Dominique Meeùs
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La négation de la négation et l’interpénétration des contraires

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Un objet peut tomber de la table (il obéit à la « loi » que tout change) parce qu’on l’a poussé (conformément à la « loi » que tout est en interaction). Mais on aurait tort de ne penser qu’à des causes externes de changement. Une souris peut mourir parce qu’on lui a fait manger de la mort aux rats, mais elle peut aussi mourir d’elle-même, de vieillesse. La quatrième loi de la dialectique met en garde contre une tendance à ne voir que des causes extérieures. Avec le caractère excessif qui sied à une « loi » de la dialectique, elle nous dit qu’il faut toujours trouver une cause interne au changement de quelque chose que ce soit.

Mais la cause interne est supposée aussi toujours interaction entre facteurs internes. Il faut qu’en toute chose, il y ait toujours des aspects opposés, dont l’opposition est facteur de changement. C’est la contradiction dialectique, la lutte des contraires. Ce quatrième trait de la dialectique, la lutte des contraires, Besse et Caveing (Besse et Caveing 1954, p. 81) le qualifient de « loi fondamentale de la dialectique ». Le chapitre 12 de la première partie de l’Anti-Dühring est intitulé « Quantité et qualité », mais commence en fait pas la contradiction. La plupart des exemples donnés par Engels sont idiots ou peu pertinents. Je renvoie pour cela à la page où je discute ce texte.

Chez Besse et Caveing, pages 81-82, par exemple, « le moteur de mon étude » [du « matérialisme dialectique »], « la condition absolue du progrès dans l’étude » (pour un dialecticien, l’absolu ne coûte pas cher), « c’est la lutte entre mon ignorance et mon désir de la surmonter… »

Dans le genre, il y a aussi la triade hégélienne connue comme thèse-antithèse-synthèse. Si on qualifie de négation (pour un dialecticien le sens des mots c’est très libre et flou) le passage de la thèse à la synthèse et de la synthèse à l’antithèse, la deuxième peut être dite : négation de la négation. Chez Marx, on trouve l’exemple (dont Marx dit [mais pas dans le Capital] qu’il confirme la loi de Hegel) de l’expropriation des expropriateurs dans le Capital. Si c’étaient les mêmes (mais ils sont morts depuis longtemps), on serait tenté de dire : « bien fait pour eux, juste retour des choses… », mais une satisfaction morale de ce genre ne constitue pas une loi.

Mais en même temps qu’on oppose différents aspects internes, on en affirme l’unité. Rappelons-nous que la dialectique, pour montrer son incontestable supériorité, a toujours sous la main un épouvantail : le « métaphysicien ». Celui-là, dit le cours de Politzer, 1970, p. 174, considère à part la vie et la mort « en disant : la vie, c’est la vie ; et la mort, c’est la mort ». Il ne voit pas l’unité de la vie et de la mort1. C’est la vie qui ouvre la possibilité de la mort et la décomposition des cadavres nourrit la vie : la vie se transforme en mort et la mort en vie. La vérité peut devenir erreur : parfois on n’a pas fini de dire « il pleut » que déjà la pluie s’arrête. (Une philosophie dialectique d’une telle profondeur, parfois ça me donne le vertige.)

C’est le moment de relire Marx dans dans la Misère de la philosophie quand il rigole sur le mouvement qui consiste « à se poser, à s’opposer, à se composer, à se formuler comme thèse, antithèse, synthèse, ou bien encore à s’affirmer, à se nier, à nier sa négation ». Au fond, il tourne là à la rigolade tout le « matérialisme dialectique ».

Notes
1.
Je pense que les chimpanzés confrontés à un des leurs devenu cadavre, refroidi et raide, ont conscience que leur camarade était bien vivant quelques jours avant. La « métaphysique » serait donc une affection exclusivement humaine. La pensée est naturellement dialectique depuis le tronc commun aux grands singes, mais elle a connu, quelques siècles seulement, une triste régression scientiste, « métaphysique », jusqu’à ce que, heureusement, Hegel, Politzer, Besse, Caveing et tutti quanti y mettent bon ordre.
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