Dominique Meeùs
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La force de travail est une marchandise. Cette marchandise est produite. Sa valeur est constituée de la somme des valeurs des moyens d’existence des prolétaires, parce que c’est ce qu’il en coûte de produire la force de travail. Cela pose différents problèmes mal compris.
Considérons un ménage paysan disposant de moyens de production : de la terre et de l’équipement. Supposons que ces paysans produisent des pommes de terre pour le marché. S’ils veulent manger de leurs pommes de terre, il leur faut non seulement les produire, mais encore les peler, les laver, les cuire. Un ménage d’indépendants, autre qu’un ménage de paysans, a des moyens de production avec lesquels il produit pour le marché. Ils n’ont pas directement de moyens de subsistance (comme le ménage paysan, qui peut manger une partie de sa production), mais la vente de leurs produits leur donne l’argent nécessaire pour les acquérir. S’ils achètent des pommes de terre, il leur faudra aussi encore les peler, les laver, les cuire. Un ménage prolétaire n’a, par définition, pas de moyens de production. Mais en vendant la force de travail d’une ou plusieurs personnes, ce ménage a, comme le ménage d’indépendants, l’argent nécessaire pour acquérir ses moyens de subsistance. S’ils achètent des pommes de terre, il leur faudra aussi encore les peler, les laver, les cuire. On peut faire les mêmes considérations sur tous autres aspects du travail domestique.
Les prolétaires se distinguent totalement des paysans et des indépendants en ce qu’ils n’ont pas de moyen de production. Mais une fois qu’ils vendent de la force de travail, ils obtiennent de l’argent comme moyen d’existence et, sur ce plan-là, leur situation devient identique à celle des indépendants. Ce point est très important. Tout le courant du travail au salaire ménager et tout le courant de la soi-disant social reproduction theory hurlent qu’on ne vit pas seulement d’argent, encore faut-il peler, laver, cuire les pommes de terre. C’est juste, sauf que… les capitalistes n’ont rien à voir là-dedans, pas plus pour les prolétaires que pour les indépendants, paysans ou non.
On peut faire les mêmes considérations sur le fait de faire, ou non, des enfants. (Ce qui implique, bien sûr, de les élever et de les éduquer.) Les ménages paysans, les ménages indépendants, les ménages prolétaires font des enfants librement, pour de bonnes raisons ou sans raison. On fait aussi parfois des enfants sans l’avoir voulu.
Toutes les espèces animales font ça et l’espèce humaine n’y fait pas exception, sinon nous ne serions pas là pour le dire. Ce n’est pas une bizarrerie qui n’apparaît qu’avec le capitalisme. Marx parle de l’achat et de la vente de la force de travail au paragraphe 3 du chapitre 4 du Livre I du Capital. Beaucoup de marxistes l’ont lu ou ont reçu une formation qui en donne l’essentiel. Mais Marx à écrit aussi sur la reproduction du capital et de la force de travail, au chapitre 213 et il faut lire ça aussi. Le rôle des capitalistes s’arrête à la fourniture, en argent, des moyens d’existence. L’utilisation de ces moyens d’existence, manger, faire des enfants, c’est du domaine de la vie privée des ménages prolétaires, pas du capitalisme. Les prolétaires ne sont pas un bétail qui appartiendrait aux capitalistes et que les capitalistes devraient donc élever en s’occupant de leur reproduction4. Quand Marx dit (au chapitre 21) que le capitaliste « peut faire confiance à l’instinct de conservation et à l’instinct sexuel des ouvriers », on peut trouver à ça le ton d’une boutade, mais c’est à la base de sa conception matérialiste de l’histoire. Nous sommes un animal à reproduction sexuée et ce depuis bien avant le capitalisme..
Non seulement le capital ne s’occupe pas de reproduire la force de travail (il abandonne ça au ménage), mais, dit-on, il ne paie pas le travail ménager, lequel est pourtant essentiel au fonctionnement du capitalisme, puisqu’il produit la force de travail. C’est ne pas comprendre que sous le capitalisme, jamais aucun travail n’est payé. Ce que les capitalistes paient, c’est la force de travail, et ils la paient en moyens d’existence (en salaire qui permet de les acheter). Comme la valeur de la force de travail, ce sont les moyens d’existence du ménage et de sa reproduction (pas seulement la reproduction quotidienne de la force de la travailleuse ou du travailleur), le travail ménager est tout aussi payé que le travail à l’usine. (Il est payé ni plus ni moins indirectement que le travail à l’usine : il est payé par les moyens d’existence du ménage, sous forme de salaire permettant de les acheter.) Les capitalistes prennent entièrement en charge (bien ou mal, c’est une autre question) les moyens d’existence du ménage, en échange de la force de travail. Exiger que le travail ménager soit payé au même titre que le travail à l’usine revient à demander que les capitalistes paient en double les moyens d’existence du ménage5.
Pour prendre une distance momentanée avec « le travail non payé des femmes », supposons un travailleur masculin logé, nourri, blanchi dans une pension de famille, qu’il paie avec son salaire. « Ah, mais, dira-t-il, c’est pas tout ça. L’agent n’est pas tout. Il faut encore le matin que je me lave les dents et que je m’habille, et, ça, le capitaliste l’oublie. Il ne prend pas entièrement sa responsabilité dans la reproduction de la force de travail. Il m’en laisse une partie sur le dos sans compensation. » Pensez-vous que ce type exagère, qu’il est fou ? Je ne sais ce que vous en pensez, mais c’est certainement mon opinion sur Sivia Federici et autres.
Il faut lier à cela la question de savoir si ce travail crée de la valeur. [Ici, je dois encore développer et faire le lien à l’abondante littérature là-dessus.] L’essai le plus poussé, à mes yeux le plus sérieux théoriquement, le plus inventif, le plus élégant — bien que complètement dans l’erreur —, me semble celui que Lise Vogel, en 1983, tente de fonder sur la notion de travail nécessaire chez Marx. J’ai fait de cet essai de Lise Vogel dans son livre de 1993 (réédité en 2013) une recension exceptionnellement longue, détaillée, argumentée, que je ne vais pas reprendre ici, mais qu’il faut aller lire, en particulier sur le travail domestique. Cette discussion de la tentative de Vogel est presque aussi longue que le présent essai sur le féminisme marxiste.
Le volume de travail ménager et la valeur de la force de travail sont en quelque sorte en situation de vases communicants. Plus exactement, il faudrait lier volume de travail ménager à la quantité et à la qualité de valeurs d’usage que l’on peut obtenir avec le salaire qui paie la valeur de la force de travail. L’augmentation de la valeur de la force de travail, ou l’augmentation de productivité qui permet, à valeur égale, d’acquérir plus de valeurs d’usage, ou les deux augmentations réunies, donnent au ménage plus de moyens, moyens qui peuvent alléger le travail ménager. Je pense au travail ménager au sens large, à la reproduction de la force de travail, y compris faire des enfants. Si on touche plus de salaire, on peut payer avec son salaire net plus de services marchands, comme une crèche. Si le salaire augmente, plus de salaire indirect peut aller à des services publics qui allègent le travail ménager. En fin de compte, la lutte pour un travail ménager allégé, plus facile à concilier avec le travail à l’extérieur de l’homme et de la femme, grâce à plus de biens et services marchands et non marchands, c’est une lutte pour revaloriser la force de travail, c’est une lutte salariale.
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