Dominique Meeùs
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On ne connaît pas l’origine du patriarcat

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Aux questions rappelées ci-dessus, je soutiens la réponse que la suprématie masculine et la division sexuelle du travail sont fondamentalement historiques. Cela conduit à une autre question. Si la suprématie masculine est historique, comment, pourquoi apparaît-elle ? Quelle est son origine ?

Les auteurs et autrices qui, sur la division du travail selon le sexe, citent Judith Brown (ou, sans la citer, reprennent à leur compte son hypothèse) et adoptent son point de vue continuent souvent en disant : nous savons maintenant l’origine de la suprématie masculine1. Ce n’est pas juste. Division du travail et suprématie, ce n’est pas la même chose. Je trouve personnellement très convaincante l’hypothèse de Judith Brown, mais cette division du travail n’entraîne pas logiquement le patriarcat. On peut bien se partager le travail, surtout si c’est pour des raisons purement pratiques, sans que ça n’entraîne une hiérarchie sociale.

Sur l’origine de la suprématie masculine, on ne peut que spéculer. Une hypothèse généralement avancée est que, par la chasse, les hommes ont le monopole des armes. Que pour les mêmes raisons que la chasse, ce sont eux qui font la guerre (avec plus ou moins les mêmes armes). Que, peut-être, ça finirait par entraîner leur suprématie dans la société2.

En bref, on a de Judith Brown une hypothèse vraiment convaincante sur la raison de la division du travail selon le sexe dans des sociétés primitives et on n’a rien de certain, que des spéculations, sur l’origine de la suprématie masculine. Dans différents peuples pré-humains ou humains, dans différents environnements, dans différentes circonstances, une relative suprématie mâle est apparue, peut-être en relation avec la chasse (et la guerre).

Par ailleurs, la question est sans doute mal posée. Il est légitime de se demander comment, pourquoi la suprématie apparaît. (Et on n’a pas vraiment de réponse.) Par contre, rechercher une origine, au singulier, c’est risquer de récréer un universel, comme le serait une réponse génétique. Les anthropologues qui défendent le caractère historique, évolutif de la suprématie masculine soutiennent généralement Engels pour avoir un des premiers défendu cette historicité, mais n’en retiennent pas l’idée de grande défaite historique du sexe féminin3. Il semble bien y avoir dans les faits historiques une tendance à la suprématie masculine, certainement un renforcement et une institutionnalisation de cette suprématie dans les sociétés de classe, avec un État, mais il n’y a pas un évènement singulier — cela n’aurait pas de sens dans l’évolution de millions d’années d’une pré-humanité formée de nombreux groupes différents sur toute la planète. Il faudrait alors concevoir cette grande défaite comme un passage obligé pour toutes les sociétés, mais une telle « loi de l’histoire »4, ce serait retomber sur un universel anti-historique.

Notes
1.
Françoise Héritier (1984), Véra Nikolski (2023) et beaucoup d’autres. Si l’on cherche celles et ceux qui citent cet article de Judith Brown, on trouvera sans doute souvent encore le même raccourci, court-circuit logique.
2.
Alain Testart a émis aussi une hypothèse basée sur le tabou du sang menstruel. Certains [mentionner] trouvent cela convaincant. Cependant, je suis loin d’être le seul à trouver que ça ne nous aide pas beaucoup. Savoir comment les humains de la longue préhistoire dans de nombreuses sociétés différentes ressentaient le sang menstruel est infiniment plus difficile que la question de l’origine du patriarcat.
3.
Un autre problème de cette « défaite historique » chez Engels, c’est qu’elle semble chez lui trop tardive. Engels partait de l’égalité supposée chez les Iroquois et cherchait l’apparition du patriarcat après le passage à l’agriculture et à l’élevage, avec la propriété, etc. Mais comme on trouve du patriarcat à divers degrés chez les collecteurs-chasseurs, il faut supposer que là où il apparaît, c’est à un stade très antérieur à celui considéré par Engels.
4.
Je conteste (dans mon essai à ce sujet) qu’il y puisse y avoir des « lois » de l’histoire.
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