  Cela restera son mérite éternel. »
                  (Réd.)
                </note>,
                si bien exposées dans sa préface au <title>Système des droits acquis</title>.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Parmi les nombreux ouvrages restés scolaires que Proudhon a écrits, <title>La Guerre et la paix</title> est
            peut-être le plus scolaire de tous ; je ne pouvais cependant m’attendre à ce qu’il fût cité comme preuve
            de sa prétendue compréhension pour la conception matérialiste de l’histoire, qui est la nôtre en Allemagne,
            et qui explique tous les événements et les notions historiques, la politique, la philosophie, la religion
            par les conditions de vie matérielles, économiques de la période historique en question. Dans ce livre,
            il est si peu matérialiste qu’il ne peut venir à bout de sa construction de la guerre, sans appeler le
            <emph>Créateur</emph> à la rescousse :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                D’ailleurs, le Créateur, qui a choisi pour nous ce mode de vie, avait ses raisons.
              </p>
            </quote>
            <bibl>Tome II, p. 100 de l’édition de 1869.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Le fait qu’il croit à l’existence historique de l’âge d’or est
            révélateur de la connaissance de l’histoire sur laquelle il s’appuie :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Au commencement, lorsque l’humanité était encore clairsemée sur la terre,
                la nature pourvoyait sans peine à ses besoins.
                C’était l’âge d’or, l’âge de l’abondance et de la paix.
              </p>
            </quote>
            <bibl>Même ouvrage, p. 102.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Son point de vue économique est celui du malthusianisme le plus crasse :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Si la production est doublée, il en sera bientôt de même pour la population.
              </p>
            </quote>
            <bibl>P. 106.</bibl>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            En quoi consiste donc le matérialisme de cet ouvrage ? Dans cette affirmation que la cause de la
            guerre est encore et depuis toujours « le paupérisme » (par exemple p. 143).
            L’oncle Brasig<note xml:id="EnQlpart3para2-not3" n="3" place="bottom">
              Personnage comique,
              tiré de l’œuvre de Fritz Reuter (1810-1874),
              un écrivain humoriste très connu en Allemagne.
              (Réd.)
            </note>
            était un matérialiste tout aussi réussi, quand,
            dans son discours de 1848, il prononçait calmement ces fortes paroles :
            La cause de la grande misère, c’est la grande <term xml:lang="fr">pauvreté</term>.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Le <title>Système des droits acquis</title> de Lassalle
            reste prisonnier de la grande et double illusion du juriste et du vieil hégélien.
            Il déclare expressément (p. VII), qu’aussi « dans l’<emph>économique</emph>,
            l’idée du droit acquis est la source motrice de tout développement ultérieur » ;
            il veut montrer « le droit comme un organisme rationnel, se développant <emph>à partir de lui-même</emph> »
            (p. IX) (donc, sans partir de conditions économiques préalables) ;
            il s’agit pour lui de faire découler le droit, non des rapports économiques,
            mais de la « notion même de volonté, dont la philosophie du droit n’est que le développement et l’exposé » (p. XII).
            Que vient donc faire ici ce livre ? La seule différence entre Proudhon et Lassalle
            est que ce dernier est un juriste et un hégélien véritables, tandis que Proudhon,
            en jurisprudence et en philosophie, comme en tout autre domaine, est un pur dilettante.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Je n’ignore pas que Proudhon, dont on sait qu’il se contredit sans cesse, fait par-ci par-là une réflexion
            donnant l’impression qu’il explique les idées par les faits. De telles réflexions sont sans la moindre
            importance, vu la direction constante de sa pensée ; de plus, quand elles surgissent, elles sont
            extrêmement confuses et illogiques.
          </p>
          <p rend="alinea">
            À un certain stade très primitif du développement de la société, le besoin se fait sentir de rassembler
            sous une règle commune les actes se renouvelant quotidiennement de la production, de la répartition et
            de l’échange des produits, et de veiller à ce que chacun se soumette aux conditions communes de la
            production et de l’échange. Cette règle, d’abord coutume, devient bientôt une <term>loi</term>. Avec elle surgissent
            nécessairement des organismes chargés de son maintien : les pouvoirs publics, l’État. Au cours de
            l’évolution ultérieure de la société, la loi se développe en une législation plus ou moins étendue. Plus
            elle se complique, plus sa terminologie s’éloigne de celle qui exprime les conditions économiques
            courantes de la société. Cette législation apparaît alors comme un élément indépendant qui tire la
            justification de son existence et le fondement de son évolution ultérieure, non des conditions
            économiques, mais de ses propres motifs profonds ou, si vous voulez, de la « notion de volonté ». Les
            hommes oublient que leur droit a pour origine leurs conditions de vie économiques, comme ils ont
            oublié qu’ils descendent du monde animal. Avec le développement de la législation en un ensemble
            complexe et étendu apparaît la nécessité d’une nouvelle division du travail social ; il se forme une
            caste de juristes professionnels, et avec eux naît la science du droit. Celle-ci, en se développant,
            compare les systèmes juridiques des différents peuples et des diverses époques, les considérant, non
            point comme l’image des rapports économiques du moment, mais comme des systèmes qui trouvent en
            eux-mêmes leur raison d’être. Or, la comparaison suppose un élément commun ; les juristes le font
            apparaître en rassemblant en un <term>droit naturel</term> ce qui est plus ou moins commun à tous ces systèmes.
            Et la mesure à laquelle se référer pour savoir ce qui est ou non du droit naturel est précisément
            l’expression la plus abstraite du droit lui-même, à savoir la <term>justice</term>. À partir de ce moment, le
            développement du droit pour les juristes et pour ceux qui les croient sur parole, n’est plus que l’effort
            tendant à rapprocher toujours plus la condition humaine, dans son expression juridique, de l’idéal de la
            justice, de la justice <emph>éternelle</emph>. Et cette justice n’est toujours que l’expression sur le plan idéologique et
            métaphysique des conditions économiques existantes, tantôt selon leur aspect conservateur, tantôt
            selon leur aspect révolutionnaire. La justice des Grecs et des Romains trouvait juste l’esclavage ; la
            justice des bourgeois de 1789 exigeait la suppression de la féodalité, parce qu’injuste. Pour les
            hobereaux prussiens, l’organisation des circonscriptions<note xml:id="EnQlpart3para2-not4" n="4" place="bottom">
              Engels veut parler de la réforme administrative de 1873,
              qui reconnaissait aux communes le droit de choisir elles-mêmes leurs administrateurs,
              nommés jusque-là par les propriétaires terriens.
              (Réd.)
            </note>,
            si mauvaise soit-elle, est
            une violation de la justice éternelle. La notion de justice éternelle varie ainsi, non seulement avec
            l’époque et le lieu, mais avec les personnes elles-mêmes. Comme le remarque très justement
            Mülberger, elle fait partie des choses, « que chacun comprend différemment ». Dans la vie courante,
            étant donné la simplicité des rapports sur lesquels porter un jugement, des expressions comme juste,
            injuste, justice, sentiment du droit, même lorsqu’elles s’appliquent à des faits sociaux, sont admises
            sans malentendus ; tandis que dans l’étude scientifique des rapports économiques elles causent comme
            nous l’avons vu, la même désastreuse confusion que celle, par exemple, qui se produirait actuellement
            en chimie, si l’on voulait conserver la terminologie de la théorie phlogistique<note xml:id="EnQlpart3para2-not5" n="5" place="bottom">
              Avant la découverte de l’oxygène, les chimistes expliquaient la combustion des corps dans l’atmosphère
              en supposant l’existence d’une matière combustible particulière, le phlogiston, qui s’échapperait à la combustion.
              Ayant trouvé que des corps simples une fois consumés pesaient plus lourd qu’auparavant,
              ils l’expliquèrent en disant que le phlogiston avait un poids négatif,
              de sorte qu’un corps sans son phlogiston pesait plus qu’avec lui.
              Ainsi l’imagination attribua petit à petit au phlogiston les principales propriétés de l’oxygène,
              mais toutes <emph>en sens inverse</emph>.
              La découverte que la combustion consiste dans la combinaison des corps en combustion avec un autre,
               l’oxygène, et la préparation de cet oxygène mirent fin à cette hypothèse
               — mais seulement après une longue résistance de la part des chimistes plus âgés.
               (Note d’Engels.)
            </note>.
            Plus grave encore est la confusion quand on croit, comme Proudhon, à ce phlogiston social,
            « la justice », ou quand on affirme, comme Mülberger, que phlogiston et oxygène sont pareillement fondés.
          </p>
        </div>

        <div xml:id="EnQlpart3para3">
          <head>III</head>

          <p rend="alinea">
            Mülberger se plaint, en outre, que je qualifie de jérémiade réactionnaire sa diatribe « emphatique » où
            il dit
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                qu’il n’y a pas pour toute la civilisation de notre siècle tant vanté plus terrible dérision
                que le fait que, dans les grandes villes, 90 % de la population, et même plus,
                n’ont pas un lieu qu’ils puissent considérer comme leur appartenant.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            En effet. Si Mülberger s’était borné, comme il le prétend, à décrire « l’abomination des temps présents»,
            je n’aurais certainement médit « ni de lui, ni de ses modestes discours ».
            Mais ce qu’il fait est bien différent.
            Il dépeint cette « abomination » comme un <emph>effet résultant</emph> de ce que les travailleurs
            « <emph>n’ont pas un lieu qu’ils puissent considérer comme leur appartenant</emph> ».
            Que l’on dénonce comme cause de « l’abomination des temps présents »
            que les ouvriers ont été dépossédés de leur maison, ou, comme les hobereaux s’en plaignent,
            que la féodalité et les corporations ont été abolies — dans les deux cas, il ne peut en sortir
            qu’une jérémiade réactionnaire, une lamentation sur l’avènement de ce qui est inévitable,
            historiquement nécessaire. Ce qui est réactionnaire, c’est de vouloir, comme Mülberger, rétablir pour
            les ouvriers la possession individuelle de leur maison — une affaire dont l’histoire a depuis
            longtemps fait table rase ; c’est de ne pouvoir imaginer la libération des travailleurs autrement qu’en faisant
            de chacun d’eux à nouveau le propriétaire de sa maison.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Il continue :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Je le déclare expressément :
                la véritable lutte est dirigée contre le mode de production capitaliste,
                et ce n’est <emph>que de sa transformation</emph>
                que l’on peut espérer une amélioration des conditions d’habitation.
                Engels ne voit rien de tout cela…
                Je suppose résolue toute la question sociale,
                avant de pouvoir en arriver au rachat du logement loué.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Malheureusement, aujourd’hui encore, je ne vois rien de tout cela.
            Je ne puis pourtant pas deviner ce que suppose, dans le silence de sa pensée, un inconnu dont j’ignorais jusqu’au nom.
            Je ne puis que m’en tenir aux articles imprimés de Mülberger.
            Et aujourd’hui encore je trouve que Mülberger (p. 15 et 16 du tiré à part),
            avant de pouvoir en arriver au rachat du logement en location,
            ne suppose pas autre chose… que le logement en location lui-même.
            Ce n’est qu’à la page 17 qu’il prend le taureau par les cornes et
            s’attaque « résolument à la productivité du capital » — un sujet sur lequel nous reviendrons.
            Et même sa réponse nous en apporte confirmation, quand il dit :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Il s’agissait plutôt de montrer, comment, <emph>en partant des conditions existantes</emph>,
                on peut transformer complètement la question du logement.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Partir des conditions existantes ou de la transformation (c’est-à-dire : abolition) du mode de production
            capitaliste : ce sont là tout de même deux choses entièrement différentes.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Il n’est pas étonnant que Mülberger se plaigne quand je trouve dans les tentatives philanthropiques de
            MM. Dollfuss<note xml:id="EnQlpart3para3-not1" n="1" place="bottom">
              Jean Dollfuss :
              manufacturier et économiste français,
              né à Mulhouse (1800-1887). (Réd.)
            </note>
            et autres fabricants pour aider les ouvriers dans l’acquisition de leurs maisons,
            l’unique possibilité pratique de réaliser ses projets proudhoniens.
            S’il pouvait se rendre compte que le plan de Proudhon pour le sauvetage de la société
            est un fantasme qui se place uniquement sur le terrain de la société <emph>bourgeoise</emph>,
            il ne lui accorderait naturellement aucune créance.
            Jamais et nulle part, je n’ai mis en doute sa bonne volonté.
            Mais pourquoi félicite-t-il le Dr Reschauer<note xml:id="EnQlpart3para3-not2" n="2" place="bottom">
              Himrich Reschauer :
              journaliste autrichien,
              rédacteur au journal radical de Graz, la <title>Volksstimme</title> (Réd.)
            </note>
            d’avoir proposé au Conseil municipal de Vienne de reprendre les projets Dollfuss ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Autre déclaration de Mülberger :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p xml:id="EnQlpart3para3-Mültopie" rend="alinea">
                En ce qui concerne particulièrement la contradiction entre ville et campagne,
                c’est une utopie de vouloir l’abolir.
                Cette contradiction est une survenance naturelle ou, pour le dire mieux, une survenance historique…
                Il ne s’agit pas de l’<emph>abolir</emph>, mais bien de trouver les formes politiques et sociales
                qui dans lesquelles elle est <emph>non dommageable</emph> et même <emph>fructueuse</emph>.
                C’est de cette manière que l’on peut attendre une conciliation pacifique, une harmonisation progressive des intérêts.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Ainsi, l’abolition de la contradiction entre ville et campagne est une utopie
            <emph>parce que</emph> cette contradiction est une survenance naturelle ou, pour le dire mieux, une survenance historique.
            Appliquons cette logique à d’autres contradictions de la société moderne et voyons ce que ça donne.
            Par exemple :
          </p>
          <p rend="alinea">
            « En ce qui concerne particulièrement la contradiction entre [capitalistes et salariés],
            c’est une utopie de vouloir l’abolir.
            Cette contradiction est une survenance naturelle ou, pour le dire mieux, une survenance historique…
            Il ne s’agit pas de l’<emph>abolir</emph>, mais bien de trouver les formes politiques et sociales
            qui dans lesquelles elle est <emph>non dommageable</emph> et même <emph>fructueuse</emph>.
            C’est de cette manière que l’on peut attendre une conciliation pacifique, une harmonisation progressive des intérêts. »
          </p>
          <p rend="alinea">
            Nous voilà ainsi revenus à Schulze-Delitzsch.
          </p>
          <p rend="alinea">
            L’abolition de la contradiction entre ville et campagne n’est pas plus une utopie
            que l’abolition de la contradiction entre entre capitalistes et salariés.
            Elle devient jour après jour davantage une exigence pratique de la production industrielle comme de la production agricole.
            Personne ne l’a réclamée avec plus de force que Liebig<note xml:id="EnQlpart3para3-not3" n="3" place="bottom">
              Justus Liebig (1803-1873) :
              savant allemand,
              fondateur de l’agrochimie.
              (Réd.)
            </note>
            dans ses ouvrages sur la chimie agricole dans lesquels il demande en premier et constamment
            que l’homme rende à la terre ce qu’il reçoit d’elle et où il démontre que seule l’existence des villes,
            notamment des grandes villes, y met obstacle. Quand on voit qu’ici, à Londres seulement,
            on jette journellement à la mer, à énormes frais, une plus grande quantité d’engrais naturels
            que n’en peut produire tout le royaume de Saxe, et quelles formidables installations sont nécessaires
            pour empêcher que ces engrais n’empoisonnent tout Londres, alors l’utopie que serait l’abolition
            de la contradiction entre ville et campagne se trouve avoir une base merveilleusement pratique.
            Berlin même, relativement peu importante, étouffe dans ses propres ordures depuis au moins trente ans.
            D’autre part, c’est une pure utopie de vouloir, comme Proudhon, bouleverser l’actuelle société
            bourgeoise en conservant le paysan tel qu’il est. L’abolition du mode de production capitaliste étant
            supposée réalisée, seules une répartition aussi égale que possible de la population dans tout le pays et
            une étroite association des productions industrielle et agricole, avec l’extension des moyens de
            communication rendue alors nécessaire, sont en mesure de tirer la population rurale de l’isolement et
            de l’abrutissement dans lesquels elle végète, presque sans changement depuis des millénaires. L’utopie
            n’est pas d’affirmer que les hommes ne seront totalement libérés des chaînes forgées par leur passé
            historique que si la contradiction entre ville et campagne est abolie ; l’utopie commence au
            moment où l’on s’avise de prescrire, « en partant des conditions existantes » la <emph>forme</emph> sous laquelle doit
            être résolue telle ou telle contradiction dans la société actuelle. Et c’est ce que fait Mülberger en adoptant
            la formule proudhonienne pour la solution de la question du logement.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger se plaint ensuite que je le rende en quelque sorte responsable
            « des monstrueuses conceptions de Proudhon en matière de capital et d’intérêt » et il dit :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Je <emph>suppose acquis</emph> le changement des rapports de production ; la loi de transition réglant le taux de
                l’intérêt ne s’oppose pas alors aux rapports de production, mais aux transformations sociales, aux
                rapports de circulation… Le changement des les rapports de production, ou comme dit, avec plus
                d’exactitude, l’école allemande, l’abolition du mode de production capitaliste, ne résulte pas, comme
                Engels me l’<emph>impute</emph> à tort, d’une loi de transition supprimant l’intérêt,
                mais de la <emph>saisie effective de l’ensemble des instruments de travail</emph>,
                de la prise de possession de toute l’industrie par la population laborieuse.
                Quant à savoir si elle donnera alors ses suffrages (!) au rachat ou à l’expropriation immédiate,
                ce n’est ni Engels ni moi qui pouvons en décider.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Étonné, je me frotte les yeux. Je relis encore une fois attentivement d’un bout à l’autre l’exposé de
            Mülberger pour découvrir le passage où il déclare que son rachat des logements loués suppose achevée « la
            saisie effective de tous les instruments de travail, la prise de possession toute l’industrie par la population
            laborieuse ». Je ne le trouve pas. Il n’existe pas. Il n’est nulle part question de « saisie
            effective », etc. Par contre, il est dit, page 17 :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                Nous supposons donc qu’on <emph>prend le taureau par les cornes et qu’on s’attaque résolument à</emph> la question de
                la productivité du capital, comme cela se produira inévitablement tôt ou tard, par exemple en promulguant
                <emph>une loi de transition qui fixera l’intérêt de tous les capitaux à 1 %</emph>, avec tendance, notons-le bien, à se
                rapprocher toujours plus de zéro… Comme tous les autres produits, la maison et le logement seront
                compris dans le cadre de cette loi… Envisagé sous cet angle, nous voyons donc que le rachat du logement loué
                <emph>suivra nécessairement, comme conséquence de l’abolition de la productivité du capital en général</emph>.
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Ici donc, et en complète contradiction avec sa dernière version, Mülberger nous dit en termes précis
            que la loi abolissant l’intérêt « s’attaquera résolument » en effet à la productivité du capital —
            terminologie confuse par laquelle, de son propre aveu, il entend le mode de production capitaliste
            — et que justement par suite de cette loi, « le rachat du logement loué suivra nécessairement, comme
            conséquence de l’abolition de la productivité du capital en général ».
            Pas du tout, affirme maintenant Mülberger.
            Cette loi de transition n’a « pas pour objet les rapports <emph>de production</emph>, mais les rapports
            <emph>de circulation</emph> ». Devant une si totale contradiction, qui, d’après Goethe, est « aussi mystérieuse pour
            les sages que pour les fous », il ne me reste plus qu’à admettre que j’ai affaire à deux Mülberger tout à
            fait différents, dont l’un se plaint avec raison que je lui ai « attribué à tort » ce que l’autre, a fait
            publier.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Que la population laborieuse, lors de la prise de possession effective, ne s’adressera ni à moi, ni à
            Mülberger pour savoir si elle « donnera ses suffrages au rachat ou à l’expropriation immédiate », est
            sans aucun doute exact. Vraisemblablement, elle préférera même ne rien « donner » du tout.
            Seulement il n’était nullement question de la prise de possession effective de tous les instruments de
            travail par la classe laborieuse, mais uniquement de l’affirmation de Mülberger (p. 17) suivant laquelle
            « toute la solution de la question du logement tenait dans le seul mot de <emph>rachat</emph> ». S’il déclare
            maintenant que ce rachat est extrêmement douteux, alors à quoi bon cette peine inutile pour
            nous deux, comme pour nos lecteurs ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            D’ailleurs, il faut constater que
            la « saisie effective », par la population laborieuse, de tous les instruments de travail,
            la prise de possession de toute l’industrie
            est exactement le contraire du « rachat » proudhonien.
            D’après cette dernière solution, <emph>l’ouvrier individuel</emph> devient propriétaire de son logis, de sa ferme, de ses
            instruments de travail. D’après la première, la « population laborieuse » reste le possesseur collectif
            des maisons, usines et instruments de travail et, du moins pendant une période de transition, elle en
            abandonnera difficilement la jouissance sans dédommagement de ses frais aux individus ou aux
            sociétés privées. Exactement comme la suppression de la propriété foncière n’est pas celle de la rente
            foncière, mais son transfert à la société, encore que sous une forme modifiée. L’appropriation effective
            de tous les instruments de travail par la population laborieuse n’exclut donc en aucune façon le
            maintien de rapports locatifs.
          </p>
          <p rend="alinea">
            D’une manière générale, il ne s’agit pas de savoir si le prolétariat, quand il arrivera au pouvoir,
            s’emparera simplement par la force des instruments de production, des matières premières et des
            moyens de subsistance, ou s’il paiera immédiatement en échange des redevances, ou s’il en rachètera la
            propriété par un lent remboursement par annuités. Vouloir répondre d’avance et pour tous les cas à une
            telle question, serait bâtir des utopies et je laisse ce soin à d’autres.
          </p>
        </div>

        <div xml:id="EnQlpart3para4">
          <head>IV</head>

          <p rend="alinea">
            Tout ce flot d’encre a été nécessaire pour aboutir enfin, à travers les échappatoires et les détours de
            Mülberger, à la question même que dans sa réponse il évite soigneusement d’aborder.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Qu’y avait-il de positif dans son exposé ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Premièrement</emph> : « La différence entre le coût initial d’une maison, d’un emplacement de construction,
            etc. et sa valeur actuelle » revient de droit à la société. Cette différence s’appelle en langage
            économique la rente foncière. Proudhon lui aussi veut l’attribuer à la société, comme on peut le lire
            dans Idée générale de la révolution (édit. de 1868, p. 219).
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Deuxièmement</emph> : La solution de la question du logement consiste à rendre chaque locataire propriétaire
            de son logement.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Troisièmement</emph> : Cette solution entrera en application grâce à une loi qui transformera
            les versements à titre de loyers en acomptes sur le prix d’achat du logement.
            Les points 2 et 3 sont tous deux empruntés à Proudhon,
            comme chacun peut s’en convaincre dans <title>Idée générale de la révolution</title>, p. 199 et suivantes ;
            on y trouve même, p. 203, le projet de loi en question entièrement rédigé.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Quatrièmement</emph> : On s’attaque résolument à la productivité du capital par une loi de transition qui
            abaisse le taux d’intérêt provisoirement à 1 %, sous réserve d’une nouvelle réduction par la suite. Ceci
            également est emprunté à Proudhon et on peut le lire tout au long dans <title>Idée générale</title>, pp. 182-186.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Pour chacun de ces points j’ai cité le passage de Proudhon où se trouve l’original de la copie de Mülberger
            et je demande maintenant si j’avais ou non le droit d’appeler proudhonien
            l’auteur d’un article 100 % proudhonien, ne renfermant que des opinions proudhoniennes.
            Et pourtant Mülberger ne se plaint de rien aussi amèrement que de cette appellation que je lui décernerais
            pour « être tombé sur quelques <emph>tournures</emph> de phrases particulières à Proudhon ».
            Or, c’est le contraire : les « <emph>tournures</emph> » sont toutes de Mülberger,
            tandis que le <emph>contenu</emph> est de Proudhon.
            Quand ensuite je complète à l’aide de Proudhon son exposé proudhonien,
            Mülberger m’accuse de lui attribuer faussement les « opinions monstrueuses » de Proudhon.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Et maintenant, qu’ai-je opposé à ce plan proudhonien ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Premièrement</emph> :
            que le transfert de la rente foncière à l’État signifie l’abolition de la propriété foncière individuelle.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Deuxièmement</emph> :
            que le rachat du logement loué et le transfert de sa propriété au locataire qui l’occupait jusque-là,
            ne touche en rien le mode capitaliste de production.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Troisièmement</emph> :
            que ce projet dans le développement actuel de la grande industrie et des villes
            est aussi absurde que réactionnaire
            et que le rétablissement généralisé de la propriété individuelle de son propre logement serait une régression.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Quatrièmement</emph> :
            qu’abaisser par contrainte le taux d’intérêt ne porte nulle atteinte au mode capitaliste de production ;
            les lois sur l’usure démontrent au contraire que ce projet est aussi ancien qu’impossible à appliquer.
          </p>
          <p rend="alinea">
            <emph>Cinquièmement</emph> :
            que la suppression de l’intérêt du capital n’entraîne nullement celle du loyer des maisons.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger m’a concédé à présent les points 2 et 4.
            Il ne dit mot des autres. Et pourtant c’est justement sur eux que porte le débat.
            D’ailleurs, la réponse de Mülberger n’est pas une réfutation ;
            elle évite soigneusement les points économiques, qui sont pourtant décisifs ;
            c’est un exposé de ses plaintes, rien de plus.
            C’est ainsi qu’il me reproche d’anticiper sur la solution d’autres questions qu’il annonce vouloir traiter
            — telles que la dette publique, les dettes privées, le crédit —,
            et de dire que ces solutions seront partout les mêmes que pour la question du logement,
            qu’elles consisteront à supprimer l’intérêt, à transformer le paiement des intérêts
            en versements sur le montant du capital et à décider la gratuité du crédit.
            Pourtant je parierais aujourd’hui encore que, si jamais les articles de Mülberger
            voyaient la lumière du jour, leur contenu essentiel coïnciderait avec l’Idée générale de Proudhon
            (voir p. 182 pour le crédit ; p. 186 pour la dette publique ; p. 196 pour les dettes privées),
            tout comme ceux sur la question du logement correspondaient aux passages cités du même ouvrage.
          </p>
          <p rend="alinea">
            À cette occasion, Mülberger m’informe que les questions comme celles des impôts,
            de la dette publique, des dettes privées, du crédit,
            auxquelles s’ajoute maintenant celle de l’autonomie des communes,
            sont de la plus haute importance pour le paysan et pour la propagande à la campagne.
            D’accord en grande partie ; mais, primo, il n’avait pas été du tout question des paysans jusqu’alors
            et, secundo, les « solutions » proudhoniennes à toutes ces questions sont tout aussi absurdes
            économiquement et bourgeoises essentiellement que celle qu’il apporte à la question du logement.
            Contre l’allusion de Mülberger, insinuant que je méconnaîtrais la nécessité d’entraîner les paysans dans
            le mouvement révolutionnaire, je n’ai, <emph>moi</emph>, nul besoin de me défendre. Mais je tiens, il est vrai,
            pour folie de recommander aux paysans dans ce dessein les panacées du thaumaturge Proudhon. En
            Allemagne subsistent encore beaucoup de grandes propriétés terriennes. D’après la théorie de
            Proudhon, elles devraient toutes être morcelées en petites fermes, ce qui, dans l’état actuel des sciences
            agricoles, et après les expériences faites en France et en Allemagne occidentale avec les propriétés
            parcellaires, serait tout simplement réactionnaire. La grande propriété foncière qui subsiste encore
            nous offrira au contraire une possibilité fort opportune de faire pratiquer la grande culture par des
            travailleurs associés ; elle seule est en mesure d’employer tous les moyens modernes, machines, etc. et
            de montrer ainsi aux petits paysans les avantages de la grande entreprise grâce à l’association. Les
            socialistes danois, très en avance sur les autres sous ce rapport, l’ont compris depuis longtemps.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Je n’ai pas non plus à me défendre contre le reproche de considérer
            l’état déshonorant des habitations ouvrières actuelles « comme un détail sans importance ».
            J’ai été, autant que je sache, le premier écrivain de langue allemande à décrire cette situation
            dans son développement typique, tel qu’on le rencontre en Angleterre ;
            non pas, comme le pense Mülberger, parce qu’elle « heurte de front mon <emph>sentiment de justice</emph> »
            — celui qui voudrait écrire des livres sur tout ce qui heurte son sentiment de justice aurait fort à faire —,
            mais bien, comme on peut le lire dans la préface de mon livre,
            pour donner au socialisme allemand alors à ses débuts et qui s’égarait dans une vaine phraséologie,
            une base concrète, en lui dépeignant la situation sociale créée par la grande industrie moderne.
            Quant à vouloir résoudre ce qu’on appelle la <emph>question</emph> du logement,
            cela me vient aussi peu à l’esprit que de m’occuper en détail
            de la question encore plus importante de la <emph>nourriture</emph>.
            Je m’estimerai satisfait si j’ai pu démontrer que la production dans notre société moderne
            est suffisante pour que tous ses membres aient assez à manger
            et qu’il existe assez d’habitations pour offrir provisoirement aux masses travailleuses un abri spacieux et sain.
            Mais spéculer sur la manière dont la société future réglera la
            répartition de la nourriture et des logements aboutit directement à l’<emph>utopie</emph>.
            Tout au plus pouvons-nous, d’après la connaissance que nous avons des conditions fondamentales
            de tous les modes de production ayant existé jusqu’ici
            établir qu’avec la chute de la production capitaliste
            certaines formes d’appropriation dans la société actuelle deviendront impossibles.
            Les mesures de transition elles-mêmes devront partout s’adapter aux conditions qui existeront à ce moment-là ;
            elles seront fondamentalement différentes dans les pays de petite propriété et dans ceux de grande propriété foncière, etc.
            Nul mieux que Mülberger lui-même ne nous montre à quoi l’on aboutit quand on cherche
            des solutions isolées pour les questions dites pratiques, comme celle du logement ; il commence par
            nous exposer sur vingt-huit pages comment « toute la solution de la question du logement tient dans le seul
            mot de <emph>rachat</emph> » ; puis, si on le serre de près, il bredouille, gêné, qu’en fait on ne peut pas du tout savoir
            si, lors de la prise de possession effective des habitations, « la population laborieuse donnera ses
            suffrages au rachat », plutôt qu’à toute autre forme d’expropriation.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mülberger nous demande de devenir <emph>pratiques</emph>, de ne pas nous contenter,
            « face aux situations réelles et pratiques », d’aligner des formules mortes et abstraites,
            de « nous dégager du socialisme abstrait <emph>pour aborder les rapports concrets et déterminés de la société</emph> ».
            Si Mülberger avait fait ce qu’il réclame, sans doute eût-il bien mérité du mouvement ouvrier.
            Mais le premier pas pour aborder les rapports concrets et déterminés de la société,
            n’est-il pas d’apprendre à les connaître et de les analyser dans le contexte économique qui est le leur ?
            Or, que trouvons-nous à ce sujet chez Mülberger ?
            Deux phrases en tout :
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                1. « Le salarié est au capitaliste ce que le locataire est au propriétaire. »
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            À la page 6 du tiré à part, j’ai démontré la totale fausseté de cette affirmation et Mülberger n’a rien trouvé à répondre.
          </p>
          <cit>
            <quote>
              <p rend="alinea">
                2. « Mais le taureau qu’il faut saisir par les cornes (dans la réforme sociale),
                c’est la <emph>productivité du capital</emph>, suivant le nom donné par l’école libérale de l’économie politique,
                laquelle <emph>en réalité n’existe pas</emph>,
                mais qui dans <emph>son existence fictive</emph> sert à camoufler toutes les inégalités qui pèsent sur la société actuelle. »
              </p>
            </quote>
          </cit>
          <p rend="alinea">
            Ainsi, le taureau qui doit être saisi par les cornes « <emph>en réalité n’existe pas</emph> »
            et, par suite, n’a pas de cornes.
            Ce n’est pas de lui, mais de son <emph>existence fictive</emph> que vient le mal.
            Cependant, la « soi-disant productivité [du capital] est capable de faire surgir du sol,
            comme par une baguette magique, des maisons et des villes »,
            dont l’existence est tout ce qu’on veut, sauf « fictive ». (P. 12.)
            Et cet homme-là, à qui le <title>Capital</title> de Marx est « à lui aussi bien connu »,
            qui bafouille ainsi dans une confusion désespérante sur les rapports entre le capital et le travail,
            entreprendrait de montrer aux ouvriers allemands une voie nouvelle et meilleure
            et se donnerait pour « l’architecte » qui « voit clairement
            l’ensemble et les grandes lignes de la structure architectonique de la société future » ?
          </p>
          <p rend="alinea">
            Personne n’a « abordé de plus près les rapports concrets et déterminés de la société »
            que Marx dans le <title>Capital</title>.
            Pendant vingt-cinq ans, il les a examinés sous tous les angles et les résultats de son analyse
            renferment pour tous les cas également les germes de ce qu’on appelle les solutions,
            dans la mesure d’ailleurs où elles sont possibles aujourd’hui.
            Mais cela ne suffit pas à l’ami Mülberger ; tout cela, c’est du socialisme abstrait, des formules mortes et abstraites.
            Au lieu d’étudier les « rapports concrets et déterminés de la société »,
            l’ami Mülberger se contente de lire quelques tomes de Proudhon ;
            ils ne lui offrent pour ainsi dire rien sur ces rapports concrets et déterminés de la société,
            mais ils lui enseignent en revanche des panacées concrètes et déterminées pour tous les maux sociaux ;
            il présente alors ce plan de sauvetage social, ce <emph>système</emph> proudhonien, tout prêt,
            aux ouvriers allemands, sous prétexte de « vouloir dire <foreign xml:lang="fr">adieu</foreign> aux <emph>systèmes</emph> »,
            tandis que moi, « je choisis la voie opposée » !
            Pour comprendre cela, il faut admettre que je suis atteint de cécité et Mülberger de surdité,
            si bien qu’il nous est radicalement impossible de nous entendre.
          </p>
          <p rend="alinea">
            Mais en voilà assez sur ce sujet. Si cette polémique n’a pas d’autre utilité, elle aura du moins celle de
            fournir la preuve de ce que vaut la pratique de ces socialistes qui se veulent « pratiques ». Ces
            propositions pratiques pour éliminer tous les maux sociaux, ces panacées sociales ont été toujours et
            partout imaginées de toutes pièces par les fondateurs de sectes qui surgirent à l’époque où le
            mouvement prolétarien était encore en enfance. Proudhon lui aussi est de ceux-là. Le prolétariat dans
            son développement a vite fait de se débarrasser de ses langes et il est amené à reconnaître qu’il n’y a
            rien de moins pratique que ces « solutions pratiques », échafaudées à l’avance et applicables à tous les
            cas, et que le socialisme pratique consiste bien plutôt dans la connaissance exacte du mode de
            production capitaliste sous tous ses aspects.
            Un prolétariat averti dans ce domaine <emph>ne sera jamais</emph> embarrassé pour savoir,
            dans un cas donné, contre quelles institutions sociales et de quelle manière il devra diriger ses principales attaques.
          </p>
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