Dominique Meeùs
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La division du travail selon le sexe

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La nourriture n’est pas que végétale ; les collecteurs mangent aussi les petits animaux dont ils peuvent se saisir, ainsi que la chair d’animaux plus gros trouvés morts. Une évolution conduit de la collecte à la chasse, comme entreprise systématique, et sans doute souvent collective, de poursuite d’animaux plus gros pour les tuer. Cela suppose un savoir-faire (donc un apprentissage) et un armement. Les autres grands singes sont plus végétariens que les humains, mais eux aussi mangent de la viande aussi quand l’occasion se présente. Certaines populations de chimpanzés ont mis au point des techniques de chasse collective, organisée1. Ce qui caractérise le buisson de lignées évolutives qui se séparent de celles qui mènent aux chimpanzés pour mener à nous, c’est, outre la bipédie, l’augmentation du cerveau, lequel réclame plus de protéines. On est donc en droit de penser que la chasse systématique en plus de la simple collecte est extrêmement ancienne. Des préhumains ont taillé des silex depuis trois millions d’années, mais on peut chasser avec d’autres outils2, comme des bois pointus qui ne laissent pas de traces fossiles. La chasse systématique a donc pu apparaître très tôt dans notre lignée évolutive.

Ainsi, de nombreuses bandes d’individus préhumains ou humains ont ajouté la chasse à la collecte à des moments différents, sans doute très tôt, dans des environnements différents. Il y a une grande variété de chasses, individuelles ou collectives, d’armes de chasse ou de chasse sans armes. On ne chasse pas le mammouth comme l’ours, l’antilope ou le lapin. Il y a aussi la pêche, et il faut distinguer là aussi de nombreuses variétés de pêche en mer ou en rivière. Un article comme « What’s a Mother to Do? » (Kuhn-Stiner 2006) entre beaucoup plus dans le concret, en particulier sur le fait que la proportion de viande dans l’alimentation (et donc l’importance de la chasse dans la vie du groupe) augmente avec la latitude. Les environnements chauds offrent des nourritures végétales riches, tandis que plus au nord et dans des périodes froides, on dépend plus de la viande.

En ce qui concerne la chasse, on observe chez les collecteurs-chasseurs une division du travail selon le sexe qui pose la même question que celle que j’ai posée pour le patriarcat : y aurait-il un dimorphisme sexuel phylogénétique qui fait que les femmes seraient sensiblement moins douées (physiquement ? psychologiquement ?) que les hommes pour la chasse, qu’il serait donc naturel que ce soient les hommes qui chassent et pas les femmes ? Ou bien cette division du travail selon le sexe serait-elle un acquis culturel, dans le cours de l’évolution des cultures chez nos prédécesseurs ?

L’anthropologie traditionnelle (massivement masculine) projette sur le passé préhistorique son idéal, patriarcal, de la femme au foyer avec un mari qui va ailleurs « gagner son pain », le gagne-pain de la famille. Pour le courant man the hunter3, « depuis toujours », par nature, c’est l’homme qui nourrit la famille en allant chasser tandis que son épouse l’attend « à la maison », « à rien faire », sauf garder les enfants, pour ensuite préparer le repas avec la viande apportée par son homme. Mais chez des collecteurs-chasseurs, la collecte (végétaux et petits animaux) est le fait des hommes et des femmes et fournit généralement l’essentiel de la nourriture. Les hommes prennent alors parfois congé de cette collecte pour aller à la chasse, tandis que les femmes continuent la collecte. La chasse est certainement importante, pour un plus grand apport de protéines, mais pas toujours la plus importante comme source de nourriture en général. La chasse étant aléatoire, il en résulte souvent que, contrairement à la conception man the hunter, dans bon nombre de sociétés, ce sont les femmes qui fournissent la plus grande partie de la nourriture.

Notes
1.
Voir Christophe Boesch, « Cooperative hunting roles among taï chimpanzees », Human Nature, Vol. 13, No. 1, pp. 27–46, March 2002, doi: 10.1007/s12110-002-1013-6. Cela peut paraître surprenant, mais, c’est depuis, largement confirmé. Pour ceux que surprend l’idée que des chimpanzés aient une culture, voir Willam McGrew, The Cultured Chimpanzee : Reflections on Cultural Primatology, Cambridge University Press, 2004, ISBN : 0-521-53543-3 ( 978-0-521-53543-4) en couverture souple ; 0-521-82841-4 en dur.
2.
La chasse observée chez les chimpanzés, c’est bien une technique élaborée, mais sans armes, à mains nues. Pour les différentes sociétés préhumaines, on a pu chasser sans armes aussi, ainsi d’ailleurs que de manière plus individuelle. (La frontière avec la collecte est alors plus floue.)
3.
En disant courant man the hunter, je vise l’aspect le plus masculiniste, absolu, de cette conception de la suprématie, dans sa variante moderne, projetée sur les collecteurs-chasseurs. Il y a eu sous ce nom une importante conférence en 1966 et les interventions ont été publiées en livre sous le même titre en 1968. On y trouvait toujours les biais masculins de l’anthropologie de l’époque, et des critiques ont souligné l’importance dans l’alimentation de la nourriture non carnée et de la collecte des femmes comme des hommes.
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