Dominique Meeùs
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Héritage du passé

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La suprématie masculine prend bien sûr des formes variées, différentes, à différentes époques historiques. Je prétends que sous le capitalisme, le patriarcat n’est pas beaucoup plus qu’un héritage du passé, fondamentalement étranger au capitalisme1. C’est le patriarcat du passé, sous des formes propres à l’époque actuelle2. (Comme l’idéal du mariage et de la famille.)

La suprématie masculine, c’est un statut des hommes et des femmes. Dans beaucoup de sociétés, on a une étiquette collée sur le dos. (Autant dire dans toutes, avant le capitalisme.) On peut citer les castes en Inde ; les états3 dans la France d’avant la Révolution. Homme et femme sont des statuts dans le patriarcat. Un homme est un homme. Une femme est une femme. Ce sont deux statuts différents, inamovibles. Tout homme est, en un sens, supérieur à toute femme, juste parce qu’il est un homme et qu’elle n’est « qu’une » femme. C’est comme ça. C’est un statut. Chacun sa place.

Pour le capitalisme, il n’y a aucun statut. Tous les statuts sont effacés (sauf les persistances du passé dans la culture). Il n’y a qu’une situation de fait. Ou bien on n’a pas de moyens d’existence : on est un prolétaire. Ou bien on a des capitaux suffisants pour faire travailler des prolétaires : on est un capitaliste. (Quelques uns ont certains moyens qui leur permettent d’être producteur indépendant de biens ou de services et de pouvoir à leur propre existence.) Il n’est interdit à personne de devenir capitaliste (même si une situation privilégiée au départ, ça aide énormément). Ce ne sont pas des statuts. Les prolétaires, les indépendants, les capitalistes peuvent être hommes ou femmes. Homme ou femme ne sont pas des statuts du capitalisme.

Bien sûr, le capitalisme profite de tout ce qui divise et affaiblit les travailleurs4. Le fait qu’au départ les ouvriers étaient de préférence des hommes, en tout cas pour des travaux lourds5, fait renforcé par l’idéologie (bourgeoise) du chef de famille gagne-pain de toute la famille (ou supposé tel), a permis de faire entrer des ouvrières dans la production capitaliste pour un « salaire d’appoint ». Ensuite, on a pu diminuer d’autant le salaire masculin. (Voir plus bas [pointeur] sur la valeur de la force de travail.)

Il est faux de dire que le capitalisme aurait « inventé » ce modèle familial de l’homme gagne-pain, dans son intérêt, pour soumettre la femme ou « exploiter » son travail ménager gratuit. Il y a eu dans le capitalisme toujours coexistence de situations diverses, tant de chefs de famille gagne-pain que de ménages à deux salaires, selon les secteurs d’industrie. L’idée qu’il y aurait une périodisation6 est une illusion7 et la spécificité de l’emploi réel des femmes oblige à relativiser l’idée qu’elles constituent une « armée de réserve » qu’on peut mobiliser et renvoyer comme on veut.

Il est vrai que l’inégalité de statut est inscrite dans des lois et des pratiques. Or « le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière ». (Manifeste.) Ça, c’est l’État dans son principe. L’État, c’est la domination de la classe dominante.

L’État en pratique, c’est aussi un appareil d’État, avec différentes facettes, ce qui permet de dire aussi (comme Althusser) appareils d’État au pluriel. Il ne faut pas penser que l’appareil d’État, ce serait le bureau exécutif du comité central de l’organisation des capitalistes, organisation qui tout simplement n’existe pas. (Ce serait de l’ordre de la théorie du complot.) Le gouvernement, ce sont des politiciens gérant une formation sociale capitaliste. Les mécanismes de liaison entre base et idéologie (et de confortables indemnités de fonction) assurent que beaucoup de politiciens ont suffisamment intégré l’idéologie capitaliste pour gouverner en faveur du capital sans que les capitalistes doivent à chaque instant leur souffler à l’oreille ce qu’ils ont à faire. Vu la pesanteur du patriarcat dont le capitalisme hérite du passé, ces politiciens n’ont pas seulement intégré à divers degrés l’idéologie capitaliste, ils ont intégré en plus, à différent degré selon les familles politiques, la conception patriarcale ancestrale. De même, certains conservent, et d’autres pas, diverses idéologies religieuses elles-mêmes patriarcales. Les lois et pratiques culturelles patriarcales institutionnalisées sous le capitalisme8 ne prouvent en rien que le patriarcat serait une dimension essentielle du capitalisme9.

Il y a longtemps que dans des sociétés fondamentalement agricoles avec des voies directes d’affectation du produit, il y a aussi des échanges marchands. Cependant, le capitalisme est la première forme de société massivement marchande et donc la première dans laquelle le marché atteint sa pleine maturité. Les gens échangent des choses concrètes, des valeurs d’usage, mais la généralisation de l’échange efface, écrase, aplatit, en valeur, tout ce qui est travail concret. En valeur (pas au sens moral, mais au sens économique marxiste10), à cause de l’universalité de l’échange marchand, il ne reste que du travail abstrait. Le travail abstrait n’a pas de sexe11. Ouvrières et ouvriers sont fondus dans le melting pot du travail abstrait12. Ceci est tout à fait étranger au patriarcat.

L’intervention commune d’ouvrières et d’ouvriers dans la production capitaliste en fait des camarades de travail, et c’est un début d’effritement du patriarcat. Depuis les débuts de l’humanité, les hommes et les femmes ont un statut absolument différent. Dans l’usine, ce statut persiste dans la tête des gens et dans l’autorité de chefs masculins, mais il est mis en cause dans la coopération des ouvrières et ouvriers à la production commune. Comme ils le sont théoriquement dans le travail abstrait, les ouvrières et ouvriers sont fondus pratiquement dans le travailleur collectif et Marx souligne explicitement le caractère novateur et fondateur de ce fait. En outre, il y a la lutte de classes où les hommes sont amenés à prendre conscience que les femmes sont camarades de lutte aussi13.

La pesanteur de l’idéologie patriarcale chez les ouvriers (masculins) est grande. Le changement des mentalités est lent. Cependant, dans les statuts solides du patriarcat à toutes les époques historiques antérieures, il ne peut être question de changement de mentalités, sauf tout à fait marginal. Au contraire, à partir du capitalisme, ces statuts ne sont plus qu’héritage des époques antérieures ; ils sont ébranlés et, pour la première fois de l’histoire, un réel changement de mentalité est possible. Ce changement est lent mais observable. J’y reviens en fin de ce chapitre sur le capitalisme.

Notes
1.
Je n’ai pas trouvé ça tout seul et je ne suis pas le seul à le dire : 1988 Ellen Meiksins Wood, « Capitalism and Human Emancipation », New Left Review I/167, Jan/Feb 1988.
2.
Cristine Delphy et Danièle Léger en 1976 sont d’accord entre elles que c’est un héritage du passé, mais Danièle Léger s’efforce alors d’y voir comme un patriarcat nouveau, créé par le capitalisme sur la base de l’ancien.
3.
D’où les États généraux convoqués alors.
4.
À titre de comparaison : la religion est totalement étrangère au capitalisme ;le capitalisme est agnostique. Cependant le capitalisme, héritant des religions passées, peut les instrumentaliser (et Althusser peut même appeler ça appareil idéologique d’État). Appareil peut-être, mais ça n’en reste pas moins inessentiel au sens étymologique : non essentiel, même si c’est, peut-être, très important.
5.
Quand j’écris « le fait », ça appelle une étude concrète des différentes époques du capitalisme et des différents secteurs d’industrie. Judith Brown (voir une section précédente) parlait de la préhistoire, mais on pourrait revoir à la lumière de son argument, mutatis mutandis, la répartition du travail selon le sexe dans l’histoire du capitalisme.
6.
Nancy Fraser 2016 en est un bel exemple : trois « régimes » successifs du capitalisme (régime en traduction française ou néerlandaise, mais déjà en anglais), avec chaque fois modèle familial adapté.
7.
Michèle Barrett (1980) souligne qu’il y a une grande distance entre les histoires de « modèle de la femme au foyer » et d’armée de réserve, les tentatives de périodisation et les chiffres réels de l’emploi féminin (page 230, entre autres, dans l’édition 2014 que je lis). Les femmes ont pu chômer plus dans la crise de l’entre-deux-guerres et ont clairement été très mobilisées dans l’industrie pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la simplification historique consacrée, il va de soi qu’elles ont été « renvoyées au foyer » une fois la guerre finie. Mais l’histoire n’obéit pas aux évidences simplistes ; en réalité l’emploi a peu diminué. Il est important de réunir des chiffres d’emploi féminin à différentes périodes dans les principaux pays capitalistes développés. (Comme le fait Sylvia Walby dans Walby 1990.) Il faut distinguer la réalité de l’emploi féminin de l’image de « ménage idéal » du film hollywoodien des années 50 avec femme au foyer et homme gagne-pain (dans une belle et grande maison, détachée, pelouse devant, jardin derrière et garage sur le côté).
8.
On a considéré dans le passé que la stabilité des familles est bénéfique pour la stabilité de la société et il se peut que ça le soit pour la société capitaliste aussi. Cependant, le détail des lois sur le mariage, comme le mariage ou non des homosexuels, les lois sur l’avortement, le régime fiscal des couples non mariés… tout ça est lié aux préjugés des divers courants politiques et non à l’intérêt des capitalistes.
9.
Comparaison : Althusser qualifie les religions d’appareil idéologique d’État. Le capitalisme peut trouver les religions utiles pour entretenir le respect de l’autorité, mais les religions n’appartiennent pas au capitalisme et si elles n’existaient pas, ou se perdaient, le capitalisme continuerait bien sans.
10.
Au sens introduit par Karl Marx, Capital, Livre I, chapitre 1, § 1.
11.
Christophe Darmangeat (Darmangeat 2012) aussi mentionne explicitement le travail abstrait et son caractère asexué. Je n’y avais peut-être pas pensé avant de l’entendre de lui ou de le lire chez lui.
12.
Et le travail abstrait, d’ailleurs, c’est Marx, théoriquement, qui le met en lumière, mais ce n’est pas que théorique : pas une abstraction pour simplifier, pour clarifier la situation, un moyen utile dans la tête du penseur de la société, c’est surtout une abstraction réellement réalisée par le marché. Ce sont les échanges à valeur égale qui gomment les différences qu’on le veuille ou non, qu’on le pense ou non. Le marché capitaliste gomme effectivement, entre autres, la différence de sexe des ouvrières et ouvriers. (On dit que l’argent n’a pas d’odeur. C’est le cas de dire : l’argent n’a pas de sexe.)
13.
Les membres du travailleur collectif prennent conscience de leur unité dans le travail mais plus encore dans les luttes. Dans la fameuse grève des femmes de Herstal, les hommes, sans doute distants, réservés, si pas hostiles dans un premier temps, ont été impressionnés par la combativité et la détermination des femmes. Ce sera le cas aussi, plus tard, dans la grève des femmes à Ford Daghenham, grève plus petite, mais paralysant une usine bien plus grande et popularisée par un beau film : We Want Sex Equality (Made in Dagenham), 2010. Sur ce point, voir le travail d’Eleanor Marx pour organiser syndicalement des ouvrières et pour faire accepter ces organisations dans les fédérations syndicales dominées par les hommes. (Chushichi Tsuzuki, The Life of Eleanor Marx, 1855-98, 1967, Yvonne Kapp, Eleanor Marx, volume two, 1977, Rachel Holmes, Eleanor Marx, 2014, Mary Gabriel, Love and Capital, 2011.) Avant cela, les femmes dans la Commune de Paris. Les femmes déclenchant la Révolution russe au début de 1917.
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