Dominique Meeùs
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Je regroupe ici les deux premières des quatre lois, qui ont en commun d’être tellement générales et banales qu’elles en sont incontestables. Personne ne doute, sauf bien sûr les « métaphysiciens », que les choses changent. (Que des choses interagissent, personne n’en doute non plus, mais du moins c’est quelque chose qu’on peut parfois perdre de vue et il n’est sans doute pas mauvais de le rappeler.)
Le premier trait : tout se tienta) Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature, non comme une accumulation accidentelle d’objets, de phénomènes détachés les uns des autres, isolés et indépendants les uns des autres, mais comme un tout uni, cohérent, où les objets les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendent les uns des autres et se conditionnent réciproquement.
C’est pourquoi la méthode dialectique considère qu’aucun phénomène de la nature ne peut être compris si on l’envisage isolément, en dehors des phénomènes environnants ; car n’importe quel phénomène dans n’importe quel domaine de la nature peut être converti en un non-sens si on le considère en dehors des conditions environnantes, si on le détache des ces conditions ; au contraire, n’importe quel phénomène peut être compris et justifié, si on le considère sous l’angle de sa liaison indissoluble avec les phénomènes environnants, si on le considère tel qu’il est conditionné par les phénomènes qui l’environnent.
Cette loi de la dialectique n’a pas mobilisé de nombreux exemples « péremptoires » (selon l’expression d’Engels) pour expliquer ou pour convaincre le lecteur.
Besse et Caveing prennent l’exemple, raisonnable, des pétitions, que l’on pourrait penser inefficaces si on ne les pense pas en lien avec toutes les autres actions de tout plein d’autres sur le même thème. Il abordent aussi comme exemple la question de l’usage qu’on peut faire la science et de la nécessité de prendre en compte des questions de société pour en juger.
Le premier exemple du petit Politzer apocryphe est du genre tiré par les cheveux :
L’étude de la pomme nous conduit à l’étude des origines et des destinées de l’arbre. D’où vient l’arbre ? De la pomme. Il vient d’une pomme qui est tombée, qui a pourri en terre pour donner naissance à une pousse, et cela nous conduit à étudier le terrain, les conditions dans lesquelles les pépins de la pomme ont pu donner une pousse, les influences de l’air, du soleil, etc.
On remarque aussi que le prolétariat naît du capitalisme. De ces deux exemples « péremptoires », on conclut, sans rire, que « cela nous démontre que tout influe sur tout. C’est la loi de l’action réciproque. »
Le deuxième trait : tout se transformeb) Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature, non comme un état de repos et d’immobilité, de stagnation et d’immuabilité, mais comme un état de mouvement et de changement perpétuels, de renouvellement et de développement incessants, où toujours quelque chose naît et se développe, quelque chose se désagrège et disparaît.
C’est pourquoi la méthode dialectique veut que les phénomènes soient considérés non seulement du point de vue de leurs relations et de leur conditionnement réciproques, mais aussi du point de vue de leur mouvement, de leur changement, de leur développement, du point de vue de leur apparition et de leur disparition.
Comme la première, cette loi est formulée en termes tellement généraux qu’elle en devient incontestable.
Mais c’est oublier les métaphysiciens (tous les autres que les tenants de cette dialectique) qui ne comprennent jamais rien à rien. Pour convaincre, on donne donc un exemple simpliste :
Cette pomme sur la table est immobile. Mais le dialecticien dira : cette pomme immobile est pourtant mouvement ; dans dix jours elle ne sera plus ce qu’elle est aujourd’hui. Elle fut fleur avant que d’être pomme verte ; avec le temps elle se décomposera, libèrera ses pépins. Confiés au jardinier, ces pépins donneront un arbre d’où tomberont de nombreuses pommes. Nous avions une pomme au départ ; et maintenant nous en avons un grand nombre. Il est donc bien vrai que l’univers, malgré les apparences, ne se répète pas.
Avec cet exemple, à ceux qui disent : « Rien de nouveau sous le soleil », « Il y aura toujours des riches et des pauvres », « Il y aura toujours des exploiteurs et des exploités », « La guerre est éternelle », etc., on aura beau jeu de rétorquer que toujours le monde change. (À en juger par le petit Politzer apocryphe, dans son cours des années trente, Georges Politzer, Politzer 1970, p. 154, parlait déjà aussi, entre autres, de la pomme, dans des termes semblables et passait à la même leçon contre le « point de vue métaphysique » du « toujours des riches et des pauvres », page 155, etc.)
Le plus problématique de ces deux premières lois n’est pas dans les lois elles-mêmes, mais d’en faire une grande découverte de Marx et Engels après Hegel. C’est une simplification particulière aux textes de ce genre (depuis l’Anti-Dühring), de considérer qu’avant cela tout le monde était trop idiot (trop « métaphysique ») pour voir que les choses interagissent et changent.
Engels rappelle historiquement que pour voir l’interconnexion entre deux choses, il fallu passer par l’étape d’identifier ces deux choses, donc de les séparer. Mais il considère qu’avant Hegel et lui-même, on a eu tendance à en rester là :
Mais cette méthode nous a également légué l’habitude d’appréhender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d’ensemble, par conséquent non dans leur mouvement, mais dans leur repos ; comme des éléments non essentiellement variables, mais fixes ; non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand, grâce à Bacon et à Locke, cette manière de voir passa de la science de la nature à la philosophie, elle produisit l’étroitesse d’esprit spécifique des derniers siècles, le mode de pensée métaphysique.
C’est un peu méprisant pour Bacon. Il est vrai qu’Engels avait eu le mérite de voir que l’univers aussi a une histoire, mais il serait injuste de classer tous les savants dans la « métaphysique ». Si Engels le voit, c’est qu’il l’a lu chez d’autres. Son mérite, c’est d’en bien voir l’importance.