Il y a depuis très longtemps dans l’ordre social une suprématie masculine. Le mot suprématie convient particulièrement bien ici en ce qu’il a deux sens selon le TLFi : A. Supériorité de puissance ; B. Supériorité de valeur — ce qui couvre raisonnablement
bien à la fois ce qu’on appelle parfois « domination masculine1 » et ce qu’on appelle parfois « chauvinisme mâle2 », et tout ce qu’on peut voir entre les deux. Le tableau général est le suivant :
les hommes sont considérés comme supérieurs aux femmes (plus intelligents, plus capables,
plus entreprenants…) et se considèrent comme tels. La société leur réserve les fonctions
de pouvoir, dans l’État, dans les institutions ou dans les entreprises. La société
confère aussi aux hommes en général une autorité sur les femmes.
Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, les femmes ont eu une position inférieure,
dans la société et dans la vie privée. La suprématie prend des accents différents
dans des sociétés différentes. Il s’agit d’un ordre social qui a changé au cours des
millénaires. C’est bien connu dans le cas de la Grèce antique, de la Rome antique,
mais c’est bien plus ancien comme le montre l’étude de Gerda Lerner, 1986. C’est le cas de la féodalité européenne et ensuite, sans parler du reste du monde.
Depuis longtemps, cela comporte une relégation des femmes au foyer. (Xénophon a théorisé
cela dans son Économique3.) Dans le passé récent de l’Occident (disons des 19e et 20e siècles), cet aspect
du patriarcat a pris la forme d’un certain idéal bourgeois du mariage et de la famille :
le mari (chef de famille et gagne-pain) assure par son activité les moyens d’existence
de la famille. L’épouse n’a pas d’emploi extérieur (« elle ne travaille pas », dit-on),
parce que cela ne convient pas à une femme et parce que son rôle est de s’occuper
du foyer. (Si, par nécessité, elle devait « aller travailler » ce serait déshonorant
pour son mari, révélant qu’il n’est pas à la hauteur, pas tout à fait capable comme
gagne-pain.) Au 19e siècle, des femmes se sont battues pour être admises à l’université. Avec un diplôme,
elles ont dû se battre pour accéder à certaines professions. Au 20e, elles ont obtenu de droit de vote, mais cela n’a pas changé grand-chose et, pour
celles qui ont participé à la seconde vague du féminisme, le progrès était si mince
et si lent que c’en était désespérant. (Et depuis, c’est loin d’être gagné.)
C’est dans ce sens que la seconde vague du féminisme a popularisé le terme patriarcat,
au sens moderne4. « What goes largely unexamined, often even unacknowledged (yet is institutionalized
nonetheless) in our social order, is the birthright priority whereby males rule females. »
(Millett 1970b, p. 25, haut. Elle détaille et affine cela dans tout ce chapitre.) Dans une édition
en français : « L’un des éléments de notre ordre social qui échappe à l’étude et passe
même souvent inaperçu (ce qui ne l’empêche pas d’être institutionnalisé), c’est le
droit de naissance prioritaire grâce auquel le mâle domine la femelle. » (Millett 1983, p. 38, bas.)
Le patriarcat date d’aussi loin qu’on remonte dans l’histoire. On l’observe par ailleurs,
à divers degré de dureté, chez tous les collecteurs-chasseurs5 observés6. On est donc7 en droit de supposer que le patriarcat remonte à la préhistoire. La question se pose
même de savoir s’il serait phylogénétique, inscrit dans les gènes du genre humain
(Homo, deux millions d’années8) et déjà de ses prédécesseurs. Il y a chez les humains un dimorphisme sexuel physique
comme chez d’autres animaux. Pourquoi pas, comme chez d’autres animaux, un certain
dimorphisme sexuel de comportement9 ? Il se pourrait que la suprématie masculine soit génétique. Mais il se peut tout
aussi bien qu’elle soit seulement un acquis culturel, dans le cours de l’évolution
des cultures chez nos prédécesseurs. Il est intéressant de commencer par examiner
une question apparentée, celle de la division du travail selon le sexe.
Notes
1. La « domination masculine » est un singulier générique un peu risqué si chaque homme
ne domine pas vraiment, ou au même degré, toutes les femmes. Certains hommes sont
dans une position de domination plus générale. Les autres hommes dominent les femmes
de leur entourage.
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2. Le « chauvinisme mâle » est de même un singulier dont il faut voir le caractère collectif.
C’est le chauvinisme de chaque homme, mais la conception de supériorité de valeur
des mâles dans une société patriarcale est plus que la somme des opinions des individus,
c’est aussi l’idéologie de la société.
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3. Et
Sarah Pomeroy (1994) examine l’
Économique d’un point de vue féministe. (Trois siècles avant Xénophon, Hésiode défend au contraire
le point de vue que la femme ne sert à rien, n’est qu’un fardeau.)
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4. Il faut admettre deux sens au mot patriarcat :
- Le mot patriarcat est un terme utilisé par les anthropologues et les historiens pour
qualifier certains groupes sociaux sous la direction d’un vieil ascendant mâle (le
patriarche).
- Dans Sexual Politics en 1970, Kate Millett le fait passer de l’anthropologie à la sociologie et au langage courant,
dans le sens nouveau qu’on utilise le plus souvent aujourd’hui, qui n’est pas celui,
différent, plus limité, de l’anthropologie. (Juliet Mitchell fait cette attribution
à Kate Millett dans The Woman Estate, p. 64. C’est le cas encore dans la page Wikipedia
Patriarchy.) Ce deuxième sens n’est pas limité à notre époque. On peut dire patriarcat
et patriarcal dans ce sens de toute société présente ou passée, y compris dans la
préhistoire.
Ce n’est pas la première fois qu’un terme utilisé par des scientifiques est repris
dans le langage courant avec un sens un peu différent. (C’est une chose qu’Emmanuel
Todd (
Todd 2022) ne veut pas comprendre.) Je choisis d’utiliser dans le présent texte, le mot patriarcat
dans le sens moderne que tout le monde utilise depuis Kate Millett.
Et même avant. Si c’est Kate Millett qui le popularise, « The concept of patriarchy
[…] is not new. It has a history within feminist thought, having been used by earlier
feminists like Virginia Woolf, the Fabian Women’s Group and Vera Brittain, for example
(Beechey 1979). » Veronica Beechey remercie Sally Alexander de le lui avoir signalé,
mais (1) ça ne me donne pas une référence aux textes ; (2) ça ne me dit pas si c’est
le mot même qu’on trouve là (patriarchal, patriarchy) ou seulement l’idée d’une suprématie
masculine.
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5. Je prends le parti d’écrire collecteurs-chasseurs, plutôt que chasseurs-collecteurs
(ou chasseurs-cueilleurs), dans la mesure où on peut considérer la collecte comme
première, à laquelle la chasse vient s’ajouter.
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7. Nos prédécesseurs dans la préhistoire étaient collecteurs-chasseurs. Les collecteurs-chasseurs
qu’on a pu observer sont aussi loin de la préhistoire que nous. Ils ont eu une aussi
longue histoire culturelle. Ils ne sont en rien une persistance de la préhistoire.
Cependant des similitudes de situation et de mode de vie peuvent au moins nous donner
des indications sur les cultures de la préhistoire. On retrouve des silex taillés
il y a des millions d’années, mais les huttes, les outils en bois, les vêtements,
les paniers ne fossilisent pas. On retrouve des sépultures et des peintures murales
de dizaines de milliers d’années. On n’a pas grand-chose d’autre sur les cultures
préhistoriques et la comparaison avec les collecteurs-chasseurs observés est donc
légitime, à condition de ne pas prétendre en tirer des preuves.
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8. Du temps de Marx et d’Engels, et pour moi encore à l’école au milieu du 20
e siècle, la préhistoire, ça voulait dire la civilisation d’êtres humains taillant
des silex comme outils. (À l’école, c’étaient les hommes des cavernes en raison de
leur habitat sous nos latitudes. Je revois aussi des images de cités lacustres, sans
doute sous des cieux plus cléments.) On en connaît aujourd’hui, malgré les difficultés,
beaucoup plus qu’au 19
e siècle. (Voir
lineage.svg.)
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9. Ma question peut paraître politiquement incorrecte. Le patriarcat cherche des justifications
à la discrimination des femmes en invoquant, au-delà du fait que les femmes font des
enfants et pas les hommes, des dispositions différentes. Saliha Boussedra (
Boussedra 2024) rappelle comment très vite dans la Révolution française, on a remis les femmes à
leur place avec de tels arguments. Le féminisme combat donc ce naturalisme. Il peut
y avoir entre hommes et femmes des différences autres que seulement physiques, culturelles
certainement, mais peut-être en partie phylogénétiques aussi. Le refus de discrimination
n’est pas une réponse à la question de fait. Margaret Mead suppose aux femmes des
qualités particulières, mais leur recommande (
Mead 1975) de ne pas chercher à concurrencer les hommes. On peut, comme Eleanor Burke Leacock
(
Leacock 1972), critiquer sa recommandation, mais elle pourrait avoir raison sur le fait de qualités
particulières.
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