Dominique Meeùs
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Marx a exercé sa pensée surtout sur le capitalisme, parce que c’était la société dans laquelle il vivait et parce que c’était le but qu’il s’était donné dans son travail. Dans une théorie un peu élaborée, on a des concepts. Sinon ce sont des notions, des idées, des catégories.
La valeur, la plus-value sont des concepts bien développés dans la deuxième édition1 du Livre I du Capital. On peut alors se demander si la catégorie de plus-value est utilisable dans l’histoire en général, ou, plus raisonnablement, dans l’économie d’Athènes du temps de Périclès. Peut-être, mais nous n’avons pas de théorie achevée de l’économie d’Athènes alors. Il faut parler de catégorie. La question de savoir dans quelle mesure on peut projeter sur des époques passées des catégories du capitalisme, Marx la pose explicitement dans l’Introduction de 1857, dans le passage sur la méthode de l’économie politique et même déjà avant. (Je vois que Marx lui-même dit là des catégories (Kategorien).)
Une critique fondamentale que Marx fait de l’économie politique, c’est son illusion que les concepts qu’elle avance sont universels et éternels, valables pour toute l’humanité à tout moment de son histoire. Marx, au contraire, insiste sur tout ce qui est spécifique au capitalisme2. Le même problème se pose pour les concepts qu’on avance pour la théorie (?) dite matérialisme historique dont je parle ensuite.
Dans la doctrine communément admise du matérialisme historique et comme déjà chez Marx, on (déjà Marx) place dans la superstructure, non seulement les idées que les gens se font des rapports sociaux, de la base, mais aussi la politique, les institutions étatiques et un certain nombre de règles de vie en société (les lois). Dans le capitalisme, il y a une claire séparation entre l’économique et le politique3 : il est clair que l’État est second par rapport à l’exploitation. La position de force des capitalistes vient de ce qu’ils ont les moyens de production face à des prolétaires qui — c’est la définition — n’en ont pas. Les capitalistes ne tirent pas de l’État cette position de force. (Même s’il est parfois utile qu’une police et une justice rappelle aux gens le respect de la propriété privée.) Le rapport social d’exploitation capitaliste et l’État capitaliste, ce sont des domaines différents. (Dans le jargon à la mode, on parle de « niveaux » (en hauteur), d’ « étages », de « spatialité », de distance « spatiale ». On qualifie les catégories de base et superstructure de « métaphore spatiale ».) Mais qu’en est-il dans la féodalité ? Est-ce que l’État féodal, ce n’est pas la toile des rapports de vassalité des seigneurs féodaux avec leurs fonctions, pouvoirs, privilèges, dont celui de prélever le surplus du travail social fourni par les paysans ? La base, sous la féodalité, c’est ce rapport social de prélèvement de droit du surplus. Y a-t-il là une vraie séparation « spatiale » ? Si c’est à la base qu’il y a un prélèvement de droit, que vaut pour le Droit la métaphore spatiale de superstructure ?
La question se pose ainsi de savoir dans quelle mesure on peut, prudemment, étendre à d’autres époques des concepts appropriés au capitalisme. Mais dans le cas de ce qu’on appelle matérialisme historique, doctrine mais non théorie, il n’y a pas de concepts, seulement des notions, des catégories. Si base et superstructure, par exemple, sont des catégories éclairantes pour le capitalisme, il n’est pas du tout certain que la catégorie de superstructure, en tant qu’incluant le politique et pas seulement l’idéologique, soit utile, ni même seulement fait sens, pour d’autre sociétés à d’autres époques. (On pourrait dire que dans la note du Livre I du Capital dont je parle dans la section sur base et superstructure, Marx défend surtout l’importance de la base.)