Dominique Meeùs
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La quantité se transforme en qualité

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Des différentes lois qu’on invoque à la suite de Marx et d’Engels, celle de quantité et qualité a sur les autres l’avantage de sembler dire quelque chose d’un peu plus concret. L’idée est que dans certains processus où il y a un développement continu, on aurait tort de croire que ça peut continuer indéfiniment. En effet, on peut arriver à un point de basculement : le développement (une augmentation en quantité) ne continue pas, mais quelque chose d’autre se passe (un changement qualitatif). C’est ce qu’on appelle transformation de la quantité en qualité.

Bob Claessens (Claessens 1973, p. 70-71), est très catégorique : pas d’accumulation quantitative sans bond, jamais de bond qui ne soit « préparé par une lente accumulation quantitative ». Dans le monde réel, c’est seulement une possibilité, dans certains cas disparates non précisés. Appeler ça une loi, c’est abusif, mais on peut observer des choses de ce genre et on a raison d’envisager cette possibilité. On aurait tort de la négliger dans certains cas.

Certains pourraient dire que malgré l’accumulation des mécontentements et des luttes, on n’aboutit à rien. À cela, on pourrait répondre : attention, ça peut mener à un point de basculement. (Exemples de ce genre : Besse et Caveing 1954, p. 72-73, p. 75-77 ; Claessens 1973, p. 75. Bob Claessens parle de la révolution pages 77 et 78, contre le pessimisme et contre le blanquisme. Il y revient longuement pages 81 et suivantes. Dans le cours qu’on a reconstitué, p. 195-196, Georges Politzer commence par la révolution d’Octobre et continue avec l’exemple des guerres, de la Révolution française, du nazisme et de la prise du pouvoir d’Hitler.) Pourtant, la révolution ne va jamais sortir d’une loi dialectique hégélienne. La perspective de révolution deviendrait-elle plus claire si l’on pense à l’eau bouillante1 ? Je commence donc par ce grand exemple « péremptoire ».

L’eau bout à 100 °C

C’est le premier exemple donné, p. 63, par Besse et Caveing et, p. 71, par Bob Claessens.

Dans la présentation habituelle, on chauffe l’eau petit à petit, puis à 100 °C, ça s’arrête: subitement l’eau se transforme en vapeur. Il est juste qu’il y a là un point de basculement, mais les choses ne font que commencer. Ce qui se passe « subitement », c’est que, très lentement, l’eau se vaporiser.

Dans le monde de la dialectique 0 temps 20 100 °C Je porte un litre d’eau à cent degrés. Boum ! Fini. Conformément à la loi de Hegel cette quantité se transforme ici en qualité. (Subitement, l’eau se transforme en vapeur.) Dans le monde réel 0 temps kilojoules 334,4 20 100 °C Je porte un litre d’eau à cent degrés. Pour chauffer 1 kg d’eau de 20 à 100 °C, j’ai dû lui apporter 334,4 kilojoules d’énergie. Je continue à augmenter la quantité pour évaporer l’eau (toujours à 100 °C). Pour tout transformer en vapeur, il faudra 2250 kilojoules de plus. 2584,4 On peut encore ajouter des kJ, pour chauffer la vapeur.

La quantité qui augmente, le processus continu, c’est l’apport de chaleur. Il y a bien un premier point de basculement quand on arrive à 100 °C, mais l’histoire ne fait que commencer. Évaporer l’eau va prendre un temps beaucoup plus long. En outre, second point de basculement, la température recommence à augmenter : on peut chauffer la vapeur2 (si on l’a recueillie).

On pourrait dire que c’est un exemple à moitié bon, mais il y manque le « bond » qualitatif de la formulation canonique de la loi. Dire ici « transformation » de quantité en qualité, c’est tout au plus une image poétique. (Il est vrai qu’au passage l’eau liquide est devenue gazeuse. Cependant, la quantité de chaleur a augmenté continument avant, pendant et après.) Mais après tout, une « loi » philosophique, n’est-ce pas toujours de la poésie ?

Bob Claessens (Claessens 1973, p. 71) mentionne deux points de basculement dans le cas du fer : fusion, puis ébullition. (Là, j’en mettrais plutôt quatre : chauffer du fer -1- le fondre -2- chauffer le fer liquide -3- l’évaporer -4- chauffer la vapeur.)

Exemples biologiques

Bob Claessens donne aussi en exemple (Claessens 1973, p. 72) le ver blanc qui grossit (quantitativement) au point de devenir un jour (bond qualitatif) chrysalide et de même la chrysalide qui mûrit pour devenir un beau jour hanneton. De même la chenille qui mange le chou pour, un beau jour, devenir papillon. De même, p. 72-73, l’ovule qui bénéficie de la loi dialectique de l’interaction : être fécondé par un spermatozoïde. Alors accumulation : divisions successives. Bond qualitatif : elles se différencient. Nouveau bond, la naissance. Plus tard, autre bond, la mort.

Comparaison de choses d’emblée différentes

On peut comparer des choses différentes, avec, entre autres, des différences en dimension. Comparons dans une rue des maisons différentes. Elles sont différentes de mille manières, mais, entre autres, elles diffèrent en dimension : il y en a de plus hautes ou plus basses, de plus larges ou plus étroites, avec plus ou moins de fenêtres… Mais on ne peut réduire leurs différences à la dimension3 et parler de transformation de quantité en qualité serait parfaitement idiot.

Bien sûr, j’ai pris un cas extrême. Si un poussin sort d’un œuf, on peut parler de changement qualitatif en ce qu’un œuf et un poussin sont deux choses différentes. Pour nos philosophes de la dialectique, « qualitatif » et « qualité » visent l’essence, la nature de la chose. Une belle maison et une moins belle sont de qualité différente, mais pas au sens de deux choses de nature différente. Aucun « dialecticien » n’a prétendu que la comparaison de mêmes choses pouvait fonder la loi.

Reformulons donc mon argument avec des choses différentes : comparons un patin à roulettes, une trottinette, un vélo, une moto, une auto, un camion. Ce sont bien des choses différentes, des véhicules de plus en plus grands. Mais parler de transformation de quantité en qualité serait tout aussi idiot. Ils ne se transforment pas l’un en l’autre.

Marx et Engels sont tombés les premiers dans cette erreur avec l’exemple invoqué par Marx en chimie (Laurent et Gerhardt) en note 205a de son Capital de 1867 et explicité par Engels dans les éditions du Livre I qu’il a revues.

Il s’agit de séries de corps dont la formule présente une certaine régularité, par exemple la série des alcanes CnH2n + 2 (les paraffines mentionnées par Engels) : méthane, éthane, propane, butane, pentane. On passe d’une formule à la suivante en ajoutant une « brique » CH2, « simple ajout quantitatif », dit Engels. Mais il ne s’agit pas d’un processus où quelque chose augmente. Il s’agit de molécules, d’édifices à trois dimensions4 assez différents. Ce n’est qu’entre leurs formules qu’apparait une progression. Or la formule n’est pas la substance. La même formule C4H10 correspond à deux édifices qui ne se ressemblent pas du tout : le butane et l’isobutane.

En 1865, August von Hofmann (dont Marx suivait les conférences) avait présenté un modèle déjà géométrique du méthane, bien que, à tort, plan au lieu de tétraédrique. (Photo Henry Rzepa, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.) Ce n’est que plus tard qu’on a compris l’importance de la tridimensionnalité des molécules. Bref, on ne peut en vouloir à Marx et Engels de s’y être trompé. Mon point est que leur exemple n’est pas pertinent pour cette histoire de quantité et de qualité.

Ils ne parlent d’ailleurs pas de changement, d’une augmentation qui se fait. Ils ne font que comparer des dimensions différentes. Par contre, quand Bob Claessens parle (Claessens 1973, p. 75) de la transformation d’azote en oxygène par le choc d’une particule alpha, il y a bien une transformation d’une chose en une autre, mais ce qu’il y a de quantitatif, c’est l’acquisition de deux protons. Il est difficile de considérer cette augmentation brutale comme un lent processus quantitatif.

Classement de choses différentes

Une erreur dans la ligne de la précédente (simple comparaison) est celle du classement — comme le tableau périodique des éléments de Mendeleïev — de choses différentes. Cet exemple est cité dans Besse et Caveing 1954, p. 68 et par Bob Claessens, p. 75. Ils disent eux-mêmes « cette classification quantitative », très justement… C’est seulement la classification qui est quantitative. Il n’y a pas dans le tableau et encore moins dans la nature un processus quantitatif qui ferait surgir des choses qualitativement différentes.

Transformation en qualité… d’une quantité fixe

L’affaire des hydrocarbures, ci-dessus, est en note de la page du Capital où Marx parle du seuil pour qu’une somme d’argent puisse servir comme capital. J’explique en quoi ce n’est pas une transformation de quantité en qualité. (La somme d’argent considérée satisfait à la condition ou elle n’y satisfait pas. Ce n’est pas une somme en devenir.)

Marx souligne que pour une richesse en argent puisse fonctionner comme capital, il faut qu’elle dépasse un certain seuil. Ce n’est qu’une condition de possibilité. Pour qu’une fortune, supposée suffisante, devienne capital, il faut encore que son détenteur choisisse de l’investir en tant que capital. Il est donc tout à fait faux que, comme dans la lettre de 1867 reprise à l’inventaire et dans une certaine mesure aussi dans le Capital, la quantité, d’elle-même, se transforme en qualité. Parce qu’elle se trouve être au-dessus d’un certain seuil, la quantité d’argent ne transforme pas d’elle-même son détenteur en capitaliste. Elle lui permet de se transformer, pour autant qu’il le désire.

Bob Claessens insiste sur le changement progressif suivi d’un bond soudain (Claessens 1973, p. 70-71). Le changement progressif conduit à passer un seuil, où le bond à lieu. Mais, comme pour une somme d’argent ci-dessus, on peut, en dehors d’un changement progressif, examiner si on est en dessous ou au-dessus du seuil. Quand on examine une valeur fixe, sans question de transformation, ce n’est pas un exemple de transformation de quantité en qualité. Bob Claessens fait cette erreur page 76 sur le seuil de perception visuelle ou, page 77, sur le seuil pour être élu. Le seuil pour être élu est mentionné aussi dans le cours de Politzer, 1970, p. 198, et dans Besse et Caveing 1954, p. 65.

Des exemples disparates ne sont pas constitutifs d’une loi

On sent chez les auteurs la volonté de prouver à tout prix, en faisant flèche de tout bois. Citons encore chez Bob Claessens (Claessens 1973, p. 79), l’apprentissage par un enfant d’un mot comme table, acquis d’un bond à la suite d’une répétition pavlovienne, suivi d’un deuxième bond, le passage de telle table particulière au concept de table. (Sur le passage de la pratique continuée au bond conceptuel, Claessens, page 80, cite De la pratique de Mao Tsé-toung.) Autre exemple de psychologie dans le cours de Politzer, 1970, p. 198 (sans rire) : le rire chez l’enfant, dans une excitation nerveuse croissante, se transforme en crise de larmes.

Je reviens sur le mot disparate que j’ai utilisé plus d’une fois. Les exemples sont tellement disparates, sans rapport entre eux, tirés par les cheveux (et souvent non pertinents) qu’on se demande comment Marx, Engels ou personne ont jamais pu penser que ce soit constitutif d’une loi générale de la nature et de la société, même rien qu’au sens le plus prudent de loi descriptive. Bob Claessens le pense certainement et dit (page 81) avoir dans ses exemples volontairement sauté du coq à l’âne pour convaincre ses auditeurs de la valeur universelle de la loi : « tout processus, quel qu’il soit et quel que soit le domaine où il se situe, obéit à cette loi ». (C’est lui qui souligne grassement.)

Notes
1.
Je caricature, bien sûr. Aucun « dialecticien » ne prétend prouver avec l’eau bouillante le nécessaire avènement de la révolution. Cependant, l’insistance sur la loi de quantité et de qualité, le bond, l’importance qu’on lui accorde, sont certainement motivées par la question de la révolution, tandis que la « preuve » de cette loi, chez tout le monde, repose entre autres sur l’eau bouillante.
2.
Ouvrier dans la sidérurgie au début des années 70, je travaillais à des chaudières à haute pression pour produire de la vapeur dite surchauffée. La chaudière portait l’eau à ébullition, mais continuait à chauffer la vapeur produite, bien au-dessus de 100 °C. C’est nécessaire partout où la vapeur sert à actionner une turbine.
3.
Après avoir écrit ça, je retrouve une critique semblable chez Marx dans Misère de la philosophie : on ne peut réduire l’individualité d’une maison « en faisant abstraction des matériaux dont elle se compose, de la forme… » jusqu’à « ne plus avoir que la quantité toute pure… ».
4.
Les deux premières années à l’université, j’ai eu cours de chimie. Je ne sais plus si on insistait sur la géométrie des substances, l’aspect édifice à trois dimensions. Je pense que je n’en ai compris l’importance que quarante ans plus tard, en m’intéressant à la biologie (à travers des livres de vulgarisation). Si on met du sucre dans une tasse de café, on a du café sucré. Mais un hydrocarbure, ce n’est pas mélanger un peu de carbone dans de l’hydrogène. C’est une construction dans l’espace. (Pensez à l’Atomium à Bruxelles.)
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